Au dos d'un sac d'aliment composé, un petit bloc de chiffres résume tout : « Protéine brute 13,5 %, Cellulose brute 10,0 %, Matières grasses brutes 6,5 %, Cendres brutes 7,5 % ». Ces valeurs ont un air de vérité scientifique. Pourtant, chacune est le produit d'une méthode d'analyse vieille de plus d'un siècle, conçue pour trier grossièrement une matière — pas pour dire ce que le cheval en tirera. Comprendre d'où viennent ces nombres, c'est comprendre pourquoi deux aliments affichant « 13 % de protéine » peuvent être nutritionnellement très différents.
Deux blocs à ne pas confondre : composition et constituants analytiques
Réglementairement, l'information utile d'un sac tient dans ce qu'on appelle en France l'étiquette réglementaire (au Royaume-Uni, le statutory statement) : une déclaration encadrée par la loi, dont l'objet premier est la sécurité, la traçabilité et l'adéquation du produit à l'espèce. Le fabricant y est tenu de ne pas induire en erreur sur la nature, la composition ou les propriétés de l'aliment. Le marketing de la face avant, lui, n'en fait pas partie et a une valeur nutritionnelle limitée.
Deux rubriques y voisinent, souvent confondues. La composition est la liste des ingrédients — avoine, luzerne, orge, mélasse, tourteau de soja… — déclarés par ordre de poids décroissant. En France, le fabricant peut soit citer chaque ingrédient, soit les regrouper dans l'une des seize catégories réglementaires. Cette liste dit ce qu'il y a dans le sac, mais pas sa valeur nutritionnelle : un aliment contenant de la mélasse n'est pas forcément riche en sucre, car la contribution de la mélasse aux glucides solubles reste faible.
Les constituants analytiques (autrefois appelés « analyse garantie ») sont l'autre rubrique : les fameux pourcentages. C'est là qu'on lit la valeur nutritive supposée d'un kilo d'aliment. Quatre constituants y sont d'indication obligatoire dans l'Union européenne : la protéine brute, les matières grasses brutes, la cellulose brute et les cendres brutes. Le sodium, le calcium, le phosphore, la lysine ou l'énergie peuvent s'y ajouter à titre facultatif. Composition et constituants analytiques se lisent ensemble : l'une éclaire l'autre, aucune ne suffit seule.
L'analyse de Weende : découper un aliment en fractions « brutes »
Ces quatre pourcentages ne tombent pas du ciel : ils sont le résultat d'un protocole de laboratoire standardisé, l'analyse de Weende (ou proximate analysis, « analyse immédiate »), mise au point au XIXe siècle dans la station allemande du même nom. Le principe : soumettre un échantillon à une série de traitements chimiques qui séparent la matière en grandes fractions, chacune définie non par sa nature exacte mais par la façon dont on la mesure. D'où le qualificatif « brut » (en anglais crude), qui signale d'emblée une mesure grossière.
La première séparation isole l'eau. On sèche l'échantillon (typiquement 24 h à 100 °C) : ce qui s'évapore est l'humidité, ce qui reste est la matière sèche. Cette étape est cruciale car toute comparaison sérieuse se fait sur la matière sèche — nous y reviendrons. La matière sèche est ensuite fractionnée par cinq déterminations.
La protéine brute n'est jamais dosée directement. On mesure l'azote de l'échantillon par la méthode de Kjeldahl, puis on le multiplie par un facteur fixe, 6,25. Pourquoi 6,25 ? Parce que la plupart des protéines contiennent en moyenne 16 % d'azote, et que 100 ÷ 16 = 6,25. C'est une convention commode mais lourde de conséquences : tout l'azote est compté comme protéine, y compris l'azote non protéique (nitrates, amides, urée). Le terme « protéine brute » est donc un estimateur calculé, pas une mesure de protéine réelle.
