On équilibre une ration sur une table de composition, avec des colonnes et des moyennes. Mais l'herbe, elle, ne lit pas les tables : sa teneur en oligoéléments est dictée par la terre sur laquelle elle a poussé. Résultat, deux prairies « équilibrées sur le papier » peuvent apporter des quantités très différentes de sélénium, de cuivre ou d'iode — au point qu'une même formule crée une carence dans une région et un excès dans une autre. Voici pourquoi le terroir décide, et comment le prendre en compte.
Le fourrage n'invente rien : il transmet ce que le sol lui donne
Un oligoélément ne se fabrique pas dans la plante. La graminée le prélève dans le sol, l'accumule dans ses feuilles et ses tiges, et le transmet tel quel au cheval qui la broute. La teneur du fourrage est donc, très directement, le reflet de deux choses : ce que le sol contient réellement en réserve, et ce que la plante est capable d'en extraire. Ces deux paramètres varient énormément d'un point à l'autre de la carte.
Le sélénium en offre l'illustration la plus nette. Les fourrages et les céréales en contiennent couramment entre 0,01 et 0,3 mg par kilo de matière sèche — une fourchette qui, à elle seule, couvre l'écart entre la carence franche et la couverture confortable du besoin. La teneur du sol et des plantes en sélénium varie géographiquement [1]. Ce n'est pas un détail de laboratoire : c'est le point de départ de tout le raisonnement. Quand on parle de « carence régionale », on ne parle pas d'une malchance individuelle mais d'un trait de terroir qui touche, de la même façon, tous les chevaux nourris avec le fourrage local.
Deux mécanismes se superposent pour fixer cette teneur : la richesse géologique du sol d'une part, et surtout sa disponibilité chimique d'autre part. C'est ce second point qui piège l'éleveur : un sol peut contenir un minéral sans que la plante puisse le prélever, et à l'inverse en libérer beaucoup à partir d'une réserve modeste. Le pH du sol est le grand arbitre de cette disponibilité.

Le sélénium : un même élément, deux terroirs opposés
Le sélénium est absorbé par la plante d'autant plus facilement que le sol est alcalin. À l'inverse, sur les sols acides et humifères, il se combine au fer pour former des complexes peu solubles, et se perd par lessivage sous l'effet des pluies. Deux régions à teneur brute comparable peuvent donc produire, l'une un fourrage carencé, l'autre un fourrage largement pourvu — voire toxique.
Aux États-Unis, où le phénomène a été le mieux cartographié, la carte du sélénium ressemble à un patchwork. Les fourrages poussés autour des Grands Lacs, dans l'est et l'ouest du pays, ainsi que dans tout le Canada (à l'exception de la moitié sud du Manitoba, de la Saskatchewan et de l'Alberta) tendent à être pauvres en sélénium. Une enquête auprès des vétérinaires et laboratoires d'État chiffre l'ampleur du problème : la carence en sélénium est un problème important dans 37 États, modéré dans 9 autres, et n'est pas observée dans quatre États seulement — Delaware, Rhode Island, Virginie-Occidentale et Wyoming [3]. À l'échelle d'un continent, la carence est donc la règle, non l'exception.
Mais le même pays abrite l'excès. Dans certaines zones des Rocheuses et des Grandes Plaines — régions sèches où le pH des sols est élevé —, le fourrage peut atteindre des teneurs toxiques ; une intoxication par des plantes indigènes a été rapportée dans huit États [3]. La clé est climatique autant que géologique : l'alcalinité qui rend le sélénium disponible est surtout fréquente dans les zones où il tombe moins de 50 cm de pluie par an. Là, quelques plantes accumulatrices — les astragales, notamment — concentrent le sélénium au-delà de 50 ppm, ce qui suffit à provoquer la fameuse « maladie alcaline » décrite outre-Atlantique.
En France, la carte est plus discrète mais tout aussi réelle. La carence en sélénium est connue sur les sols primaires — le Massif central, les Vosges et les Ardennes, terrains acides où la supplémentation est obligatoire [2]. Le besoin du cheval se situe pourtant dans une fourchette modeste, de l'ordre de 0,1 à 0,5 ppm de la ration, à condition que celle-ci apporte par ailleurs assez de vitamine E. Ce besoin est vite creusé : les excès de soufre — parfois véhiculés par des pulpes de betteraves surpressées — aggravent encore la carence.
