On imagine volontiers qu'une jument pleine doit être « nourrie pour deux » pendant onze mois. La réalité physiologique est presque l'inverse : pendant les deux premiers tiers de la gestation, ses besoins ressemblent à s'y méprendre à ceux d'une jument vide, et c'est seulement au dernier trimestre que l'exigence nutritionnelle décolle vraiment. Comprendre pourquoi cette bascule est aussi tardive, aussi brutale, et pourquoi elle ne tolère ni le déficit ni l'excès, c'est comprendre l'essentiel de la conduite du poulinage et de la récupération qui suit.
Deux tiers de gestation presque « à l'entretien »
Le fœtus équin grandit lentement, très lentement, pendant la majeure partie de la gestation. Le constat est sans détour : le développement embryonnaire puis fœtal n'exige aucun nutriment supplémentaire pendant les huit premiers mois de gestation ; les besoins de la jument sont alors les mêmes que ceux d'un cheval ni gestant ni allaitant [2]. Sur les 150 premiers jours, une jument en bon état se conduit exactement comme une jument à l'entretien, car la croissance fœtale y est marginale [1].
Puis la courbe s'inverse. La croissance du fœtus « s'accélère fortement » au cours des trois derniers mois, et c'est là que la note se paie. Un chiffre résume tout : pour maintenir son état, une jument doit prendre, sur l'ensemble de la gestation, un poids égal à celui du poulain à naître augmenté du placenta et des liquides, soit environ 9 à 12 % de son propre poids — et les deux tiers de ce gain se font sur le dernier tiers de la gestation [2]. Concrètement, une jument de 500 kg gagne 45 à 60 kg au total, dont l'essentiel dans les 90 derniers jours, au rythme de 0,35 à 0,45 kg par jour.
C'est cette arithmétique qui commande toute la préparation au poulinage. Rien d'utile ne se joue au premier semestre ; tout se concentre sur une fenêtre courte, où le fœtus construit l'essentiel de sa masse et où la jument doit simultanément soutenir cette croissance et se préparer à l'effort qui suivra — la lactation.
Pourquoi les besoins grimpent — et le paradoxe de l'appétit
La hausse des besoins n'est pas un chiffre unique : elle concerne l'énergie, les protéines et les minéraux, chacun selon son propre calendrier. Côté énergie, le besoin en énergie digestible s'estime tissu par tissu, en tenant compte de la valeur calorique du placenta, de l'utérus et du fœtus qui s'alourdissent linéairement jusqu'au poulinage [1]. Le besoin passe d'environ 3,34 Mcal pour 100 kg de poids vif et par jour en début de gestation (soit la valeur d'entretien d'une jument vide) à 3,42 en milieu de gestation, puis à 4,28 en fin de gestation [1]. Une hausse réelle mais modérée — de l'ordre de 28 % entre le début et la fin —, chiffrée par ailleurs à 10 à 20 % sur le dernier trimestre [2].

Le vrai saut n'a pas lieu pendant la gestation, mais au moment du poulinage : le besoin énergétique bondit de 4,28 à 6,34 Mcal pour 100 kg en quelques jours, avec le déclenchement de la lactation [1]. La production de lait commence en réalité quelques jours avant la mise-bas et croît pendant les 60 premiers jours avant de plafonner [1]. Autrement dit, la « préparation au poulinage » est déjà, dans les faits, une préparation au pic de lactation qui suit immédiatement.
Les protéines suivent une logique voisine. De la conception au 4ᵉ mois, le besoin égale celui de l'entretien. À partir du 5ᵉ mois et jusqu'à la mise-bas, il devient la somme de l'entretien et du gain protéique quotidien du fœtus — estimé à 130 g de protéines brutes par jour chez le cheval (45 g chez le poney) [1]. Le calcul suppose une digestibilité protéique de la ration de 80 % et une efficacité de conversion de 50 % par le fœtus, dont la composition corporelle est estimée à environ 20 % de protéines. Faites donc monter progressivement la concentration en protéines de la ration du 5ᵉ mois au poulinage [1].
Reste un paradoxe déterminant : au moment précis où les besoins grimpent, la capacité d'ingestion se réduit [3]. Le fœtus, encombrant, comprime le tube digestif, et une « chute terminale d'appétit » s'installe dans les toutes dernières semaines. La consommation volontaire d'une jument gestante tourne autour de 1,5 à 2,0 % du poids vif en matière sèche ; elle peut se contracter encore en fin de gestation. Conséquence mécanique : on ne peut plus compter sur le volume pour couvrir des besoins qui, eux, augmentent. Densifiez la ration — associez, au dernier trimestre, un fourrage de meilleure qualité et un concentré à hauteur d'environ 0,1 % du poids vif, à la fois pour la croissance fœtale et en préparation de la transition vers la ration de lactation [1].
