Été 2022, été 2026 : les épisodes de sécheresse se répètent, les prairies grillent, les récoltes de foin s'effondrent et les prix s'envolent. Face à la botte qui manque, la tentation est grande de « compenser » avec un peu plus de grain, ou de rationner sévèrement le fourrage. Mauvaise idée. Le cheval est un brouteur : tout son tube digestif est bâti pour recevoir un flux continu de fibres. Comprendre pourquoi ce flux est vital, c'est comprendre pourquoi la disette ne se gère jamais à l'aveugle — et quels substituts fibreux permettent de traverser la période sans casse.
Un tube digestif fait pour brouter en continu
Commençons par l'anatomie du besoin. Un cheval au pré, s'il en a la possibilité, broute jusqu'à dix-huit heures par jour et ingère en moyenne 2 à 2,5 % de son poids vif en matière sèche de fourrage — soit 10 à 12,5 kg pour un cheval de 500 kg. Ce n'est pas de la gloutonnerie : c'est le régime pour lequel l'espèce a été façonnée. L'essentiel de son énergie provient de la fermentation microbienne des fibres dans le gros intestin, qui produit des acides gras volatils (acétate, propionate, butyrate). Ces fibres couvrent, à elles seules, un quart à un tiers des besoins énergétiques d'entretien.
Le plancher en deçà duquel les ennuis commencent est chiffré. Il faut un minimum de 1 à 1,5 % du poids vif par jour en matière sèche de fourrage pour éviter une dysfonction digestive — soit 5 à 7,5 kg pour notre cheval de 500 kg. C'est un point de consensus fort : au moins 1 % du poids vif en fourrage doit être consommé quotidiennement [1]. Descendre en dessous, ce n'est pas simplement « moins nourrir » : c'est priver l'appareil digestif du substrat qui le fait fonctionner.
Ce plancher a aussi une traduction en composition. Le besoin minimum en fibres est habituellement exprimé en cellulose brute et estimé entre 15 et 18 % de la ration. En dessous, un double mécanisme se met en place : l'insuffisance de lest, alliée à une trop grande fermentescibilité de ce qui reste, accentue les déséquilibres de la flore du gros intestin — à l'origine de diarrhées, de fourbure, de myoglobinurie et de coliques toxiques [2]. Le lest indigestible joue en effet un rôle de « police sanitaire » : en accélérant le transit, il évacue tôt les substrats trop fermentescibles avant qu'ils ne produisent gaz, acides et endotoxines. Retirer la fibre, c'est désarmer ce balayage.

Le premier front : un estomac qui s'auto-agresse
Le cas de l'estomac est le plus révélateur du problème. Contrairement au nôtre, l'estomac du cheval sécrète de l'acide chlorhydrique en permanence, même à jeun. Chez un animal qui broute sans cesse, cela n'a rien de dangereux : le flux quasi ininterrompu d'aliments et surtout de salive — un tampon riche en bicarbonate produit par la mastication — neutralise l'acidité. Chez un cheval nourri au foin à volonté, le pH de la partie haute de l'estomac (la muqueuse dite squameuse, non protégée) atteint une valeur médiane proche de 7, alors que la zone glandulaire du bas reste, elle, entre 1 et 2 [1].
Coupez l'apport de fibres, et l'équilibre bascule. Sans mastication, plus de salive tampon ; l'acide n'est plus dilué et remonte vers la muqueuse squameuse, qui n'a aucune défense contre lui. Résultat : ulcération, ce qu'on appelle la maladie ulcéreuse gastrique squameuse (ESGD). La conséquence est nette : évitez les longues périodes de jeûne (au-delà de 4 heures) et distribuez des repas fréquents (quatre à six par jour), ou laissez un accès libre au fourrage, pour prévenir le syndrome ulcéreux [1]. En période de pénurie, c'est le premier réflexe menacé : rationner le foin, c'est allonger mécaniquement les périodes d'estomac vide.
Le deuxième front : pourquoi « plus de grain » vire à l'accident
Devant le foin qui manque, l'idée d'ajouter des céréales pour « tenir les calories » semble logique. Elle est pourtant l'une des plus dangereuses, et le mécanisme mérite qu'on s'y arrête.