Ce qui rend le sélénium redoutable, c'est l'étroitesse de la marge entre le trop peu et le trop. L'intoxication aiguë survient dès 3 à 5 ppm ; l'intoxication chronique peut s'installer à des taux approchant 2 ppm sur seulement quelques semaines. Autrement dit, entre le fourrage carencé d'un versant granitique et le fourrage accumulateur d'un versant calcaire aride, on passe de « pas assez » à « dangereux » sans jamais changer d'espèce végétale — seulement de terroir. Cette faible marge de sécurité invite à la prudence : il ne faut pas reproduire l'intoxication en supplémentant abusivement des chevaux qui ne sont pas carencés.

Le cuivre : un déficit de fond, que le pH aggrave
Le cuivre raconte une autre histoire, moins spectaculaire mais plus insidieuse : celle d'un manque chronique et diffus. Sa teneur dans les aliments courants s'étale de 1 à 80 mg par kilo de matière sèche, avec une valeur typique de 3 à 20. Les plantes les plus pauvres en cuivre poussent sur des sols sableux fortement lessivés, ou sur des sols tourbeux — d'anciennes zones marécageuses.
Le chiffre marquant est français. La majorité des fourrages français, y compris dans les grandes régions d'élevage du cheval telles que la Normandie, ne contiennent en moyenne que 4 à 5 ppm de cuivre par rapport à la matière sèche [2]. Or les besoins sont estimés à 8 ppm chez le poulain et 10 ppm chez l'adulte. Le fourrage, à lui seul, part donc structurellement en dessous du besoin — et cela vaut jusque dans les berceaux historiques de l'élevage. C'est l'exemple type de la ration qui « tombe juste » dans un tableau parce qu'on y ajoute un complément standard, mais qui reste déficitaire si l'on s'en tient au fourrage local.
À ce déficit de départ s'ajoutent des freins à l'assimilation, souvent liés eux aussi au sol. Un chaulage trop massif, qui remonte exagérément le pH, inhibe l'assimilation végétale du cuivre comme du zinc. Plus spécifiquement, les excès de soufre et de molybdène — fréquents sur certains terrains à pH élevé — entraînent la formation, dans le tube digestif, de thiomolybdates de cuivre insolubles et indigestibles. Chez les ruminants, un rapport cuivre/molybdène inférieur à 2 pour 1 suffit à réduire l'absorption ; le cheval s'y montre plus tolérant, mais un molybdène très élevé (107 ppm face à 13 ppm de cuivre) finit par diminuer l'absorption et la rétention du cuivre [1].
La bonne nouvelle, c'est que le cheval supporte remarquablement bien l'excès de cuivre : il tolère des teneurs aussi élevées que 800 ppm, là où le mouton s'intoxique dès 20 ppm. Cette large marge autorise une supplémentation franche — d'autant que les besoins classiques sont probablement sous-estimés. Un taux de 13 ppm reste insuffisant : il faut atteindre au moins 32 ppm dans l'alimentation des juments gestantes pour mieux prévenir l'ostéochondrose chez leurs futurs poulains [2]. Le cuivre est en effet un facteur déterminant de la vascularisation et de l'ossification des cartilages : sur un terroir naturellement pauvre, le sous-doser revient à jouer avec les aplombs de la génération suivante.

L'iode : des ceintures à goitre et un double jeu avec le sélénium
L'iode ferme ce trio des oligoéléments « géographiques ». Sa teneur dans les aliments équins est faible — typiquement 0,05 à 0,2 mg par kilo, mais avec des variations extrêmes, de 0 à 2. Des zones carencées en iode existent sur tous les continents. En Amérique du Nord, elles se concentrent au voisinage des Grands Lacs et dans des secteurs épars de l'ouest ; à l'échelle mondiale, les sols les plus pauvres sont ceux des régions de glaciation récente, éloignées de la mer, ou à faible pluviométrie.
L'iode ajoute toutefois une difficulté : il y a parfois peu de relation entre la teneur en iode du sol et celle de la plante [3]. Le climat, le type de sol, la fertilisation interviennent tous. La cartographie du sol est donc, pour l'iode, un guide encore plus approximatif qu'ailleurs — ce qui plaide pour l'analyse du fourrage lui-même.
