Quand une table indique qu'un cheval de 500 kg « a besoin de 4,1 UFC » ou « de 16,7 Mcal par jour », d'où sort le chiffre ? Derrière ces nombres se cachent des décennies de mesures — digestibilité, bilans azotés, calorimétrie — et deux écoles de pensée, l'une française, l'autre américaine, qui ne mesurent pas la même grandeur. Comprendre comment ces besoins sont construits, c'est apprendre à s'en servir sans les prendre pour des vérités absolues.
D'abord, mesurer : comment naît un « besoin de référence »
Un besoin nutritionnel n'est pas décrété, il est estimé à partir d'expériences. Le principe général est factoriel : on décompose le besoin total en briques élémentaires — l'entretien d'abord (ce que consomme un cheval qui ne produit rien), puis chaque production ajoutée par-dessus (gestation, lactation, croissance, travail) — et l'on additionne ces briques. Les besoins d'entretien et de production des différentes catégories de chevaux s'additionnent pour tous les nutriments [1]. Ainsi, une jument de selle de 500 kg produisant 15 kg de lait par jour au premier mois de lactation totalise 8,5 UFC d'énergie, soit 4,1 UFC pour l'entretien plus 4,4 UFC pour la production laitière [1].
Chaque brique repose sur un type d'expérience précis. Pour l'énergie, on mesure la digestibilité d'un aliment : on pèse ce que le cheval ingère, on pèse ce qu'il excrète, et la différence donne la part réellement absorbée. Pour aller plus loin, la calorimétrie mesure la chaleur et les gaz produits, ce qui permet de suivre l'énergie jusqu'à sa forme utilisable. Pour les protéines, on procède par bilan azoté : on compare l'azote ingéré à l'azote retenu, et l'on cherche le point d'équilibre. C'est exactement ainsi qu'a été fixé le besoin protéique d'entretien du système américain : en extrapolant des études de bilan azoté jusqu'au point de rétention nulle, on obtient 813 mg de protéines brutes par kg de poids vif et par jour, soit, avec une petite marge de sécurité, 1,26 g/kg — c'est-à-dire 630 g de protéines pour un cheval moyen de 500 kg [3].
Ces mesures ont une limite majeure, qu'il faut garder en tête : elles produisent des moyennes. Or la digestibilité individuelle d'un même aliment peut varier de 15 à 25 % d'un cheval à l'autre, notamment parce que le cheval, contrairement aux animaux de rente, n'a jamais été sélectionné sur son efficacité alimentaire mais sur sa vitesse, sa force ou sa beauté [2].
La cascade de l'énergie : là où tout se joue
Pour comprendre pourquoi les deux systèmes divergent, il faut suivre le trajet de l'énergie dans l'organisme. Un aliment contient une énergie brute (EB) : la chaleur totale qu'il dégagerait en brûlant entièrement. Mais le cheval n'en récupère jamais la totalité. À chaque étape, une part se perd.
Première ponction, les pertes fécales : tout ce qui n'est pas absorbé et ressort dans le crottin. Ce qui reste est l'énergie digestible (ED). Deuxième ponction, les pertes urinaires (composés azotés éliminés) et gazeuses (méthane produit par la fermentation microbienne) : on obtient l'énergie métabolisable (EM). Troisième ponction enfin, l'extra-chaleur — la chaleur dégagée par le simple fait de digérer et de transformer les nutriments, ce qu'on appelle l'incrément calorique. Ce qui subsiste alors est l'énergie nette (EN), la seule réellement disponible pour vivre, bouger et produire [2].
On peut chiffrer l'ampleur de ces ponctions. Les trois macronutriments n'ont pas la même énergie brute : environ 9,4 kcal/g pour les lipides, 5,65 pour les protéines et 4,15 pour les glucides. Après application de leurs coefficients de digestion (respectivement 90, 80 et 84 %) et déduction des pertes urinaires, il ne reste plus qu'environ 8,5, 3,5 et 3,5 kcal/g d'énergie métabolisable [3]. Autrement dit, un gramme de matière grasse fournit environ 2,5 fois plus d'énergie utile qu'un gramme de glucide ou de protéine — un écart que la cascade rend visible.
Cette cascade explique aussi un point contre-intuitif : la valeur énergétique d'un aliment dépend de ce qu'on en fait. Les fourrages, riches en parois végétales, coûtent cher à fermenter et perdent beaucoup en extra-chaleur ; les concentrés en perdent moins. Résultat, mesurer l'énergie « tôt » dans la cascade (à l'ED) ou « tard » (à l'EN) ne classe pas les aliments de la même façon.

