On imagine volontiers que la digestion commence dans l'estomac. Chez le cheval, elle commence en réalité dans la bouche, sous les molaires. Un cheval âgé ou à mauvaise dentition ne « mange pas moins » par caprice : il ne parvient plus à broyer ni à insaliver son fourrage, et toute la chaîne digestive s'en trouve désorganisée. Comprendre ce mécanisme, c'est comprendre pourquoi, chez ces chevaux, des fibres courtes et trempées finissent par remplacer le foin long.
La bouche, premier organe de la digestion
Avant même que l'estomac n'entre en jeu, la préhension, la mastication et la déglutition constituent les premières étapes critiques de la digestion, souvent négligées parce qu'elles sont invisibles. La préhension d'abord : contrairement à une idée reçue, ce sont surtout les lèvres, très mobiles et préhensiles, et la langue qui saisissent et trient les aliments, davantage que les incisives. C'est pourquoi tout ce qui paralyse les lèvres ou la langue — comme l'encéphalomalacie nigropallidale provoquée par l'ingestion de certaines centaurées — rend un cheval physiquement incapable d'attraper du foin en vrac, alors même que ses dents sont intactes.
Vient ensuite la mastication proprement dite, assurée par les dents jugales — prémolaires et molaires. Leur travail est double, et c'est tout l'enjeu de cet article : elles broient le fourrage et, ce faisant, elles déclenchent la salivation. Ces deux rôles sont couplés : on ne peut pas altérer l'un sans dégrader l'autre. Un cheval qui mâche mal broie mal et salive peu.
Des dents faites pour s'user : l'astuce hypsodonte
Pourquoi les dents du cheval finissent-elles par poser problème avec l'âge ? Parce qu'elles sont conçues pour s'user. Le cheval possède une denture dite hypsodonte (du grec hypso, « hauteur ») : des dents à couronne très haute, dont la plus grande partie reste enfouie sous la gencive et qui continuent de faire éruption tout au long de la vie. L'émail recouvre tout le corps de la dent. La surface de contact — la table dentaire — est rugueuse et plate, adaptée à écraser et broyer les végétaux « à la manière de meules ». C'est une adaptation à un régime abrasif : brouter au ras du sol des plantes riches en cellulose et chargées de silice use l'émail, et l'éruption continue compense cette usure.
Cette élégante mécanique a une limite : elle suppose une usure régulière et symétrique. Or les deux mâchoires ne sont pas alignées. Les arcades du bas (mandibulaires) sont normalement 30 % plus rapprochées que celles du haut (maxillaires) ; les dents supérieures débordent des inférieures d'environ une demi-largeur de dent. Résultat : les tables ne s'usent pas uniformément. Des pointes et des surdents se forment sur le bord externe des molaires du haut et le bord interne de celles du bas, pouvant blesser les joues et la langue. Avec l'âge s'ajoutent la perte de dents, les crochets, les molaires « en marches d'escalier » ou la « bouche en vagues » (wave mouth), lorsqu'une dent manquante laisse son antagoniste pousser sans être usée et gêner toute la fermeture.
Point contre-intuitif : les chevaux nourris principalement d'aliments finement divisés (granulés, mélanges de céréales) présentent une usure plus irrégulière et davantage de pointes, faute de l'ample mouvement latéral de broyage qu'impose le fourrage long [1][4]. La mastication du foin fait osciller la mâchoire d'un côté à l'autre en un mouvement de cisaillement ; celle des granulés ou des carottes reste un simple écrasement, avec une rotation maintenue du côté qui travaille. Moins on donne de fibres longues, moins la dent s'entretient d'elle-même.
Quelle est l'ampleur du problème ? La prévalence des anomalies dentaires chez le cheval adulte est estimée entre 10 et 80 % selon les populations étudiées [1]. Cette fourchette énorme est en soi une limite : elle traduit des critères de diagnostic et des échantillons très hétérogènes, et invite à la prudence sur tout chiffre unique. Elle dit néanmoins une chose : le problème est fréquent, surtout chez le cheval qui vieillit.
Mâcher, c'est fabriquer une immense surface d'attaque
Pourquoi le broyage compte-t-il autant ? Parce que la digestion, qu'elle soit enzymatique dans l'intestin grêle ou microbienne dans le gros intestin, est une affaire de surface de contact. Plus les particules sont fines, plus les enzymes et les micro-organismes ont de prise. Chez un cheval à denture normale, un fourrage long — herbe ou foin de plus de 50 mm — est réduit à des particules comprises entre 0,1 et 1,8 mm, soit moins de 2 mm. Toutes les particules dégluties mesurent moins de 1,6 mm, et 45 % d'entre elles moins de 0,63 mm [3].