Ni sous-nourrir, ni sur-engraisser : la mère paie les deux excès
C'est ici qu'intervient une notion clé : en fin de gestation, le fœtus est nutritionnellement prioritaire sur sa mère, alors que la hiérarchie était inverse en début de gestation [3]. Cette priorité fœtale a une conséquence contre-intuitive : le poids du nouveau-né dépend assez peu du niveau énergétique de la ration maternelle, car le fœtus puise ce dont il a besoin dans les réserves de la mère. Ce n'est donc jamais le poulain, mais toujours la jument, qui encaisse les erreurs de rationnement.

La sous-nutrition n'affame donc pas d'abord le fœtus : elle vide la mère de réserves dont elle aura un besoin vital au pic de lactation. Elle a aussi des effets propres. Un déficit énergétique sévère peut prolonger la gestation, via l'effet du bilan énergétique négatif sur les prostaglandines et l'homéostasie du glucose [1]. Attention aussi à un piège classique : une jument grasse brutalement rationnée en fin de gestation risque une hyperlipémie, mobilisation graisseuse incontrôlée potentiellement grave [3].
À l'autre extrême, le sur-engraissement est tout aussi délétère — et souvent plus fréquent, car l'appétit reste correct alors que les besoins de gestation demeurent modérés, et que la jument bénéficie de « l'anabolisme de gestation », un meilleur rendement alimentaire dopé par les sécrétions d'œstrogènes et de progestérone [3]. Le constat est catégorique : un excès d'énergie en fin de gestation fait grossir la mère, pas le fœtus, et n'améliore pas le poulinage [1]. Pire, l'engraissement se retourne contre la lactation à venir : l'infiltration graisseuse de la mamelle réduit la production laitière, et la surcharge bride la remontée de l'appétit au tout début de la lactation — précisément quand il faudrait manger davantage. Une jument à une note d'état corporel supérieure ou égale à 8/9 s'expose ainsi à un amaigrissement d'autant plus brutal après la mise-bas [1].
La cible fait consensus : une note d'état corporel de 5 à 6/9 (sur l'échelle de 1 à 9), maintenue sur un plan alimentaire stable. Anticipez la correction : évaluez l'état à l'automne et, s'il n'atteint pas 4 à 6/9, corrigez-le avant la saison de monte du printemps, l'idéal étant d'atteindre 5 à 6/9 dès le milieu de la gestation plutôt que d'improviser dans les dernières semaines [1].
Constituer les réserves et fabriquer le colostrum
Si les besoins de gestation restent modérés, pourquoi tant insister sur ces dernières semaines ? Parce qu'elles ne préparent pas seulement la naissance : elles arment la jument pour la lactation et dotent le poulain de son premier capital. C'est le sens de la pratique du « steaming-up », cette complémentation concentrée progressive et modérée des toutes dernières semaines [3]. Bien conduite, elle cumule plusieurs bénéfices : compenser la chute terminale d'appétit pour maintenir un bon état corporel avec assez de réserves pour affronter les fortes déperditions de la future lactation ; soutenir un développement fœtal suffisant pour un poulain vigoureux ; activer la production d'immunoglobulines destinées au colostrum ; et favoriser une montée laiteuse rapide et abondante [3].
Le colostrum illustre parfaitement ce transfert de réserves de la mère vers le petit. Le poulain naît quasiment dépourvu de défenses immunitaires transmises et dépend entièrement de ce premier lait concentré en anticorps. Le même principe vaut pour certains oligo-éléments : La ration maternelle détermine directement les stocks fœtaux en cuivre, iode et sélénium, stockés notamment dans le foie du fœtus, car le lait en est ensuite un piètre pourvoyeur [1]. Le cas du cuivre est documenté : des poulains dont le foie était pauvre en cuivre présentaient une aggravation des scores d'ostéochondrose entre 5 et 11 mois d'âge, comparés à des poulains mieux dotés [1]. Pour le sélénium, le transfert se fait par voie transplacentaire en fin de gestation, puis par le colostrum dans les toutes premières heures après la naissance — presque rien ne passe ensuite par le lait.
Les macrominéraux racontent la même histoire de fin de gestation. Sur les mois 9 à 11, les besoins en calcium, phosphore et sodium de la jument augmentent, conséquence directe de l'entretien des tissus fœtaux et de la poursuite de la croissance du squelette du poulain [1]. Le besoin en iode grimpe aussi : 0,4 mg par kg de matière sèche pour les juments à partir du 9ᵉ mois, contre 0,35 mg aux autres stades [1].