Deux monnaies pour la même dépense : l'UFC et la mégacalorie
C'est précisément là que le système français INRA et le système américain NRC (National Research Council) prennent des chemins différents.
Le NRC raisonne en énergie digestible, exprimée en mégacalories (1 Mcal = 1 000 kcal = 4,18 MJ). Historiquement, cette énergie a pu s'exprimer via les « éléments digestibles totaux » (TDN, Total Digestible Nutrients), un kilo de TDN valant 4,4 Mcal d'ED. L'avantage est pratique : l'énergie digestible est beaucoup plus facile à mesurer que l'énergie nette, puisqu'il suffit d'un essai de digestibilité. Le revers, c'est qu'elle ignore les pertes énergétiques fort variables sous forme de composés urinaires, de gaz et de chaleur corporelle [2].
L'INRA, lui, vise directement l'énergie nette et l'exprime en UFC, unité fourragère cheval. Une UFC correspond à la valeur énergétique nette d'un kilo d'orge standard (à 870 g de matière sèche par kg), soit environ 2 200 kcal d'énergie nette chez le cheval à l'entretien. L'orge est donc l'aliment de référence, calé à 1,00 UFC/kg par définition. Sur cette échelle, l'avoine vaut 0,87 UFC/kg, le maïs grain 1,12, le tourteau de soja 0,81, les foins de prairie de 0,39 à 0,58, et les pailles de céréales seulement 0,26 à 0,31 [1]. Cette construction permet de substituer les aliments entre eux : 1 kg d'orge apporte autant d'énergie nette que 0,89 kg de maïs, 1,15 kg d'avoine ou jusqu'à 2,54 kg de foin de prairie.
Le même clivage se retrouve pour les protéines. Le NRC raisonne en protéines brutes (l'azote total × 6,25), une donnée simple à obtenir en laboratoire. L'INRA a introduit les MADC — matières azotées digestibles cheval —, calculées à partir des acides aminés estimés réellement absorbés dans l'intestin grêle et le gros intestin. Sur l'échelle MADC, la paille est nulle, le foin de prairie fournit 31 à 84 g/kg, l'orge 71 g, le maïs 57 g et le tourteau de soja 400 g [1]. Le système MADC est plus fin sur le papier, mais il reste plus compliqué et peu utile à l'échelle de l'écurie, faute de données suffisantes pour la majorité des aliments [3].

Découper autrement : stades physiologiques et niveaux de travail
Au-delà de la monnaie, les deux systèmes ne découpent pas le cheval de la même manière.
Côté français, les tables sont bâties par race et par format, sur la base du poids vif : chevaux de selle (450 à 600 kg), de trait (700-800 kg), poneys (200-400 kg), avec pour chacun la jument, l'étalon, le hongre et le jeune en croissance. Chaque situation physiologique — entretien, gestation, lactation, monte, repos, croissance, travail — reçoit ses apports. Le besoin d'entretien y suit une règle simple : environ 0,85 UFC pour 100 kg de poids vif chez le cheval de selle, un peu moins (0,71) chez le cheval lourd, plus placide et souvent plus gras [2].
Côté américain, l'entretien s'exprime en énergie digestible par kilo de poids vif. En toute rigueur, la dépense de fond suit le « poids métabolique », le poids élevé à la puissance 0,75 (une masse maigre est plus active qu'une masse grasse) ; mais dans la fourchette des poids courants, de 125 à 856 kg, la relation est quasi linéaire, si bien que le NRC retient une valeur par kg de poids vif. Surtout, il propose trois niveaux d'entretien selon le tempérament : 30,4 kcal/kg pour un cheval calme et peu actif, 33,4 pour un tempérament moyen, 36,4 pour un cheval nerveux et remuant [3].
Le travail, enfin, est traité en surcroît d'entretien. Le NRC classe l'effort en quatre intensités (léger, moyen, intense, très intense) définies notamment par la fréquence cardiaque moyenne ; dans ses versions plus anciennes, il majorait l'entretien de 25 % pour un travail léger, 50 % pour un travail moyen et 100 % pour un travail intense, et de 10 % par heure de travail chez le cheval de trait [2]. L'INRA, de son côté, distingue le cheval de selle (sport, loisir) du cheval de course, et gradue léger, moyen et intense. Les deux logiques se rejoignent sur un point : le coût du travail est difficile à chiffrer, car il dépend du sol, du poids et du talent du cavalier, de l'allure, de l'entraînement et du stress : quantifier avec rigueur le coût d'une reprise de dressage ou d'un raid d'endurance reste hors de portée [2].
