L'idée est séduisante et, sur le papier, très logique : le cheval a évolué pour vivre d'herbe, alors pourquoi ne pas le nourrir uniquement d'herbe et de foin ? La réponse tient en une nuance capitale. Sur le plan de l'énergie et souvent des protéines, un bon fourrage peut effectivement suffire à un cheval adulte tranquille. Mais « couvrir l'énergie » n'est pas « équilibrer la ration » : certains minéraux et vitamines manquent presque toujours à l'appel, et pour un jeune en croissance, une jument allaitante ou un cheval à l'effort intense, le fourrage seul montre vite ses limites. Voyons pourquoi, nutriment par nutriment.
Le cheval, un herbivore fibrolytique : le fourrage comme carburant naturel
Rappelons le socle physiologique — développé en détail dans l'article théorique « Pourquoi le fourrage n'est pas un lest : c'est le pilier physiologique du cheval ». Le cheval est un herbivore fibrolytique : un animal dont l'appareil digestif est bâti pour dégrader la fibre végétale. Il ne le fait pas seul. La cellulose et les autres glucides de structure des parois végétales échappent à ses propres enzymes ; ce sont les micro-organismes de son gros intestin (cæcum et côlon) qui les fermentent et en tirent des acides gras volatils (AGV) — de petites molécules que la paroi intestinale absorbe et que l'organisme brûle comme carburant.
Cette énergie fibreuse n'a rien d'anecdotique : elle constitue la source calorique principale du cheval. La fibre est ainsi le fondement de toute ration équine, et la plupart des chevaux de loisir peuvent maintenir, voire prendre du poids, sur de l'herbe et du foin seuls [1]. Autrement dit, pour l'entretien pur — un cheval adulte, en bon état, au repos ou en travail léger — un fourrage de qualité correcte apporte assez de calories. Le premier verrou, celui de l'énergie, saute donc dans un grand nombre de cas. Le problème n'est jamais là. Il est dans tout le reste.
Les protéines : une question de quantité, mais surtout de qualité
Le deuxième grand besoin est protéique. Là encore, un fourrage de bonne qualité couvre souvent les besoins d'entretien — mais avec deux réserves de taille.
La première est la variabilité. La teneur en protéines des fourrages est extraordinairement dispersée : Les concentrations vont de 9 % à 45 % de protéines sur la matière sèche selon le type de fourrage, la maturité à la coupe et l'espèce végétale [2]. Une luzerne feuillue jeune est riche ; un foin de graminée coupé tard et lignifié l'est beaucoup moins. Certains fourrages d'herbe matures ne contiennent pas assez de protéines pour couvrir même les besoins d'entretien de l'adulte [2]. Le foin « moyen » n'existe pas dans la mangeoire : il y a votre foin, et lui seul compte.
La seconde réserve est la qualité, c'est-à-dire le profil en acides aminés. Le cheval ne se contente pas d'une quantité d'azote : il lui faut certains acides aminés indispensables qu'il ne sait pas fabriquer, au premier rang desquels la lysine, premier acide aminé limitant. Un fourrage peut afficher un taux de protéines honnête tout en étant pauvre en lysine — et c'est alors le maillon faible qui plafonne la synthèse des tissus. Pour un cheval à l'entretien, dont les besoins de renouvellement sont modestes, cette limite reste souvent silencieuse. Elle devient déterminante dès que l'organisme construit du muscle : le jeune en croissance et la jument allaitante, on y revient, sont les premiers exposés.
Là où le fourrage seul décroche toujours : minéraux et oligo-éléments
Voici le point le plus contre-intuitif, et le mieux documenté. Même l'herbe de prairie bien gérée ne fournit pas assez de vitamines et de minéraux pour couvrir les besoins d'entretien [1], et le déséquilibre s'aggrave sur les fourrages conservés. Certains minéraux sont naturellement présents en abondance dans le végétal, d'autres non — et aucun fourrage ne corrige spontanément ce qui lui manque.
Le tableau se lit d'un coup d'œil quand on compare, pour un cheval de 500 kg à l'entretien mangeant 10 kg de matière sèche de foin d'herbe par jour, l'apport réel et le besoin quotidien. Les données de référence (plus de 90 000 échantillons de foin analysés entre 2000 et 2018) sont sans appel [1].
Le fourrage déborde de potassium (740 % du besoin en moyenne), de magnésium, de calcium et de phosphore : ces macro-minéraux ne posent pas de problème d'apport dans une ration d'herbe. En revanche, trois éléments restent structurellement sous le seuil : le sodium (≈ 70 % du besoin), le zinc (≈ 76 %) et le cuivre (≈ 85 %).

