Un cheval qui reprend l'entraînement au printemps, un autre qui passe l'hiver au pré, un troisième qui enchaîne une compétition après trois semaines de repos : dans les trois cas, la demande énergétique bascule. Mais le tube digestif du cheval, lui, ne bascule pas d'un jour à l'autre. Comprendre pourquoi les besoins varient — et pourquoi la flore intestinale impose son propre rythme — explique une règle qui semble paradoxale : la ration doit s'ajuster avant que le changement ne survienne, pas après.

Le point de départ : l'entretien, ce socle qui bouge lui aussi

Avant même de parler de travail, il faut fixer le socle. Le besoin d'entretien (la dépense énergétique d'un cheval au repos, juste pour rester en vie et maintenir son poids) sert de référence à tout le reste. Pour un cheval adulte de tempérament moyen, il s'établit à 3,34 Mcal d'énergie digestible par 100 kg de poids vif et par jour — soit environ 16,7 Mcal pour un cheval de 500 kg [4][1]. L'énergie digestible (ED) est la part de l'énergie de l'aliment que le cheval absorbe réellement, une fois retirée celle perdue dans les crottins.

Ce socle n'est pas une constante. Il se déplace avec la température, l'état corporel, l'âge et le tempérament. Toute dépense supplémentaire — croissance, gestation, lactation ou travail — vient s'ajouter à l'entretien, jamais à sa place. C'est une addition, et c'est pourquoi un cheval maigre ou frileux « coûte » plus cher à nourrir avant même d'avoir fait le moindre effort.

Le travail : une dépense qui grimpe vite, et par paliers

Quand le cheval travaille, ses muscles consomment de l'ATP, la molécule qui alimente chaque contraction. Les réserves immédiates (ATP libre, phosphocréatine) s'épuisent en quelques secondes ; le muscle doit alors puiser dans les glucides (glycogène), les graisses et, marginalement, les protéines pour régénérer cette ATP. Plus l'effort est long et intense, plus cette machinerie tourne — et plus il faut d'énergie dans la ration pour la réapprovisionner.

Les nutritionnistes classent le travail en quatre niveaux, définis par la durée hebdomadaire, l'allure et la fréquence cardiaque moyenne. Le travail léger (1 à 3 h/semaine, fréquence cardiaque autour de 80 battements/min) correspond à de la balade ou du loisir occasionnel ; le travail modéré (3 à 5 h, ~90 bpm) au cheval d'école ou de concours régulier ; le travail lourd (4 à 5 h, ~110 bpm) au polo ou au concours complet de niveau moyen ; le travail très lourd ou intense (jusqu'à 6–12 h de travail lent, 110 à 150 bpm) aux chevaux d'endurance et d'élite.

À chaque palier, le besoin énergétique fait un bond. L'ED passe de 3,34 Mcal/100 kg à l'entretien à 4,00 au travail léger (+20 %), 4,66 au modéré (+40 %), 5,32 au lourd (+59 %) et 6,90 au très lourd (+107 %) [4]. Autrement dit, un cheval de compétition d'endurance dépense presque deux fois l'énergie d'un cheval au repos.

Énergie digestible par niveau de travail : 3,34 Mcal/100 kg à l'entretien, puis 4,00 (léger, +20 %), 4,66 (modéré, +40 %), 5,32 (lourd, +59 %) et 6,90 (très lourd, +107 %). Le travail très lourd double presque le besoin. Source : NRC 2007, repris par Equine Clinical Nutrition 2ᵉ éd. · feedmyhorse

Deux nuances importantes. D'abord, ces chiffres sont des moyennes : le tempérament pèse lourd (un cheval nerveux dépense davantage), et la table est calée sur un cheval de 500 kg en bon état. Ensuite, cette énergie supplémentaire ne se couvre pas n'importe comment. Une ration de cheval athlète ne doit pas dépasser 15 % de protéines brutes : au-delà, l'excédent est brûlé comme énergie, ce qui impose au foie et aux reins le travail supplémentaire d'éliminer l'azote et consomme de l'eau [1]. Ce sont surtout les glucides et les lipides, non les protéines, qui doivent monter avec l'intensité.

La saison : le froid, la chaleur et l'herbe qui change de nature

Le travail n'est pas le seul facteur qui déplace le besoin. La saison agit sur trois leviers à la fois.

