Découper un pré et faire tourner les chevaux dessus n'est pas une lubie de gestionnaire tatillon : c'est la traduction, en clôtures et en calendrier, de la biologie même de l'herbe. Une graminée broutée ne « repart » pas comme par magie — elle puise dans des réserves cachées au ras du sol, et il lui faut du temps pour les refaire. Comprendre ce temps de repos, c'est comprendre du même coup pourquoi une parcelle bien conduite nourrit deux fois plus, garde une herbe de meilleure valeur, et casse le cycle des parasites. Plongeons dans la physiologie qui justifie tout le reste.

Une contrainte de départ : le cheval est une tondeuse redoutable

Rappelons l'enjeu. Chez le cheval élevé à l'herbe, le pâturage constitue l'essentiel de la ration pendant 6 à 10 mois de l'année selon le type d'animal, la race et le milieu [1]. La prairie n'est donc pas un décor : c'est le principal poste alimentaire, et sa productivité conditionne directement le coût et l'équilibre de l'élevage.

Or le cheval a une manière bien à lui de prélever cette herbe. Consommateur lent, il passe 10 à 12 heures par jour à brouter, et jusqu'à 14 à 16 heures quand le gazon est court ou rare [2]. Surtout, il possède des incisives sur les deux mâchoires et tond très ras le gazon, avec l'inconvénient d'épuiser les plantes les plus productives et de retarder leur repousse [2]. Là où un bovin arrache des touffes, le cheval rase — et il rase préférentiellement les jeunes pousses tendres, les plus appétentes, précisément celles qui tentaient de reconstituer la plante.

Cette double habitude — brouter longtemps, brouter ras, brouter sélectivement — explique le phénomène du pâturage en taches : le cheval crée des zones tondues à ras (les « pelouses »), qu'il surexploite, et délaisse d'autres zones qui montent en graine (les « refus »), souvent autour des crottins qu'il évite. Le résultat est double : les zones surpâturées s'appauvrissent et se dégradent (l'herbe y est jeune, riche en minéraux, et ces exportations répétées épuisent le sol — au moins 30 kg de potasse par tonne de matière sèche exportés dans les zones surpâturées, contre 7 kg pour une prairie pâturée normale [1]), pendant que les refus gaspillent du fourrage devenu trop mûr. La rotation est d'abord la réponse à ce problème : contraindre l'animal à consommer plus uniformément, puis lui retirer l'accès pour laisser la plante se refaire.

Le cœur du sujet : ce qui se passe quand une graminée est broutée

Pour saisir pourquoi le repos est non négociable, il faut descendre au niveau de la plante. Une graminée fourragère n'est pas un simple tapis de feuilles : c'est un ensemble de talles (les tiges individuelles issues d'une même souche), chacune organisée autour d'une base tassée au ras du sol qu'on appelle le plateau de tallage. C'est là, à quelques millimètres de la surface, que se logent à la fois les points de croissance (les méristèmes, tissus qui fabriquent de nouvelles feuilles) et une part des réserves énergétiques de la plante, sous forme de sucres et d'amidon.

Cette localisation est la clé de tout. Tant que la dent du cheval reste au-dessus du plateau de tallage, elle prélève des feuilles mais épargne les usines à feuilles : la plante peut redémarrer. Si le cheval descend jusqu'au plateau — c'est-à-dire s'il broute trop ras — il détruit les méristèmes et entame les réserves, et la repousse est durablement ralentie, voire compromise [1][3].

Que fait alors une talle défoliée ? Elle ne photosynthétise plus assez pour vivre au jour le jour : elle puise dans ses réserves pour reconstruire ses premières feuilles. C'est un investissement à perte temporaire. Ce n'est qu'une fois une surface foliaire suffisante reconstituée que la plante redevient « bénéficiaire », recommence à stocker, et reconstitue ses réserves. Entre deux exploitations, laissez à l'herbe des temps de repos suffisants afin qu'elle reconstitue ses réserves et soit assez mûre, sans trop, pour avoir une composition équilibrée [2]. Voilà le fondement physiologique du repos : ce n'est pas la plante qu'on ménage par sentiment, c'est un compte de réserves qu'on laisse repasser au vert.

Feuille 1, feuille 2, feuille 3 : le calendrier interne de la talle

Combien de temps dure ce « repos suffisant » ? La plante elle-même donne un repère, et c'est là qu'intervient la fameuse règle des feuilles. Une talle de graminée ne porte qu'un nombre limité de feuilles vivantes en même temps — de l'ordre de trois pour la plupart des graminées de prairie. Après une défoliation, elle émet une première feuille (largement financée par les réserves), puis une deuxième, puis une troisième ; et lorsque la quatrième apparaît, la plus ancienne meurt et se décompose. Le stade « trois feuilles » correspond ainsi à un optimum : les réserves sont refaites, la surface foliaire est maximale, mais rien n'a encore commencé à sénescer. Attendre au-delà, c'est laisser vieillir et perdre les premières feuilles ; revenir avant, c'est brouter une plante qui n'a pas fini de se recharger.