L'iode est le constituant des hormones thyroïdiennes ; sa carence provoque le goitre, cette hypertrophie de la thyroïde, et l'hypothyroïdie. Mais le mécanisme se complique d'un couplage avec le sélénium : la synthèse de la thyroxine met aussi en jeu le sélénium, de sorte qu'une carence en sélénium peut, à elle seule, induire un goitre hypothyroïdien. Deux carences régionales distinctes — l'une en iode, l'autre en sélénium — peuvent donc aboutir au même signe clinique. Chez la jument, l'histoire se termine parfois par des poulains mort-nés ou très faibles à la naissance, porteurs de gros goitres.
Le paradoxe de l'iode, c'est que l'excès provoque exactement les mêmes symptômes que le manque : un apport trop élevé induit lui aussi un goitre. Et le cheval y est particulièrement exposé, car il est 10 à 100 fois plus sensible que les autres espèces aux excès alimentaires d'iode — au point que la réglementation européenne impose une limite maximale de 4 ppm. Le besoin, lui, tient dans 0,1 à 0,2 ppm. Une supplémentation en iode se justifie donc — surtout chez les reproductrices et lorsque la ration contient des facteurs antithyroïdiens présents dans les choux, le colza et, à moindre titre, le soja — mais elle doit rester mesurée, et de préférence sous forme d'iodures stabilisés ou d'iodates.
Ce que le terroir change à la pratique
Trois éléments, trois logiques régionales — mais une même leçon : une ration ne devient réellement équilibrée qu'une fois rapportée à son terroir. Le tableau de composition donne une moyenne nationale ; le fourrage servi dans le seau, lui, porte la signature de sa parcelle. Sur les sols primaires acides, le sélénium et le cuivre manquent presque par principe. Sur les sols alcalins secs, le sélénium peut au contraire déborder pendant que le cuivre reste bloqué. Et l'iode dessine ses propres ceintures, indépendantes des précédentes.
La conséquence directe, c'est l'intérêt de connaître son fourrage plutôt que de se fier à une valeur théorique. Attention toutefois à ne pas se tromper d'outil : l'analyse du sol a une valeur prévisionnelle beaucoup trop approximative pour la composition des fourrages, en raison des fortes variations de disponibilité des éléments pour la plante [2]. C'est l'analyse du fourrage qui compte, parce qu'elle mesure ce qui est réellement retiré du sol et apporté à l'animal. Étendez-la systématiquement au zinc et au cuivre, et au magnésium quand le fourrage vient d'une région calcaire [2]. Seuls le cobalt et le sélénium échappent souvent à ce contrôle de routine : leur dosage est long, difficile et coûteux — raison de plus, dans les régions notoirement carencées, de supplémenter d'emblée plutôt que de doser.
Enfin, la marge de sécurité n'est pas la même d'un élément à l'autre, et cela guide la prudence. Le cheval tolère très bien l'excès de cuivre : supplémentez-le franchement sur un terroir pauvre. Il tolère beaucoup moins l'excès d'iode et surtout de sélénium, où la fenêtre entre l'utile et le toxique est étroite : là, la supplémentation systématique « au cas où » est une mauvaise idée, et rien ne remplace la connaissance de son terroir.
À retenir
- La teneur d'un fourrage en oligoéléments reflète son sol : sa richesse, mais surtout sa disponibilité, commandée par le pH. Des régions entières sont ainsi carencées — ou excédentaires.
- Le sélénium est absorbé en sol alcalin et bloqué en sol acide : en France, les sols primaires (Massif central, Vosges, Ardennes) sont carencés ; aux États-Unis, les sols alcalins secs peuvent être toxiques. Sa marge est étroite (besoin 0,1–0,5 ppm, toxicité chronique dès ~2 ppm).
- Les fourrages français ne titrent en moyenne que 4 à 5 ppm de cuivre, sous le besoin (8–10 ppm) ; chaulage et excès de molybdène aggravent ce déficit. Le cheval tolère bien un supplément de cuivre.
- L'iode dessine ses propres ceintures à goitre ; une carence en sélénium peut aussi provoquer un goitre. Le cheval est 10 à 100 fois plus sensible que les autres espèces à l'excès d'iode (limite UE : 4 ppm).
- En pratique : c'est l'analyse du fourrage — pas du sol — qui renseigne, en incluant zinc et cuivre ; adaptez la complémentation à la région plutôt qu'à une moyenne nationale.
Sources
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
- Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.