L'amidon des céréales est normalement digéré dans l'intestin grêle par des enzymes (l'amylase), qui le transforment en glucose. Mais cette capacité enzymatique a une limite. En dessous de 2 g d'amidon par kilo de poids vif par repas, la digestion se fait proprement dans le grêle et ne pose guère de problème [1]. Au-delà, l'amidon excédentaire échappe au grêle et arrive intact dans le gros intestin. Là, la microflore le fermente en produisant de l'acide lactique, qui fait chuter le pH : c'est l'acidose du gros intestin. Si elle est sévère, elle peut déclencher diarrhée, coliques et fourbure.
C'est un cercle vicieux parfait. Le manque de fourrage ralentit déjà le transit et perturbe l'orientation des fermentations ; on tente de le compenser en concentrés, et ces concentrés viennent acidifier un intestin déjà fragilisé. De faibles apports de fourrage associés à de forts apports de concentré augmentent le risque de coliques, d'ulcères gastriques, de troubles du comportement et d'acidose du gros intestin [1]. La parade tient en une phrase : le risque de surcharge amylacée se maîtrise en distribuant une ration plus riche en fourrage et plus pauvre en grain — exactement l'inverse de ce que la panique de pénurie pousse à faire [1].
Le troisième front : l'ennui, la mastication et les tics
Le fourrage n'occupe pas seulement l'intestin : il occupe le cheval. La prise alimentaire est, pour cet animal inquiet et hypernerveux, un facteur d'apaisement : les fibres jouent un véritable rôle d'hygiène mentale [2]. Maintenez une durée d'ingestion globale de 4 à 5 heures par jour [2]. Or c'est précisément le temps que le fourrage, long à mastiquer, impose au cheval.
L'ordre de grandeur est frappant. Une ration entièrement composée de granulés peut être avalée en une heure ; pour retrouver le temps de mastication d'un régime normal, il faudrait 5 à 6 heures supplémentaires, ce qui correspond à peu près à 5 kg de foin ou de bonne paille. Privé de cette occupation, le cheval développe des stéréotypies : grignotage du bois, tics à l'appui, tic à l'air. Un cheval nourri aux granulés ou aux bouchons comme seule forme de fourrage grignote près de quatre fois plus de bois qu'un cheval au foin long (312 contre 82 g de bois par jour) [3]. Certains vont jusqu'à arracher les crins de leurs congénères, comme s'ils cherchaient à toute force un complément de fibres.
Le quatrième front : la dénutrition qui guette
Reste le risque le plus visible : celui de l'amaigrissement. Les fourrages grossiers de disette — la paille en tête — sont non seulement pauvres en énergie, mais aussi quasiment dépourvus de matières azotées digestibles (les MADC). Une ration bâtie sur eux couvre l'estomac et occupe la bouche, mais ne nourrit pas vraiment. En cas de pénurie azotée grave, avec des fourrages très grossiers et déficients en azote, le cheval mobilise ses réserves et fond. C'est le paradoxe de la disette gérée à moitié : on peut préserver le volume digestif tout en laissant le cheval se dénutrir, faute d'avoir corrigé la qualité de ce qu'on lui donne.
Les substituts fibreux : ce qu'ils apportent, ce qu'ils ne remplacent pas
La bonne nouvelle, c'est qu'il existe des fibres mobilisables quand le foin manque. La moins bonne, c'est qu'aucune ne remplace le foin à elle seule : chacune couvre une partie du besoin — le lest, la mastication, ou de l'énergie « sûre » — au prix d'une limite précise.
La paille de lest (l'avoine étant la meilleure des pailles de céréales, plus tendre et mieux consommée que celles de blé ou de seigle) est le premier recours : elle fait mastiquer, elle occupe, elle remplit les réservoirs digestifs. Mais son plafond énergétique est très bas. Une paille de céréales n'apporte que 0,26 à 0,31 UFC par kilo, contre 0,39 à 0,58 pour un foin de prairie : il faut 3,85 kg de paille pour égaler l'énergie d'un seul kilo d'orge. Ses fibres, très lignifiées, sont mal fermentées — même les ruminants la digèrent mal, et un traitement à l'ammoniac ne fait passer sa digestibilité de la matière sèche que d'environ 32 à 48 % chez le cheval. Utilisée comme seul fourrage, elle expose aux coliques de stase et à la dénutrition ; ne distribuez donc jamais la paille comme unique apport de fourrages grossiers [2]. Correctement complétée en azote et en énergie — un peu de légumineuse ou un complément protéique — elle peut en revanche constituer une part majoritaire du régime d'un cheval à l'entretien.