Le cas du sodium est le plus net et le plus universel. Un cheval de 500 kg à l'entretien a besoin d'environ 10 g de sodium par jour, et la quantité fournie par une ration 100 % fourrage est presque toujours inférieure au besoin [2]. D'où la règle de sécurité constante : un accès permanent à du sel (chlorure de sodium), en pierre ou en vrac. À noter que la consommation volontaire de sel varie énormément d'un individu à l'autre — dans une étude, elle allait de 9 à 143 g par jour chez des chevaux adultes au repos, ce qui rappelle qu'on propose le sel mais qu'on ne peut pas forcer un cheval à le prendre [2].
Le cuivre et le zinc, eux, sont des oligo-éléments (nécessaires en très petite quantité) essentiels notamment à la solidité du squelette et à la qualité des tissus conjonctifs. Leur déficit relatif dans le fourrage est d'autant plus délicat que les minéraux se concurrencent à l'absorption intestinale : un excès de l'un peut aggraver la carence d'un autre. N'ajoutez donc pas de minéraux isolés à l'aveugle — la marge de sécurité est parfois étroite, comme pour le sélénium — et préférez un complément minéral et vitaminique équilibré [5].
Deux limites d'interprétation s'imposent ici. D'abord, ces chiffres sont des moyennes qui masquent une dispersion énorme : dans la même base, le cuivre du foin va de 0 à 17,4 mg/kg, le zinc de 0 à plus de 1 000. Votre foin peut être bien mieux — ou bien pire — que la moyenne, ce qui rend l'analyse de fourrage précieuse dès qu'on veut trancher. Ensuite, les conditions de conservation dégradent encore le bilan : simplement tremper un foin 10 à 30 minutes (pour réduire les poussières) lui fait perdre 36 à 43 % de son sodium, 27 à 40 % de son potassium et jusqu'à 30 % de son cuivre [1]. Le fourrage réel n'est donc jamais aussi complet que le fourrage théorique.
Les vitamines : le foin oublie ce que l'herbe fraîche apporte
L'herbe verte en croissance est riche en précurseurs de vitamines liposolubles ; le foin, lui, les perd au fil du temps. Le cas de la vitamine A est emblématique. Le cheval la fabrique à partir du β-carotène, le pigment orangé abondant dans les végétaux verts (30 à 400 mg/kg de matière sèche dans l'herbe et la luzerne fraîches). Or ce carotène est détruit progressivement par la lumière, la chaleur et l'humidité : sa teneur tombe à 4-5 mg/kg dans un foin médiocre, et moins de la moitié du carotène d'une luzerne subsiste après trois mois de stockage au chaud [2]. En stockage sec protégé, l'activité vitamine A décline d'environ 10 % par mois. Conséquence mesurée : les réserves tissulaires de vitamine A de chevaux nourris au foin sans accès au pré sont épuisées en deux mois [2].

La vitamine E suit la même pente : abondante dans l'herbe verte, elle chute fortement à la fanaison et au stockage. Pour un cheval maintenu sur fourrage conservé, apportez donc un complément en vitamines A et E — un cheval au pré de qualité moyenne, lui, n'en a en général pas besoin. Un cheval sur ration 100 % fourrage bénéficie d'un correcteur vitaminique constant, compte tenu de la variation naturelle de la qualité des pâtures et des foins [2]. Ce n'est pas une nécessité universelle, mais une couverture de bon sens face à une qualité qu'on ne maîtrise pas.
Rappelons enfin une nuance qui joue en faveur du fourrage : le cheval fabrique lui-même une partie de ses vitamines. Les vitamines du groupe B et la vitamine K sont produites par le microbiote du gros intestin, et la vitamine C est synthétisée par le foie. Sur ces familles-là, un cheval sain nourri au fourrage est en général autonome — ce qui explique qu'on cible la complémentation sur le sodium, les oligo-éléments et les vitamines A et E, et non sur un « tout-en-un » systématique.
Quand le fourrage seul ne suffit plus : croissance, lactation, effort intense
Tant que le cheval est un adulte à l'entretien, les manques décrits ci-dessus se corrigent à peu de frais : du sel, un correcteur minéral et vitaminique, et l'affaire est réglée sans le moindre concentré énergétique. La ration reste, pour l'essentiel, du fourrage. Mais trois états physiologiques changent la donne, parce qu'ils font exploser les besoins.