Puis vient la bascule. Trois jours avant la mise-bas, l'hormone parathyroïdienne s'élève, signal de l'entrée en lactation. Dès le poulinage, les besoins nutritionnels de la jument augmentent de plus de 50 %, et l'ingéré doit suivre. Mais cette transition de la ration de gestation vers celle de lactation ne s'improvise pas : tout changement brutal de fourrage ou de concentré expose à la diarrhée, à la colique et à la fourbure. La règle est graduelle : remplacez environ 25 % de la matière sèche de l'ancienne ration tous les 4 à 6 jours, sur une semaine pour de petits écarts, deux semaines ou plus pour de grands [1]. On mesure ici la cohérence de l'ensemble : une jument en bon état, dotée de réserves, dont l'appétit n'a pas été bridé par l'embonpoint, aborde ce pic de lactation dans les meilleures conditions.
La fétuque endophyte, un piège propre au dernier trimestre
Un dernier mécanisme mérite une attention particulière car il est spécifique de cette période et souvent méconnu. La fétuque élevée (Festuca arundinacea), fourrage répandu, héberge fréquemment un champignon symbiotique, l'endophyte Neotyphodium coenophialum, concentré dans les épis et les tiges. Ce champignon produit des alcaloïdes de l'ergot, dont l'ergovaline, toxique au-delà de 200 ppb ; or sa concentration augmente à mesure que la plante mûrit [1].

Le mécanisme est hormonal : ces toxines abaissent la progestérone, la prolactine et les œstrogènes chez la jument. Ces conséquences ne se manifestent qu'en fin de gestation [1][2] : avortements, gestations prolongées, placentas épaissis, agalactie (absence de lait), et poulains qui grandissent démesurément in utero au-delà du terme — d'où des dystocies fréquentes. Souvent, le développement de la mamelle et les signes annonciateurs de la mise-bas font défaut, privant l'éleveur de tout repère.
La prévention est simple et son efficacité, spectaculaire. Retirez les juments des pâtures de fétuque infectée 60 à 90 jours avant le terme et donnez-leur un fourrage indemne d'endophyte, ou coupez le foin avant la formation des épis [1][2]. La réversibilité est rapide : des juments déplacées d'une pâture infectée vers une pâture saine ont développé leur mamelle en 48 heures et mis bas des poulains vivants dans les 7 jours [1]. C'est un rappel utile que, sur ce dernier trimestre, la qualité et la nature du fourrage comptent autant que sa quantité.
Ce que cela change en pratique
Le fil directeur tient en peu de mots : ne rien précipiter avant le dernier tiers, puis piloter finement les dernières semaines. Concrètement : surveillez la note d'état corporel bien en amont — dès l'automne — pour viser 5 à 6/9 au poulinage sans coup de barre tardif ; densifiez la ration au dernier trimestre plutôt que d'en augmenter le volume, puisque l'appétit se réduit ; soignez la couverture en protéines, cuivre, iode, sélénium et macrominéraux qui constituent les réserves fœtales et le colostrum ; organisez une transition progressive vers la ration de lactation autour du poulinage ; et, sur les terrains concernés, écartez la fétuque endophyte deux à trois mois avant le terme [1][2][3]. Ces repères restent des ordres de grandeur : chaque jument, selon sa race, son gabarit, son aptitude laitière et ses conditions de vie, mérite un ajustement individuel. Tout signe clinique — comportement anormal, œdème excessif, absence de développement mammaire, difficulté de mise-bas — relève du vétérinaire, sans délai.
À retenir
- Les deux premiers tiers de la gestation se conduisent quasiment comme un entretien : les deux tiers du gain de poids de gestation se font sur le dernier tiers, quand le fœtus grandit vraiment [2].
- Le besoin en énergie ne monte que modérément en fin de gestation (de 3,34 à 4,28 Mcal/100 kg PV/j), puis bondit à 6,34 dès le poulinage avec la lactation ; les protéines fœtales exigent +130 g/j de PB chez le cheval à partir du 5ᵉ mois [1].
- En fin de gestation le fœtus est prioritaire : c'est la mère, jamais le poulain, qui paie la sous-nutrition (réserves épuisées, gestation prolongée, hyperlipémie) comme le sur-engraissement (lactation et appétit bridés) [1][3]. Cible : NEC 5 à 6/9 [1].
- Les dernières semaines constituent les réserves et le colostrum, et fixent les stocks fœtaux de cuivre, iode et sélénium ; faites la transition vers la ration de lactation progressivement (25 % tous les 4 à 6 jours) [1].
- La fétuque infectée par l'endophyte (ergovaline > 200 ppb) dérègle les hormones de fin de gestation : retirez-la 60 à 90 jours avant le terme [1][2].
Sources
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.
- Nutrition et alimentation des chevaux, W. Martin-Rosset (dir.), 2012.