Un mot de prudence s'impose ici. Cette « règle des trois feuilles » est un principe agronomique général de conduite des graminées ; les références équines raisonnent, elles, surtout en hauteur d'herbe et en stade de développement plutôt qu'en comptage de feuilles, car la hauteur est bien plus simple à mesurer au champ (à l'herbomètre) et intègre en pratique le même signal. Retenons donc la logique — laisser la talle refaire son cycle de feuilles avant de la rebrouter — sans en faire un chiffre gravé dans le marbre pour toutes les espèces.

Concrètement, ce cycle de repousse se lit dans les stades de végétation codifiés par l'INRA. Au premier cycle de printemps, une graminée passe du stade « feuillu » (la base de l'épi est encore enfermée dans la gaine, à moins de 7 cm au-dessus du plateau de tallage) au stade « épis à 10 cm », dit aussi stade « pâturage » (base de l'épi entre 7 et 10 cm), puis au « début épiaison » (les épis sortent de la gaine sur 5 à 10 % des plantes), à l'« épiaison » (50 %, puis 90 %) et enfin à la floraison [1]. Ce vocabulaire n'est pas de la botanique gratuite : il décrit une horloge, et cette horloge commande à la fois le moment idéal de pâturage et la valeur nutritive de la bouchée.

Traduire l'horloge en hauteurs : entrée, sortie, et le seuil des 5 cm

Puisque le plateau de tallage se trouve au ras du sol, la gestion du repos se ramène à une gestion de hauteurs, mesurables à l'herbomètre à plateau. Les repères convergent d'une source à l'autre.

À l'entrée, mettez les chevaux quand l'herbe atteint 7 à 8 cm au printemps, ni plus tôt (la plante n'a pas assez de surface pour être productive) ni trop tard [1]. L'idéal est d'ailleurs de ne pas laisser l'herbe dépasser 12 cm : au-delà, elle vieillit, perd en valeur et le cheval commence à faire des refus.

À la sortie, c'est le seuil critique : retirez les animaux quand il reste 5 à 6 cm de hauteur résiduelle, ce qui assure des repousses de qualité [1]. La même limite s'exprime en unités anglo-saxonnes : ne faites pas brouter l'herbe préférée en dessous de 2 pouces (5 cm), et laissez même 4 à 6 pouces (10 à 15 cm) à l'entrée de l'hiver, quand la plante s'apprête à entrer en dormance et a besoin de réserves pour passer la mauvaise saison [3]. En dessous de ce plancher, on tond les méristèmes, on entame les réserves, et le surpâturage ralentit ou empêche la repousse, ce qui laisse les mauvaises herbes envahir la prairie [3]. C'est la version chiffrée de la physiologie décrite plus haut.

Échelle de hauteur d'herbe : entrée à 7-8 cm (surface productive), plafond à 12 cm (au-delà l'herbe vieillit et le cheval fait des refus), sortie à 5-6 cm résiduels ; sous 5 cm la dent atteint le plateau de tallage où logent méristèmes et réserves. Sources : Alimentation des chevaux, INRA/QUAE, 2012 ; Lewis, Feeding and Care of the Horse, 2e éd.

Enfin, retirez les animaux et laissez reposer. Les durées recommandées cadrent bien avec le cycle de feuilles : des parcelles dimensionnées pour être consommées en 10 à 14 jours sont suivies d'environ un mois de repos avant le retour des chevaux [3] ; la conduite française parle de 3 à 5 cycles de pâturage successifs sur la saison, le temps de séjour étant piloté par la vitesse de repousse de la dernière sous-parcelle [1]. La rotation type découpe ainsi la prairie en 2 à 4 sous-parcelles de 1 à 1,5 ha, avec un chargement instantané volontairement élevé au départ (3 à 5 chevaux/ha début printemps) pour « consommer vite et bien » avant de laisser reposer.

Ce que le repos change pour la valeur nutritive

Le repos ne fait pas que sauver la plante : il conditionne la qualité de ce que le cheval mangera au tour suivant. Car la valeur d'un fourrage s'effondre avec la maturité, et pour une raison mécanique. Au fil du premier cycle, les parois cellulosiques s'épaississent, les tiges se lignifient, et la proportion de feuilles diminue par rapport aux tiges [2]. La lignine, ce ciment qui rigidifie les tiges montées en graine, est quasi indigestible ; les feuilles, elles, restent tendres et riches. Le rapport feuilles/tiges est donc l'indicateur maître de la valeur alimentaire.