Ce broyage a un coût en temps considérable. Ingérer un kilo de foin de qualité moyenne demande 3 000 à 3 500 coups de mâchoires et environ 40 minutes ; couvrir les seuls besoins d'entretien réclame ainsi 6 à 7 heures de mastication par jour. Le poney, doté d'une surface dentaire relativement réduite, est encore plus lent : jusqu'à 80 minutes par kilo de foin. À l'inverse, un granulé est avalé en un éclair — de l'ordre de 1 000 coups de mâchoires et moins de 10 minutes par kilo.

Quand la dentition faillit, ce broyage ne se fait plus. Le cheval avale des particules trop grossières, et l'on retrouve dans ses crottins des fibres longues mal digérées. Surtout, deux dangers apparaissent. D'une part, les aliments mal mâchés puis avalés peuvent provoquer des impactions intestinales et des coliques : une masse de fibres insuffisamment fragmentées circule mal et peut bloquer le transit, typiquement à la flexure pelvienne, site classique d'obstruction. D'autre part, le cheval qui souffre de la bouche adopte un comportement très caractéristique, le quidding : il mâchouille son fourrage, le « roule » dans sa bouche, puis recrache des boulettes de fibres à demi mâchées au lieu de les avaler. Le quidding est un signal d'alerte majeur, à repérer avant même que l'amaigrissement ne s'installe.
Mâcher, c'est aussi saliver — et la salive protège
Le second rôle de la mastication est moins visible mais tout aussi vital : elle commande la salivation. La salive équine est sécrétée surtout par la glande parotide, et la mastication en est le déclencheur principal. Pas de mâchonnement, pas de salive. Un cheval adulte de taille moyenne en produit 30 à 40 litres par jour, un liquide franchement alcalin, de pH 8,6 à 9,1. Ce volume est estimé autour de 40 litres [3].
À quoi sert cette salive ? À deux choses. D'abord à lubrifier le bol alimentaire pour permettre une déglutition sûre. Ensuite à tamponner l'acidité : riche en bicarbonate et en sodium, elle neutralise en partie l'acide que l'estomac va sécréter, protégeant la muqueuse gastrique. Fait notable, elle ne contient pas assez d'amylase pour digérer significativement l'amidon dès la bouche — son rôle est mécanique et chimique, pas enzymatique.
Or la quantité de salive dépend directement de la durée de mastication, et donc de la nature de l'aliment. C'est là que le fourrage long révèle toute sa valeur. Un foin long stimule près de deux fois plus de salivation qu'un aliment granulé : de l'ordre de 400 à 700 litres de salive pour 100 g de matière sèche, contre seulement 206 litres pour un granulé. Autrement dit, la salive est quatre fois plus abondante avec du foin long qu'avec un aliment concentré [3]. Les deux chiffres ne sont pas contradictoires — ils dépendent des aliments comparés — mais ils pointent dans la même direction.

La conséquence se lit dans l'humidité du bol avalé. Un bol de foin long contient 11 à 15 % de matière sèche : il est bien humecté, glissant. Un bol de granulés, mâché deux à quatre minutes seulement, reste à 21-34 % de matière sèche : il est nettement plus sec. Et un bol sec, mal lubrifié, est plus exposé au bouchon œsophagien — le fameux choke — cette obstruction de l'œsophage par un amas d'aliment. La moindre salivation associée aux granulés réduit en outre le pouvoir tampon, ce qui augmente le risque d'ulcères gastriques.
Pourquoi le foin long devient dangereux, et ce qui le remplace
On comprend alors le paradoxe du cheval édenté. Le foin long, si précieux pour un cheval sain, devient pour lui un piège : il ne peut ni le broyer ni le mouiller correctement, si bien que le fourrage même censé le nourrir alimente le quidding, l'impaction et le bouchon.
Le bouchon œsophagien est d'ailleurs la maladie de l'œsophage la plus fréquente chez le cheval. Il survient le plus souvent par ingestion d'aliments à risque avalés trop vite ou insuffisamment mâchés — carottes ou pommes entières mal broyées, granulés secs, betterave sèche, mais aussi une simple grosse bouchée d'herbe. La mauvaise dentition y contribue directement : un cheval qui n'a plus de dents, ou qui mâche dans la douleur, avale des morceaux trop gros. Le risque n'est pas anodin chez le sujet âgé : les chevaux de plus de 15 ans développent six fois plus de complications après un épisode d'obstruction que les adultes plus jeunes. Et un cheval qui a déjà « choké » récidive facilement.

