On imagine volontiers qu'un cheval, comme nous, peut sauter un repas sans dommage. C'est une erreur de perspective : son tube digestif n'a jamais été conçu pour la logique des repas espacés. De l'estomac qui sécrète de l'acide en permanence jusqu'au comportement de recherche de nourriture, tout indique un animal calibré pour manger presque sans arrêt. Comprendre pourquoi un box sans foin la nuit ou deux repas éloignés de six heures sont contre-nature, c'est relier d'un seul fil les ulcères, les coliques, les tics et l'hyperlipémie.
Un tube digestif calibré pour le grignotage permanent
Le cheval est un herbivore non ruminant qui a évolué en broutant des végétaux pauvres et fibreux, sur de très longues plages horaires. Dans son cadre naturel, au pâturage, il consacre environ les deux tiers de son temps à l'ingestion d'herbe, soit en moyenne 10 à 12 heures par jour, et jusqu'à 14 à 16 heures quand le gazon est ras ou ses besoins élevés [3]. Cette récolte se répartit en trois à cinq séquences de deux à trois heures, du lever du jour à la tombée de la nuit — et le pâturage occupe encore environ un tiers de la nuit.
Le point décisif tient dans une observation simple : livré à lui-même, un cheval ne reste que rarement plus de trois ou quatre heures sans manger [1]. Placé au box avec du foin à volonté et peu de concentrés, il continue de consacrer près de 10 heures par jour à s'alimenter, et, quand on lui en laisse l'initiative, il fractionne spontanément sa ration en 10 à 12 petits repas séparés par un intervalle maximal de 3 à 5 heures, bien répartis sur les 24 heures, avec au moins un tiers de l'ingestion la nuit [3].
Ce mode d'alimentation porte un nom en éthologie : le trickle feeding, ou alimentation « au goutte-à-goutte ». Ce n'est pas une préférence, c'est une contrainte anatomique et physiologique. Tout le reste de l'article découle de ce constat : quand on impose au cheval de longues fenêtres à jeun — deux ou trois repas de granulés à 6 ou 8 heures d'écart, une nuit entière sans fourrage —, on le met dans une situation à laquelle aucun de ses organes n'est préparé. Les recommandations issues des études convergent d'ailleurs vers un même repère : éviter les jeûnes de plus de 4 à 6 heures sauf nécessité médicale [1].
Un estomac qui fabrique de l'acide en continu, même à vide
L'estomac du cheval est étonnamment petit — 8 % environ du volume digestif total, soit 8 à 15 litres chez un adulte de 500 kg — et pourtant c'est le premier organe menacé par le jeûne. Sa muqueuse se divise en deux zones nettement séparées par une ligne visible, le margo plicatus. La moitié basse, dite glandulaire, contient les cellules pariétales qui produisent l'acide chlorhydrique (HCl) et sécrètent en retour du mucus et du bicarbonate pour se protéger. La moitié haute, dite squameuse (un épithélium stratifié comparable à celui de l'œsophage), n'a, elle, quasiment aucune défense contre l'acide [1].
Or voici la particularité qui change tout : la sécrétion d'acide chlorhydrique se poursuit même lorsque l'estomac est vide. Le cheval est un « sécréteur continu » d'acide gastrique [2]. Chez un animal qui broute en permanence, ce n'est pas un problème : l'estomac n'est jamais réellement vide, et le flux constant d'aliments et de salive maintient la partie haute à l'abri. Mais dès qu'on impose un jeûne, l'acide continue d'être produit sans rien pour le neutraliser. Le pH chute, l'acide libre remonte et baigne la muqueuse squameuse sans défense, qui s'ulcère : c'est la maladie ulcéreuse squameuse de l'estomac (ESGD, pour equine squamous gastric disease), la forme la plus directement liée à l'alimentation du syndrome ulcéreux gastrique équin (EGUS).
Les chiffres rendent le mécanisme tangible. Chez des chevaux nourris au foin à volonté, le pH de la zone squameuse, près de l'entrée de l'estomac, remonte à une valeur médiane d'environ 7,0 grâce aux grands volumes de salive qui affluent ; dans la même étude, la zone glandulaire où l'acide est produit reste, elle, entre 1 et 2 [1]. Autrement dit, un estomac bien rempli de fourrage imbibé de salive maintient un gradient de pH protecteur : le haut reste doux, le bas reste acide, et les deux ne se mélangent pas.

La démonstration expérimentale la plus nette vient d'un protocole ancien mais éclairant : en alternant des périodes de 24 heures de privation de nourriture avec des périodes de 24 heures d'accès au foin à volonté, on induit des ulcérations de la muqueuse squameuse. Pendant la privation, le pH intragastrique tombe à 1,6 ; sous foin, il remonte à 3,1 [2]. Le jeûne ne se contente pas de « laisser faire » l'acide : c'est le moment où le pH est le plus bas de tout le cycle. On comprend aussi pourquoi les études associent l'EGUS à des intervalles entre distributions de fourrage supérieurs à 6 heures, et pourquoi la nuit — plage de jeûne classique au box — est justement le moment où le pH gastrique est le plus acide [1].