Le jeune en croissance. Un poulain construit du muscle et de l'os à grande vitesse. Ses besoins en protéines de qualité — riches en lysine — et en minéraux du squelette (dont le cuivre et le zinc, déjà limitants dans le fourrage) dépassent ce qu'un foin ordinaire peut fournir. Les céréales et beaucoup de fourrages ne contiennent pas assez de protéines pour couvrir les besoins de la jument allaitante ou du cheval en croissance [2]. Sur ce terrain, un fourrage seul mal choisi expose à des défauts de croissance, et la ration doit être complétée en protéines de qualité et en minéraux ciblés.
La jument allaitante. La production de lait est l'un des efforts métaboliques les plus coûteux de toute la vie du cheval. En pic de lactation, les besoins en énergie et en protéines montent en flèche, et le lait est riche : la teneur en protéines de la ration doit suivre. Un fourrage, même excellent, atteint ici sa limite d'ingestion : le cheval ne peut avaler qu'un volume fini de matière sèche par jour, et au-delà d'un certain besoin calorique, il n'y a physiquement plus la place d'ingérer assez de foin pour couvrir la demande. C'est le mur de l'ingestion volontaire — la même raison qui rend le fourrage seul insuffisant chez les gros travailleurs.
L'effort intense et rapide. C'est le cas le plus subtil, car il ne s'agit pas seulement de calories. Le fourrage fournit une énergie lente, libérée régulièrement sous forme d'AGV. Or les efforts brefs et violents — le sprint du galopeur, la reprise du trotteur — puisent dans le glycogène musculaire, un stock de glucides que l'organisme reconstitue d'autant mieux qu'il dispose de glucose. Chez le trotteur Standardbred, une ration 100 % fourrage modifie la réponse métabolique à l'entraînement, et la disponibilité en glucose comme la vitesse de reconstitution du glycogène peuvent alors limiter la performance de vitesse [3][4]. Ces études sont toutefois à prendre avec prudence : petits effectifs, races spécifiques, efforts parfois simulés sur tapis roulant — elles éclairent un mécanisme plus qu'elles ne fixent une règle universelle. Elles suffisent néanmoins à poser le principe : pour la performance de pointe, le seul fourrage ne remplit pas le réservoir assez vite.
Ce que ça change en pratique
Rassemblons les fils. Une ration 100 % fourrage n'est pas une utopie : pour un cheval adulte en bon état, au repos ou en travail léger, un fourrage de qualité couvre l'énergie et, le plus souvent, les protéines. Ce qu'il faut y ajouter est peu de chose et peu coûteux — du sel en accès libre, et un complément minéral et vitaminique ciblant le sodium, le cuivre, le zinc et les vitamines A et E qui manquent presque toujours, surtout sur du foin conservé. Cette « ration fourragère complétée » reste, en volume, du fourrage à plus de 95 %.
Le vrai basculement n'est pas alimentaire mais physiologique : dès que le cheval fabrique du tissu vivant (croissance, lait) ou dépense vite (effort intense), le fourrage seul ne suit plus, faute de protéines de qualité, de densité énergétique ou de glucose mobilisable.

La question « peut-on nourrir 100 % au fourrage ? » n'a donc pas de réponse unique : elle dépend entièrement de ce qu'on demande au cheval. Et la première décision de bon sens, avant tout complément, reste de faire analyser son fourrage — car derrière les moyennes se cachent des écarts qui, seuls, disent ce qui manque vraiment.
À retenir
- Pour un cheval adulte à l'entretien ou en travail léger, un bon fourrage couvre l'énergie et souvent les protéines : une ration quasi 100 % fourrage est possible.
- Trois éléments manquent presque toujours dans le fourrage : le sodium (≈ 70 % du besoin), le zinc (≈ 76 %) et le cuivre (≈ 85 %) — d'où le sel à volonté et un correcteur minéral.
- Le foin conservé perd ses vitamines : l'activité vitamine A décline d'environ 10 % par mois et les réserves du cheval peuvent s'épuiser en deux mois sans herbe fraîche.
- Le jeune en croissance, la jument allaitante et le cheval à l'effort intense ont des besoins (protéines de qualité, énergie, glucose) que le fourrage seul ne couvre plus.
- Les valeurs des fourrages sont des moyennes très dispersées : l'analyse de son propre foin est le seul moyen de savoir ce qui manque réellement.
Sources
- Evidence-based Equine Nutrition : A Practical Approach for Professionals, T. Hollands & L. Drury (dir.), 2023.
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Manual of Equine Nutrition and Feeding Management, C. Z. Buckhout & B. E. Lindberg, 2022.
- Manual of Equine Nutrition and Feeding Management, C. Z. Buckhout & B. E. Lindberg, 2022.
- Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
- Nutrition et alimentation des chevaux, W. Martin-Rosset (dir.), 2012.