La pulpe de betterave joue un tout autre registre : ses fibres, très riches en pectines, sont hautement fermentescibles et fournissent de l'énergie sans amidon ni pic de glycémie — un atout réel. Mais les pectines disparaissent vite dans l'intestin : la pulpe apporte peu d'effet de lest, et en excès elle prédispose aux flatulences, à une hyperhydratation des crottins, voire à une acidose digestive. Dépourvue de vitamines A et D, elle se conçoit en appoint, réhydratée, jamais comme unique fourrage.
La luzerne déshydratée (en cubes ou bouchons) est sans doute le substitut le plus complet : elle apporte de la fibre, de l'azote et du calcium, avec une digestibilité équivalente à celle du foin long — la digestibilité ne diffère pas entre luzerne longue, hachée, en cubes ou en granulés [3]. Son défaut est le temps de mastication : consommée trop vite, elle réactive, comme seule forme de fourrage, le grignotage du bois. D'où la règle : conservez au moins 0,5 % du poids vif en fourrage long (ou un quart de la ration fibreuse sous forme longue) pour limiter le risque digestif [3].
Les aliments complets fibreux enfin, formulés pour être « la ration seule » hors eau, garantissent l'équilibre nutritionnel. Mais un aliment reste un repas : avalé vite, il rétablit le problème du jeûne entre deux distributions. Ils se fractionnent en quatre à six repas, et gagnent toujours à s'accompagner d'un peu de fibre longue.

Ce que la mécanique impose en pratique
De tout ce qui précède découlent quelques repères, non pas comme recettes, mais comme conséquences directes des mécanismes. Ne jamais descendre sous le plancher de 1 à 1,5 % du poids vif en fourrage, quitte à étirer la ressource avec de la paille de lest plutôt qu'à la rationner brutalement. Ne jamais fermer le déficit de fourrage en ouvrant les vannes du grain : au-delà de 2 g d'amidon par kilo de poids vif et par repas, on troque un risque de disette contre un risque d'acidose. Préserver, coûte que coûte, la mastication et un minimum de fibre longue — c'est ce qui protège à la fois l'estomac et l'équilibre mental. Et compléter la qualité, pas seulement le volume : un fourrage grossier bien complété en azote vaut mieux qu'un ventre plein qui laisse le cheval fondre.
Deux limites de prudence, enfin. Les valeurs citées (le plancher de 1–1,5 %, le seuil de 2 g d'amidon, les 4 heures de jeûne) sont des repères moyens issus de la recherche ; le cheval âgé, le poulain, le sujet à ulcères ou métabolique appellent des ajustements individuels. Et toute transition — vers la paille, la pulpe ou l'aliment complet — se conduit progressivement : c'est le changement brutal de nature d'aliment qui déstabilise le plus violemment la flore du gros intestin.
À retenir
- Le cheval est fait pour un flux continu de fibres : sous 1 à 1,5 % du poids vif par jour en fourrage, la fonction digestive se dérègle.
- Le manque de foin frappe sur quatre fronts à la fois : ulcères (estomac acide à jeun), coliques et fourbure, stéréotypies (ennui, mastication écourtée) et dénutrition.
- « Plus de grain » n'est pas la solution : au-delà de 2 g d'amidon/kg de poids vif par repas, l'amidon acidifie le gros intestin (acide lactique) et peut déclencher coliques et fourbure.
- Les substituts fibreux — paille de lest, pulpe de betterave, luzerne déshydratée, aliment complet — dépannent, mais aucun ne remplace le foin seul : la paille est très pauvre (jusqu'à 3,85 kg pour un kilo d'orge, MADC nulle) et la pulpe manque d'effet de lest.
- Priorité absolue : préserver la mastication et un minimum de fibre longue (au moins 0,5 % du poids vif), et éviter tout jeûne de plus de 4 heures.
Sources
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
- Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.
- Nutrition et alimentation des chevaux, W. Martin-Rosset (dir.), 2012.