Les chiffres sont parlants. L'herbe jeune, bien pourvue en glucides solubles, a une digestibilité de l'ordre de 0,8 pour les graminées et 0,7 pour les légumineuses [2]. Cette digestibilité diminue lentement jusqu'au début de l'épiaison, puis chute rapidement — de l'ordre de 0,4 à 0,5 point par jour (une valeur mesurée chez les ruminants, à prendre comme ordre de grandeur). La luzerne passe ainsi de 80 à 55 % de digestibilité, le trèfle violet de 85 à 60 %, du début de végétation à la pleine floraison. Ce déclin est d'autant plus pénalisant pour le cheval que, dépourvu de rumination, il ne retient les parois végétales qu'environ 24 heures dans son gros intestin, contre 48 à 72 heures dans le rumen d'un bovin [2] : il a moins de temps pour digérer une fibre devenue coriace.

Et voici l'argument décisif en faveur du repos : les repousses des cycles suivants restent très feuillues, si bien que leur digestibilité ne baisse plus que d'environ 0,1 point par jour — un vieillissement quatre à cinq fois plus lent qu'au premier cycle [2]. Une parcelle qu'on a laissée se refaire proprement offre donc, à l'été, une herbe qui reste de bonne qualité bien plus longtemps.

Déclin de la digestibilité avec la maturité : à partir d'une herbe jeune (≈ 0,80), la digestibilité chute d'environ 0,45 point/jour au 1er cycle après l'épiaison (≈ 66 % à 30 jours) contre seulement ~0,1 point/jour sur les repousses feuillues (≈ 77 %) — un vieillissement 4 à 5 fois plus lent. À l'échelle d'un cycle complet, la luzerne passe de 80 à 55 % et le trèfle violet de 85 à 60 %. Source : Wolter, Alimentation du cheval, Éditions France Agricole (ordres de grandeur). Le contraste de teneurs est net : une herbe jeune et feuillue peut fournir jusqu'à 2,6 Mcal d'énergie digestible par kg et plus de 20 % de protéines dans sa matière sèche — davantage de protéines que l'avoine (10 à 13 %) —, tandis qu'à maturité, énergie et protéines s'effondrent. Les teneurs en potassium, phosphore, magnésium, manganèse et fer diminuent aussi de moitié environ entre 2 et 8 semaines de croissance [3]. Brouter au bon stade, c'est cueillir l'herbe à son apogée nutritionnel — et c'est le repos organisé qui permet de la recroiser sans cesse à ce stade.

Rompre le cycle parasitaire : le repos comme vide sanitaire

Il y a une seconde raison, indépendante, de faire tourner les parcelles : casser le cycle des parasites internes. Chez le cheval au pré, la préoccupation majeure est l'infestation par les strongles — surtout les petits strongles (cyathostomes) —, auxquels s'ajoute chez les jeunes un ténia, Anoplocephala [1]. Le cycle est simple et vicieux : le cheval infesté disperse des œufs dans ses crottins, ces œufs éclosent en larves infestantes qui migrent sur les brins d'herbe, et un autre cheval les avale en broutant à proximité.

Deux faits rendent la gestion de la parcelle décisive. D'abord, ces larves se concentrent près des crottins : leur densité est 15 fois plus élevée dans les zones souillées d'un pâturage que dans les zones propres [3]. C'est exactement là que le surpâturage devient dangereux : un cheval affamé, faute d'herbe ailleurs, est contraint de brouter ras autour des crottins qu'il éviterait normalement — et s'infeste massivement. La rotation, en garantissant une herbe suffisante, permet à l'animal de garder ses distances avec les zones à risque.

Ensuite, le repos agit comme un vide sanitaire. Privées d'hôte pendant que la parcelle se refait, les larves finissent par mourir. Mais elles sont coriaces : l'hiver réduit les possibilités de développement des œufs sans l'arrêter complètement, et les larves infestantes présentes survivent bien plusieurs mois [1]. La patience nécessaire se chiffre : laissez une parcelle vide 4 à 12 mois pour que toutes les larves soient mortes, d'autant plus longtemps que le climat est humide et frais [3]. Un repos d'un mois assaini donc partiellement, sans stériliser — d'où l'intérêt de leviers complémentaires. Les parcelles nouvellement semées ou fauchées (foin, ensilage de printemps) sont, elles, indemnes de larves et méritent d'être réservées aux jeunes, plus sensibles [1]. Le pâturage mixte avec des bovins ou des ovins « nettoie » aussi la parcelle, car les strongles du cheval ne se développent pas chez les ruminants (à la seule exception de Trichostrongylus axei). Enfin, un hersage par temps chaud et sec expose les larves à la dessiccation — mais il est contre-productif par temps humide, où il ne fait que les disperser [3].