Pourquoi les valeurs ne se superposent jamais exactement
Rapprochez une table INRA d'une table NRC pour un même cheval : les chiffres ne coïncideront pas. Ce n'est pas une erreur, c'est mécanique.
D'abord, ils ne mesurent pas la même chose. Convertir l'énergie digestible en énergie nette n'a rien d'un simple facteur multiplicateur : il ne peut exister de coefficient simple et unique de conversion. Le rendement énergie nette / énergie métabolisable dépend en effet de l'usage : il est bon pour l'entretien, la lactation et la croissance (0,60 à 0,70), mais médiocre pour la gestation (0,15 à 0,30) et le travail (0,25 en moyenne) — deux à trois fois plus faible qu'à l'entretien [2]. Une même quantité d'énergie digestible ne « rend » donc pas pareil selon la fonction sollicitée.
Ensuite, tout système en énergie digestible surestime systématiquement les fourrages (riches en parois) par rapport aux concentrés, surestime les aliments protéiques et sous-estime les lipides [2]. C'est logique au vu de la cascade : l'ED se mesure avant les pertes de chaleur, précisément celles qui pénalisent le plus les fibres. Le système en énergie nette corrige cet écart ; le système en énergie digestible le laisse passer.
Enfin, et c'est le plus important, les besoins réels d'un cheval débordent largement les moyennes. Les besoins d'entretien varient de 10 à 30 % entre chevaux de sang et chevaux lourds, et sans doute de 20 à 30 % entre tempéraments « chauds » et « froids » [2]. Le graphique ci-dessous illustre cet écart pour l'entretien : un même cheval de 500 kg peut se voir attribuer 15,2, 16,7 ou 18,2 Mcal par jour selon le seul tempérament retenu, soit 20 % de différence.

Il faut donc résister à la tentation de comparer une table à l'autre pour trancher laquelle « a raison ». Ces deux systèmes et tous leurs dérivés ne sont que des outils de modélisation : aucun n'est meilleur que l'autre [2]. Chacun est cohérent dans sa propre unité ; ce sont les correspondances directes entre eux qui n'ont pas de sens.
Les utiliser sans les surinterpréter
La conséquence pratique tient en une phrase : une table donne un point de départ, pas un verdict. Choisissez un système et restez-y — la règle d'or est d'exprimer la valeur de l'aliment et le besoin de l'animal dans la même unité, jamais de mélanger des UFC et des Mcal dans un même calcul. Puis ajustez à la réalité de l'animal.
Car aucun calcul ne capte l'individu : la thermorégulation par temps froid ou humide, le mode de vie (au box, au paddock, au pré), l'état d'entraînement, le tempérament, la digestibilité propre du cheval. Le seul juge fiable reste l'observation — l'évolution du poids et de l'état corporel au fil des semaines. Si le cheval engraisse, réduisez ; s'il maigrit, augmentez. « C'est l'œil du maître qui engraisse le cheval », dit l'adage que les tables les plus savantes n'ont jamais rendu caduc.
À retenir
- Les besoins de référence se construisent par méthode factorielle (entretien + productions, qui s'additionnent) à partir de mesures de digestibilité, de bilans azotés et de calorimétrie — donc à partir de moyennes.
- L'énergie se dégrade en cascade : brute → digestible → métabolisable → nette. Le NRC (américain) s'arrête à l'énergie digestible (Mcal), le INRA (français) vise l'énergie nette (UFC).
- Le NRC exprime aussi les protéines en brut ; l'INRA en MADC (protéines digestibles cheval), plus fin mais plus complexe et moins documenté.
- Les valeurs des deux systèmes ne se convertissent pas par un simple facteur : rendements variables selon la fonction, surestimation des fourrages par l'énergie digestible.
- Une table est un point de départ. L'ajustement final passe par le suivi du poids et de l'état corporel, jamais par la seule lecture d'un chiffre.
Sources
- Nutrition et alimentation des chevaux, W. Martin-Rosset (dir.), 2012.
- Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Nutrient Requirements of Horses, National Research Council (NRC), 6ᵉ éd. révisée, 2007.