Le froid, d'abord. Le cheval maintient sa température dans une zone de neutralité thermique (ZNT) : la plage de températures où il n'a besoin ni de produire de la chaleur en plus, ni de la dissiper. Grâce à sa grande taille et à son poil d'hiver, cette zone est large — de l'ordre de −15 à +10 °C pour un cheval bien couvert, contre à peine 5 °C d'amplitude chez l'homme habillé. En dessous de la température critique inférieure (le seuil bas de cette zone), chaque degré perdu oblige l'organisme à brûler de l'énergie pour se réchauffer, et le besoin d'entretien grimpe.

L'ampleur de cette hausse dépend surtout de l'état du poil. Faute de données équines complètes, des mesures chez les bovins donnent le repère : avec un poil sec et épais, le besoin d'entretien n'augmente que de 0,7 % par degré Fahrenheit sous le seuil (environ 1,3 % par °C) ; avec un poil mouillé ou aplati, qui perd son pouvoir isolant, la hausse atteint 2,0 % par degré [1]. Concrètement, un cheval de 454 kg qui a besoin de 8,5 kg de foin par jour à −18 °C avec un poil sec en réclame 10 kg — soit 20 % de plus — si son poil est mouillé.

Foin nécessaire à −18 °C pour un cheval de 454 kg : 8,5 kg avec un poil sec (+1,3 %/°C sous le seuil) contre 10,0 kg avec un poil mouillé (+2,0 %/°C), soit +20 %. Le poil aplati perd son pouvoir isolant. Source : Equine Clinical Nutrition 2ᵉ éd., chap. 6, données extrapolées des bovins · feedmyhorse

Point clé souvent oublié : ce sont les calories qui manquent au froid, pas les autres nutriments. Les besoins en protéines, vitamines et minéraux rapportés à l'énergie ne changent pas. Et le meilleur « chauffage interne » est le fourrage lui-même : sa fermentation dans le gros intestin dégage plus de chaleur (l'incrément calorique) que la digestion d'un concentré. Donner davantage de bon foin est donc souvent la première — et la meilleure — réponse au froid.

La chaleur, ensuite, agit en sens inverse mais complique la donne. L'énergie métabolisable nécessaire au maintien du poids est 9 % plus élevée en été qu'en hiver, mais l'animal qui a chaud réduit spontanément sa prise alimentaire pour limiter la chaleur produite par la digestion [1]. Besoin qui monte, appétit qui baisse : maintenir un cheval de sport à l'état idéal est paradoxalement plus délicat en été.

L'herbe, enfin, change de composition au fil des saisons et même des heures. Dans les graminées de saison fraîche (fétuque, dactyle, fléole), le sucre excédentaire est stocké sous forme de fructanes — des chaînes de sucres que l'intestin grêle du cheval ne sait pas digérer et qui fermentent rapidement dans le gros intestin, où ils ont été associés à la fourbure. Leur teneur est très variable : les glucides solubles peuvent représenter 5 à 40 % de la matière sèche de l'herbe. La photosynthèse produit ces sucres à la lumière (leur pic est l'après-midi des journées ensoleillées) ; la plante les consomme la nuit, avec un creux à l'aube. Surtout, lorsqu'il fait jour mais trop froid pour que l'herbe pousse — typiquement les matinées ensoleillées de printemps ou d'automne —, la plante fabrique du sucre sans pouvoir grandir : les fructanes s'accumulent. C'est pourquoi une mise à l'herbe de printemps confronte brutalement le microbiote à une herbe jeune, gorgée d'eau et parfois très sucrée, à mille lieues du foin de l'hiver.

Le vrai frein : l'inertie du microbiote

Voilà le cœur du sujet. Si l'on pouvait ajuster la ration à volonté, il suffirait de suivre la courbe des besoins. Mais un acteur impose son tempo : la flore microbienne du gros intestin, cet écosystème de milliards de bactéries qui fermente les fibres et fournit une large part de l'énergie du cheval. Cette flore est spécialisée : certaines bactéries dégradent les fibres (fibrolytiques), d'autres l'amidon (amylolytiques). Chaque régime sélectionne ses populations — et elles ne se réorganisent pas instantanément.

Les études de suivi du microbiote le montrent avec une précision presque brutale. Quand on ajoute d'un coup du concentré à une ration de foin, la bascule commence dès la cinquième heure : les bactéries qui digèrent l'amidon prolifèrent, l'acide lactique s'accumule, ce qui fait chuter le pH du gros intestin. Dans les jours qui suivent, les bactéries fibrolytiques, elles, s'effondrent. Cet emballement d'un côté et cet effondrement de l'autre, c'est la dysbiose — un déséquilibre de la flore associé au risque de coliques, de diarrhée et de fourbure. La composition change en heures ; retrouver un équilibre stable prend des jours.