Une nuance essentielle vient tempérer l'idée d'une parcelle « parfaitement propre ». Face à la résistance aux vermifuges, déjà très répandue chez les strongles du cheval, on cherche désormais à préserver des refuges de parasites non résistants : offrir à un cheval fraîchement vermifugé une prairie totalement indemne reviendrait à n'y semer que d'éventuels parasites résistants. La règle bascule alors — « traiter puis changer de parcelle » quand les parasites sont sensibles, mais « changer de parcelle puis traiter » en cas de résistance avérée [1]. La gestion de la parcelle et la pharmacie doivent se penser ensemble.

Le bénéfice mesuré : deux fois plus d'herbe

Toute cette physiologie se solde-t-elle par un gain concret ? Une étude classique a comparé deux lots de huit yearlings sur des surfaces de luzerne identiques, l'un en pâturage continu, l'autre en pâturage tournant [3]. Le contraste est net.

En faisant tourner les animaux, la même surface a fourni plus du double de fourrage (2431 contre 1190 kg de matière sèche), les poulains ont gagné 0,6 kg par jour au lieu de 0,23, et la parcelle a tenu plus longtemps avant de montrer des signes de surpâturage (37 contre 25 jours). L'écart tient à deux mécanismes que nous connaissons maintenant : l'herbe a pu repousser pendant les phases de repos, et le pâturage en taches — avec ses refus gaspillés — a été évité. Une réserve toutefois : il s'agit d'une seule étude, sur un petit effectif (huit animaux par lot) et sur luzerne ; le principe est solide et convergent avec l'ensemble de la littérature, mais les chiffres exacts ne valent que pour ces conditions.

À surface égale de luzerne, le pâturage tournant a produit 2431 kg de matière sèche contre 1190 kg en continu (plus du double), avec un gain de poids des yearlings de 0,6 kg/jour contre 0,23, et 37 jours avant les premiers signes de surpâturage contre 25. Résultat d'une seule étude, 8 animaux par lot. Source : Lewis, Feeding and Care of the Horse, 2e éd., tableau 5-4.

En pratique : ce que la physiologie impose

Le détail des conduites (nombre de sous-parcelles, chargements par cycle, fauche des refus, calendrier de vermifugation raisonné) relève d'un article pratique dédié. Retenons ici seulement les gestes qui découlent directement du mécanisme : entrer vers 7-8 cm, sortir avant 5 cm de résiduel pour épargner le plateau de tallage, laisser reposer de deux à quatre semaines le temps que la talle refasse ses trois feuilles et ses réserves, faucher les refus juste après la sortie pour homogénéiser la repousse [1], et penser le repos aussi comme un temps d'assainissement parasitaire — sans jamais viser la stérilité, pour préserver les refuges. Toute la conduite tient dans une phrase : on ne gère pas des chevaux sur de l'herbe, on gère une plante qui a besoin de temps.

À retenir

  • Pourquoi le repos ? Une graminée broutée puise dans les réserves logées à son plateau de tallage (au ras du sol) pour repousser ; il lui faut du temps pour les reconstituer avant d'être rebroutée [2].
  • Ne pas descendre sous ~5 cm : en dessous, la dent atteint les méristèmes et les réserves, et la repousse est durablement ralentie. Entrée vers 7-8 cm, sortie à 5-6 cm résiduels [1][3].
  • La valeur nutritive s'effondre avec la maturité : digestibilité ~0,8 pour l'herbe jeune, chute de 0,4-0,5 point/jour après l'épiaison au 1er cycle, mais seulement ~0,1 point/jour sur les repousses feuillues [2] — d'où l'intérêt de recroiser une herbe jeune.
  • Le repos casse le cycle parasitaire : les larves de strongles se concentrent (×15) près des crottins et survivent plusieurs mois ; il faut 4 à 12 mois de vide pour toutes les éliminer [3]. Mais on préserve des refuges à cause de la résistance aux vermifuges [1].
  • Le gain est mesurable : à surface égale, le pâturage tournant a produit plus du double de fourrage et un gain de poids plus que doublé chez de jeunes chevaux (tableau 5-4) [3] — résultat d'une seule étude sur petit effectif.

Sources

  1. Nutrition et alimentation des chevaux, W. Martin-Rosset (dir.), 2012.
  2. Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
  3. Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.