Les matières grasses brutes sont obtenues par extraction à l'éther (d'où le nom anglais ether extract) : le solvant dissout et emporte les lipides, qu'on pèse ensuite. « Brutes » là encore, car l'éther entraîne aussi des cires, des pigments et d'autres corps liposolubles qui ne sont pas des graisses nutritionnelles.
La cellulose brute résulte d'une double attaque de l'échantillon, par un acide puis par une base, censée simuler la digestion. Ce qui résiste est pesé comme « fibre ». Nous verrons que cette étape est la plus trompeuse de toutes.
Les cendres brutes s'obtiennent par calcination : on brûle l'échantillon (par exemple 6 h à 550 °C) jusqu'à ne laisser que le résidu minéral incombustible. Ces cendres estiment la teneur totale en minéraux — mais globalement, sans distinguer le calcium du fer ou du sable.
Reste enfin l'extractif non azoté (ENA, en anglais nitrogen-free extract), qui regroupe l'essentiel des glucides digestibles : sucres et amidon. Particularité remarquable : l'ENA n'est jamais mesuré. On le calcule par différence — c'est ce qui reste quand on a soustrait de 100 l'eau, les cendres, la protéine, les graisses et la cellulose brutes. Il hérite donc de toutes les erreurs des autres fractions.

Pourquoi un même chiffre recouvre des réalités différentes
Voilà le cœur du problème théorique. Chaque constituant analytique est une catégorie de méthode, pas une propriété nutritionnelle. Un pourcentage identique peut recouvrir des aliments que le cheval valorise très différemment. Trois exemples le montrent.
La cellulose brute est le cas le plus flagrant. La fibre végétale se compose de cellulose, d'hémicelluloses et de lignine. Or l'attaque acide-base de Weende en dissout une bonne partie : jusqu'à 85 % des hémicelluloses et environ 50 % de la cellulose peuvent échapper au comptage, ce qui sous-estime systématiquement la fibre réelle. C'est pourquoi les méthodes de Van Soest — NDF (neutral detergent fibre, fibres totales) et ADF (acid detergent fibre, lignocellulose) — ont été développées, initialement pour les ruminants. La NDF récupère cellulose, hémicelluloses et lignine ; elle prédit bien mieux la quantité de fourrage qu'un animal peut ingérer et, indirectement, sa digestibilité.
L'écart n'est pas anecdotique. Pour un foin long, la cellulose brute annonce 31 % là où la NDF en trouve 41 %. Pour le maïs fourrage, l'écart explose : 18 % contre 58 %. Un même « 18 % de cellulose brute » sur deux étiquettes peut donc correspondre à des charges fibreuses réelles très différentes.

Pire, la cellulose brute ne dit rien de la digestibilité de cette fibre : des coques de soja, une pulpe de betterave et de la paille peuvent afficher des chiffres voisins tout en étant fermentées de façon radicalement inégale par le microbiote du gros intestin.
La protéine brute cache la question de la qualité. Puisque le chiffre ne fait que traduire un dosage d'azote, il ne dit rien du profil en acides aminés. Or la valeur d'une protéine pour le cheval tient à deux choses : sa digestibilité et son équilibre en acides aminés essentiels, au premier rang desquels la lysine, l'acide aminé dit « limitant » (celui qui, en manquant, bride l'utilisation de tous les autres). Une protéine de tourteau de soja, de luzerne ou de pois est riche en lysine ; une protéine issue de sous-produits céréaliers l'est beaucoup moins. Deux aliments à « 13 % de protéine brute » n'ont pas la même valeur si l'un est équilibré en lysine et l'autre non. Le pourcentage seul ne permet que de deviner la qualité en se reportant à la liste des ingrédients ; pour la lysine exacte, demandez la fiche technique au fabricant.