C'est cette inertie qui commande la règle des transitions. Les changements de régime conditionnent la bonne adaptation des facultés digestives, tant sur le plan enzymatique que microbien, et doivent s'étaler systématiquement sur une dizaine de jours [3]. Cette précaution vaut non seulement quand on change la nature de la ration (passer du fourrage au concentré), mais aussi quand on change son niveau — par exemple l'augmentation des apports de céréales selon l'intensité du travail journalier [3]. Autrement dit : reprendre le travail, c'est aussi une transition alimentaire.

Durée minimale d'adaptation digestive : environ 10 jours pour une transition de ration (nature ou niveau), 14 à 21 jours pour changer de fourrage, près de 3 semaines pour l'acclimatation au climat — alors que la flore bascule dès la 5ᵉ heure d'un à-coup. Source : R. Wolter, Alimentation du cheval ; Equine Clinical Nutrition 2ᵉ éd., chap. 4 · feedmyhorse

Cette lenteur d'adaptation ne concerne pas que la flore. Le foie met plusieurs semaines à augmenter sa production de bile pour digérer une ration plus riche en matières grasses. Et changer de fourrage demande au moins deux à trois semaines, surtout quand la valeur du nouveau foin diffère nettement de l'ancien [1]. Partout, le même message : l'appareil digestif du cheval est une mécanique à forte inertie, calibrée pour un régime stable et des variations lentes, à l'image de la digestion « progressive, modérée et très prolongée » des fibres pour laquelle il a été façonné.

Anticiper plutôt que rattraper

De ces deux logiques — des besoins qui bougent vite, une flore qui s'adapte lentement — découle un principe simple : on ajuste la ration en devançant le changement, pas en réagissant après coup.

Cela signifie concrètement augmenter progressivement l'énergie avant la montée en charge du travail, pour que la flore soit prête le jour où l'effort arrive ; et, à l'inverse, réduire les concentrés dès que le travail baisse — un jour de repos, une blessure — pour éviter qu'un excès d'amidon ne parte fermenter dans un intestin sous-employé. Pour la remise au travail après une pause, remettez progressivement le cheval au travail léger puis modéré [2] : la transition concerne l'exercice autant que l'assiette. Pour la mise à l'herbe, la même prudence s'applique : introduire le pâturage par plages courtes et croissantes, en tenant compte du fait que le sucre de l'herbe est plus bas à l'aube qu'en fin d'après-midi. Et pour l'hiver, faites aborder au cheval la saison froide avec un état corporel déjà confortable (note de 5 à 6 sur 9), les réserves de gras étant elles-mêmes un isolant — plutôt que d'attendre l'amaigrissement pour agir [1].

Ces recommandations reposent en partie sur des extrapolations (les chiffres du froid viennent des bovins) et sur des moyennes qui gomment les différences individuelles : le tempérament, la race et l'état d'acclimatation — qui demande environ trois semaines, l'essentiel se faisant dans les 10 à 14 premiers jours — modulent chaque valeur. Mais la direction, elle, est solide et convergente : le besoin change plus vite que la flore ne s'adapte. Toute la stratégie tient dans cet écart de tempo.

À retenir

  • Le besoin énergétique grimpe fortement avec le travail : +20 % (léger) à +107 % (très lourd) au-dessus de l'entretien [4].
  • Le froid augmente surtout le besoin en calories (jusqu'à +20 % de foin avec un poil mouillé) ; le fourrage, qui chauffe en fermentant, est la meilleure réponse.
  • L'herbe de saison fraîche stocke des fructanes (5 à 40 % de la MS), au plus haut les après-midis ensoleillés et frais : la mise à l'herbe se fait par étapes.
  • Le microbiote bascule en quelques heures mais met des jours à se rééquilibrer : tout changement de nature ou de niveau de ration s'étale sur une dizaine de jours.
  • Principe directeur : ajuster la ration en anticipant le changement de travail ou de saison, jamais en réaction.

Sources

  1. Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
  2. Nutrition et alimentation des chevaux, W. Martin-Rosset (dir.), 2012.
  3. Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
  4. Nutrient Requirements of Horses, National Research Council (NRC), 6ᵉ éd. révisée, 2007.