Il faut nuancer : la maladie glandulaire (EGGD), qui touche la moitié basse, obéit à des mécanismes moins clairs (sels biliaires, prostaglandines) et n'est pas directement expliquée par le jeûne ; certaines observations sont même contrastées quant au rôle du box. Le fil solide, lui, ne bouge pas : la plus faible prévalence d'ulcères chez les chevaux sauvages confirme la valeur d'un accès constant aux fibres [1].
La salive, un tampon qui ne coule qu'en mâchant
Pourquoi le fourrage protège-t-il tant, là où le jeûne expose ? La réponse tient en un mot : la salive. Le cheval produit 10 à 12 litres de salive par jour chez un animal normalement nourri [2]. Cette salive n'a pas d'activité enzymatique digestive notable, mais elle contient du bicarbonate — de l'ordre de 50 mEq/L — qui lui confère un vrai pouvoir tampon, capable de neutraliser l'acide dans la partie haute de l'estomac.
Et voici le point qui relie tout : la salive n'est sécrétée qu'à la mastication. C'est la présence physique de l'aliment dans la bouche qui déclenche le flux salivaire, et sa production de bicarbonate est directement proportionnelle au débit de sécrétion [2]. Pas de mâchage, pas de salive ; pas de salive, pas de tampon. Un cheval qui jeûne ne se contente donc pas de « ne rien manger » : il coupe la principale source d'alcalin qui protège sa muqueuse squameuse. C'est la raison profonde pour laquelle les rations riches en concentrés, avalées vite et avec peu de mastication, sont un facteur de risque : distribuer plus de 1 g d'amidon/kg de poids vif par repas plus que double le risque d'ulcère squameux, en partie parce que le grain provoque bien moins de mastication et de salivation que le fourrage [1].
Ce tamponnage salivaire est d'ailleurs relayé plus bas par le pancréas, qui déverse en continu 20 à 25 litres par jour d'un « jus » riche en bicarbonate et de pH voisin de 8, lui aussi destiné à neutraliser l'acide gastrique [1]. Tout, dans cette architecture, suppose un flux régulier de matière.
La motilité digestive a besoin d'un flux régulier
Le deuxième mécanisme est plus discret mais tout aussi fondamental : le tube digestif du cheval est un organe en mouvement permanent, et ce mouvement a besoin d'être entretenu par un apport régulier. La motricité gastrique repose sur des ondes lentes, à une fréquence d'environ 3 par minute, qui poussent le contenu vers le pylore [1]. Dans l'intestin grêle, les aliments avancent vite — près de 30 cm par minute — et une partie du repas atteint le cæcum en moins d'une heure [2]. Le grêle est parcouru par un « complexe moteur migrant », une onde de contractions qui balaie le tube entre les repas.
Un fait expérimental illustre à quel point le jeûne dérègle cette mécanique : après un jeûne, le transit de l'estomac au cæcum est nettement plus rapide que d'habitude [2]. Le système ne « se repose » pas pendant le jeûne, il se désynchronise. La fibre, par sa seule présence, stimule la sécrétion salivaire et la motricité de tout le tube digestif [3] ; à l'inverse, un défaut de lest et de fibres ralentit l'ensemble. Or un intestin dont la motilité se ralentit favorise la stase du contenu et l'accumulation de matière déshydratée — le terrain des coliques d'impaction, les plus fréquentes justement là où le tube se rétrécit brutalement. La leçon théorique est claire : la motilité n'est pas faite pour de longues pauses, elle est faite pour un débit continu.
Mâcher et chercher : un besoin comportemental, pas un caprice
Le troisième mécanisme n'est pas digestif mais éthologique — et il pèse tout autant sur le bien-être. Mastiquer et chercher sa nourriture n'est pas une simple conséquence de la faim chez le cheval : c'est un besoin comportemental en soi, inscrit dans une espèce qui passe naturellement l'essentiel de sa journée à brouter.
La mesure de ce besoin est chiffrable. L'ingestion d'un foin de qualité moyenne demande 3 000 à 3 500 coups de mâchoires et environ 40 minutes par kilo ; couvrir les seuls besoins d'entretien réclame donc 6 à 7 heures de mastication [3]. Un concentré, à l'inverse, est avalé en 6 à 10 minutes par kilo, avec dix fois moins de coups de mâchoires — d'où le déficit de mastication des rations conditionnées. Un repère de sécurité comportementale s'impose : assurez au moins 4 à 5 heures de mastication par jour pour préserver l'équilibre psychologique et neurovégétatif du cheval, quitte à ajouter du foin ou de la paille jouant un rôle de « chewing-gum » [3].