La solution découle logiquement du mécanisme : puisque le cheval ne peut plus faire lui-même le broyage, on le fait mécaniquement à sa place, et puisqu'il ne peut plus mouiller son bol par la salive, on l'humidifie de l'extérieur. C'est tout le principe des fibres courtes trempées : foin haché, cubes ou granulés de fourrage, luzerne déshydratée, réhydratés en une bouillie épaisse que le cheval peut absorber quasiment sans mâcher. Les aliments broyés à la fabrication exigent un minimum de mastication ; les tremper compense l'absence de salive lubrifiante. Un aliment complet extrudé ou granulé, ramolli, apporte les nutriments sans dépendre des dents. On préfère les granulés mous ou extrudés aux durs, plus faciles à mâcher et moins « chokants », et l'on ralentit la vitesse d'ingestion. Enfin, un cheval maigre peut recevoir de l'huile végétale : elle lubrifie, densifie la ration en calories et passe l'œsophage sans effort.
Une nuance s'impose toutefois. Corriger les anomalies dentaires ne rétablit pas toujours la digestion : le limage des tables (floating) n'améliore pas significativement la digestibilité, l'état corporel ni le poids chez des chevaux déjà en bon état avant l'intervention [1]. Autrement dit, un cheval en bonne condition n'a pas forcément besoin d'un détartrage annuel pour bien digérer — même si l'examen régulier reste recommandé pour dépister à temps les lésions douloureuses. À l'inverse, un cheval à dentition très abîmée — incisives ou molaires manquantes, bouche en vagues — peut parfaitement se maintenir en bon état à condition d'être nourri avec des aliments transformés, distribués sous une forme adaptée à ses limites [1]. La dentition n'est donc pas une fatalité nutritionnelle : c'est la forme physique de l'aliment qu'il faut faire évoluer.
Ce que ça change, concrètement
Le fil est clair : chez le cheval édenté, on ne change pas forcément le profil nutritionnel de la ration — les besoins en énergie, protéines et minéraux restent dictés par l'âge, le poids et l'état corporel — mais on change la forme de l'aliment. Fibres raccourcies mécaniquement, aliments trempés en bouillie, granulés mous ou extrudés, foin fin et feuillu plutôt que grossier, huile si le cheval maigrit, repas fractionnés pris au calme et à l'écart des congénères dominants. Chez le cheval âgé, on garde en tête que la digestibilité des protéines, du phosphore et sans doute des fibres décline aussi avec l'âge, ce qui justifie des rations un peu plus riches et mieux digestibles.
Un dernier mot, essentiel : reconnaître un quidding, un amaigrissement inexpliqué, une réticence à boire de l'eau froide ou une odeur de bouche anormale, c'est le signal d'un examen buccal. Le diagnostic et la correction relèvent du vétérinaire ou du dentiste équin, seuls à même d'identifier surdents, fractures de racine, résorptions ou abcès — dont certains n'apparaissent qu'à la radiographie. L'ajustement de la ration accompagne ce suivi, il ne le remplace pas.
À retenir
- La mastication a deux rôles couplés : broyer le fourrage (de > 50 mm à < 2 mm) pour offrir une grande surface à la digestion, et déclencher la salivation. Une mauvaise dentition dégrade les deux à la fois.
- Le cheval produit 30 à 40 L de salive par jour, uniquement en mâchant. Le foin long stimule près de deux fois plus de salive que les granulés (400-700 contre 206 L/100 g MS) et forme un bol plus humide, donc plus sûr à avaler.
- Faute de broyage et de salive, le cheval édenté est exposé au quidding (rejet de boulettes), aux coliques d'impaction et au bouchon œsophagien — ce dernier six fois plus compliqué après 15 ans.
- Les fibres courtes trempées (foin haché, cubes, granulés ramollis, luzerne) remplacent le foin long : elles font mécaniquement le broyage et l'humidification que le cheval ne peut plus assurer.
- Corriger les dents n'améliore pas toujours la digestion d'un cheval déjà en bon état, mais un examen buccal par un vétérinaire ou un dentiste équin s'impose devant tout quidding ou amaigrissement.
Sources
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.
- Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
- Evidence-based Equine Nutrition : A Practical Approach for Professionals, T. Hollands & L. Drury (dir.), 2023.