Les cendres sont mal comprises. Beaucoup y voient un défaut, une contamination — « du sable, des balayures ». C'est l'inverse : les cendres mesurent la matière minérale totale, et un taux élevé signale souvent une supplémentation généreuse en vitamines et minéraux. Un aliment « équilibreur » (balancer), destiné à être distribué en très petite quantité, concentre son premix : il peut afficher 17 % de cendres, contre 6,5 % pour un aliment complet distribué en plus grande ration. Un chiffre élevé y est donc un signe de qualité, pas de médiocrité. Mais les cendres restent muettes sur le détail : elles ne disent ni combien de calcium, ni combien de cuivre — deux aliments à cendres identiques peuvent avoir des profils minéraux opposés.

Ce que la réglementation garantit — et ne garantit pas
Une nuance juridique mérite d'être connue. La législation européenne moderne impose de déclarer la teneur moyenne réelle du constituant (et non plus, comme autrefois, un minimum ou un maximum garanti), assortie de marges de tolérance encadrées. Ces tolérances sont loin d'être négligeables : pour une protéine brute déclarée entre 10 et 20 %, l'écart admis atteint 20 % de la valeur ; pour la cellulose brute déclarée à 6-12 %, la tolérance vers le bas peut atteindre 45 % de la valeur annoncée. Autrement dit, l'étiquette donne un ordre de grandeur fiable, pas une valeur au dixième près.
Autre point technique : la mention « brute » renvoie aussi à la base de calcul. Les pourcentages de l'étiquette sont exprimés sur l'aliment tel quel (brut, humidité comprise), tandis que les analyses de laboratoire et les tables se raisonnent sur la matière sèche. Comparer deux aliments d'humidités différentes sans les ramener à la même base fausse tout — un aliment à 14 % d'eau paraîtra plus « pauvre » qu'un aliment à 10 % d'eau à composition sèche identique. C'est pourquoi la teneur en eau doit elle-même être déclarée dès qu'elle dépasse certains seuils (14 % pour les aliments composés courants). Enfin, quelques garde-fous de sécurité figurent dans la même déclaration : ainsi la teneur en vitamine D d'un aliment complet ne peut réglementairement dépasser 4 000 UI/kg, et le cuivre total ajouté doit être précisé.
En pratique : lire les chiffres pour ce qu'ils sont
L'étiquette n'est donc pas un bulletin de notes, mais un point de départ. Les constituants analytiques sont fiables pour ce qu'ils prétendent être — des repères de composition grossière — et trompeurs dès qu'on leur fait dire la digestibilité ou la qualité. Trois réflexes en découlent, développés dans l'article pratique jumeau. Lisez toujours la composition et les constituants ensemble : la liste d'ingrédients corrige ce que le chiffre laisse dans l'ombre (une cellulose brute basse issue de pulpe de betterave n'a pas le même sens qu'issue de coques dures). Comparez les aliments sur la même base d'humidité. Et, pour ce que l'étiquette ne dit pas — profil en lysine, détail minéral, NDF —, tournez-vous vers la fiche technique du fabricant, voire vers une analyse au laboratoire lorsque l'enjeu (cheval malade, ration de haute performance) le justifie.
À retenir
- Les constituants analytiques (protéine, cellulose, matières grasses, cendres « brutes ») viennent de l'analyse de Weende : des mesures définies par leur méthode, pas des propriétés nutritionnelles.
- « Protéine brute » = azote x 6,25 : le chiffre ne dit rien du profil en acides aminés ni de la lysine, l'acide aminé limitant du cheval.
- « Cellulose brute » sous-estime toujours les fibres réelles (jusqu'à 85 % des hémicelluloses omises) et ne renseigne pas sur leur digestibilité ; la NDF est plus juste.
- Les cendres mesurent les minéraux totaux : un taux élevé signale souvent une bonne supplémentation, pas une contamination.
- L'étiquette donne des ordres de grandeur (avec tolérances légales, sur l'aliment tel quel) ; composition et constituants se lisent ensemble, et la fiche technique complète le reste.
Sources
- Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
- Evidence-based Equine Nutrition : A Practical Approach for Professionals, T. Hollands & L. Drury (dir.), 2023.
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.