Quand ce besoin est frustré — box sans fourrage, ration avalée en une heure, longues heures d'inactivité orale —, le cheval développe des comportements stéréotypés : tic à l'appui et aérophagie (déglutition d'air), tic de l'ours (balancement latéral), tic de l'encensoir, marche en cercle, sans oublier le grignotage du bois du box, interprété comme une manifestation de mal-être plutôt que comme un besoin de lest [3]. Le lien est le même : les régimes pauvres en fibres et riches en amidon sont impliqués dans les stéréotypies comme le tic à l'air, la marche en cercle et le balancement (weaving) [1]. Ces tics ne sont pas de simples « vices » : ce sont les symptômes d'un temps de mâchage et de recherche alimentaire trop court.

Le cheval n'est pas fait pour de longs jeûnes : le versant métabolique
Reste un quatrième mécanisme, purement métabolique, qui rappelle que le cheval n'a pas la tolérance au jeûne d'un carnivore. Dès qu'il passe en bilan énergétique négatif, même brièvement, il puise dans ses réserves de graisse. Les acides gras non estérifiés (AGNE) — la forme sous laquelle les graisses sortent des réserves — s'élèvent dans le sang dès 8 heures de privation de nourriture, et les triglycérides sériques commencent à monter après 36 heures chez le cheval sain. Au réalimentage, tout redescend en 24 à 48 heures [1].
Chez certains sujets, cette mobilisation s'emballe. Au-delà de 48 heures de sous-nutrition, les triglycérides peuvent dépasser 500 mg/dL : c'est l'hyperlipémie, où le sang se charge de graisses au point de menacer le foie (lipidose hépatique). Les plus exposés sont les poneys, les chevaux miniatures et les sujets en surpoids, chez qui un simple épisode d'anorexie ou de forte demande énergétique (gestation, lactation) peut suffire [1]. Le cheval ne développe pas la cétose sévère du ruminant à jeun — sa réponse au manque, c'est de sortir des graisses, pas de faire des corps cétoniques [1]. Cette voie fait du jeûne prolongé, chez les formats sensibles, non plus un inconfort mais un risque vital. Elle confirme la même règle que les trois autres : cette espèce est bâtie pour un apport quasi continu, pas pour l'attente.
En pratique : répartir le fourrage sur les 24 heures
Tout converge donc vers un principe unique — maintenir un apport de fibres aussi continu que possible et proscrire les longues fenêtres sans manger. Concrètement, cela veut dire un accès au fourrage à volonté ou fractionné en de nombreuses distributions (les études parlent de 4 à 6 repas par jour à défaut de libre accès), du foin la nuit, et le recours aux filets à petites mailles, balles compactes ou fourrage dispersé pour ralentir la prise et étirer le temps de mastication sans surcharger la ration [1][3]. Le repère chiffré à garder en tête reste simple : ne pas laisser un cheval à jeun plus de 4 à 6 heures, sauf indication vétérinaire.
Les modalités concrètes — type de foin, choix des filets, organisation des rations pour prévenir ulcères ou stéréotypies — relèvent des articles pratiques dédiés au comportement alimentaire et aux ulcères. L'essentiel, ici, est d'avoir compris pourquoi : ce n'est pas une question de confort, c'est la façon dont l'estomac, l'intestin, le cerveau et le métabolisme du cheval ont été assemblés.
À retenir
- Le cheval est fait pour manger presque en continu : au naturel, il broute les deux tiers de son temps et reste rarement plus de 3 à 4 heures sans manger.
- Son estomac sécrète de l'acide en permanence, même à vide ; sans le fourrage et la salive qui le tamponnent, le pH s'effondre (jusqu'à 1,6 à jeun contre ~7,0 dans la zone squameuse au foin à volonté) et la muqueuse squameuse s'ulcère.
- La salive, riche en bicarbonate (10 à 12 L/jour), ne coule qu'à la mastication : jeûner, c'est couper le tampon protecteur.
- Le jeûne ralentit et désynchronise la motilité (risque de stase et de colique) et frustre le besoin de mâcher et de chercher (stéréotypies).
- Sur le plan métabolique, les graisses sont mobilisées dès 8 heures de privation ; chez le poney, le miniature et le sujet en surpoids, cela peut mener à l'hyperlipémie. Repère : ne pas dépasser 4 à 6 heures de jeûne.
Sources
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Equine Nutrition and Feeding, D. Frape, 4ᵉ éd., 2010.
- Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
- Manual of Equine Nutrition and Feeding Management, C. Z. Buckhout & B. E. Lindberg, 2022.

