On présente souvent le foin comme le remplissage de la ration, la partie « bon marché » qu'on complète avec les « vrais » aliments énergétiques. C'est une erreur de logique. Chez le cheval, le fourrage n'est pas ce qu'on ajoute autour de la nourriture sérieuse : c'est la nourriture sérieuse. Sa mastication, la fermentation de ses fibres et le simple fait d'occuper la bouche pendant des heures façonnent un appareil digestif et un système nerveux entiers. Voyons pourquoi, mécanisme par mécanisme, l'herbe et le foin sont la base incontournable — et ce qui se casse quand on inverse la priorité.

Un herbivore fermenteur, et non un carnivore raté

Pour comprendre le cheval, il faut regarder l'anatomie de son tube digestif. Le cheval est un herbivore fermenteur du gros intestin : contrairement au ruminant qui fermente d'abord dans un estomac compartimenté, il digère les aliments concentrés à l'avant (estomac, intestin grêle) puis fermente les fibres à l'arrière, dans un gros intestin (cæcum et côlon) considérablement développé.

Les volumes parlent d'eux-mêmes. La contenance totale du tube digestif d'un cheval avoisine 230 litres [2]. L'estomac n'en représente qu'environ 15 litres (7 %) et l'intestin grêle 70 litres (30 %) ; le cæcum et le côlon, eux, totalisent près de 145 litres — soit de l'ordre de 63 % de toute la capacité digestive. Autrement dit, presque les deux tiers de l'appareil digestif du cheval sont une immense cuve de fermentation. Un organe de cette taille ne se remplit pas de céréales : il est fait pour recevoir de la fibre, en continu.

Dans cette cuve vit une population microbienne dense — de l'ordre de plusieurs milliards de bactéries par gramme de contenu — qui possède ce que le cheval n'a pas : les enzymes capables de rompre la cellulose, le glucide de structure des parois végétales que les enzymes digestives de l'animal seul ne peuvent pas attaquer. Ces micro-organismes découpent la fibre et en tirent des acides gras volatils (AGV), de petites molécules (acétate, propionate, butyrate) que la paroi intestinale absorbe et que l'organisme brûle comme carburant.

Schema : le fourrage declenche trois chaines physiologiques chez le cheval. La mastication longue produit 30 a 40 litres de salive par jour (pH 8,6-9,1) qui tamponnent l'estomac et previennent les ulceres ; la fibre fermente dans le gros intestin (environ 63 % de la capacite digestive) en acides gras volatils fournissant jusqu'a 50 % ou plus de l'energie ; le grignotage quasi continu (14 a 18 h/jour au pre) stabilise le microbiote et l'equilibre comportemental. A l'inverse, une ration pauvre en fibre expose aux ulceres, a l'acidose, aux coliques, a la fourbure et aux stereotypies. Sources : Wolter ; Equine Clinical Nutrition 2e ed.

La fibre est une source d'énergie majeure, pas un simple remplissage

C'est le point que la métaphore du « lest » masque complètement. Les AGV issus de la fermentation ne sont pas un sous-produit anecdotique : ils constituent une part centrale de l'énergie du cheval. Les AGV produits dans le cæcum et le côlon fournissent 50 % ou plus des besoins en énergie digestible de l'animal, le cæcum à lui seul en assurant près de 30 % dans une ration composée à 75 % de foin [1].

Relisons la phrase : la moitié, ou davantage, de l'énergie qui fait vivre et travailler un cheval peut provenir de bactéries digérant de la fibre. Et cette proportion augmente avec la teneur en fibres de la ration : plus la ration est fibreuse, plus elle produit d'AGV et donc d'énergie digestible. La fibre n'est pas ce qui remplit l'espace entre les calories — c'est une des principales sources de calories.

Cette énergie a de surcroît une qualité précieuse : elle arrive lentement et régulièrement. Là où un repas de céréales riche en amidon provoque un pic de glucose sanguin, la fermentation de la fibre libère les AGV de façon étalée, offrant un flux d'énergie stable au fil des heures. Pour un organisme bâti pour manger presque en permanence, c'est le régime naturel — et c'est aussi pourquoi un cheval peut parfaitement entretenir son état, voire grossir, sur une bonne herbe sans le moindre grain.

Mâcher longtemps : la salive qui protège l'estomac

Le deuxième service rendu par le fourrage se joue bien avant le gros intestin, dans la bouche. Le fourrage long oblige le cheval à une mastication longue et minutieuse, et cette mastication a une conséquence directe et vitale : la salivation.

La salive du cheval est sécrétée surtout par la glande parotide, et sa production est déclenchée avant tout par l'activité de mastication : plus le cheval mâche, plus il salive. Un cheval adulte peut produire 30 à 40 litres de salive par jour, avec un pH nettement basique de 8,6 à 9,1. Or l'estomac du cheval sécrète en permanence de l'acide chlorhydrique, qu'il soit plein ou vide. Cette salive alcaline, avalée en flot continu avec le bol alimentaire, joue le rôle de tampon : elle neutralise en partie l'acidité gastrique et protège la muqueuse. C'est une défense de première ligne contre les ulcères de l'estomac.

Et c'est là que la nature du fourrage compte, car tout aliment ne fait pas saliver de la même façon. Le foin en brins longs stimule à peu près deux fois plus de sécrétion salivaire que des aliments granulés, à quantité comparable. La salive est même environ quatre fois plus abondante avec du foin long qu'avec des concentrés [2]. La raison est mécanique : consommer une même quantité prend beaucoup plus de temps en fourrage long — de l'ordre de 9 à 38 minutes — qu'en granulés, avalés en 2 à 4 minutes. Plus de temps de mastication, c'est plus de salive, un bol alimentaire mieux imbibé, un estomac mieux tamponné. À l'inverse, les bols secs et l'insalivation réduite des rations granulées augmentent le risque d'obstruction de l'œsophage et d'ulcères gastriques.

L'effort de mastication, en chiffres

L'écart de « travail buccal » entre fourrage et concentré est spectaculaire, et il a été mesuré. Un cheval effectue entre 800 et 1 200 mouvements de mastication par kilo de concentré, mais entre 3 000 et 3 500 mouvements par kilo de foin long — environ trois fois plus, à poids égal [3]. Sur l'ensemble d'une journée, l'écart se creuse encore : un cheval nourri au foin mâche de l'ordre de 40 000 fois par jour, contre seulement 10 000 fois pour un cheval nourri aux granulés [3].

Graphique : effort de mastication du fourrage compare au concentre. A gauche, mouvements de mastication par kilo : 800-1200 pour le concentre contre 3000-3500 pour le foin long (environ x3 a poids egal). A droite, mouvements par jour : 10 000 pour une ration tout granules contre 40 000 pour une ration foin (x4). Sources : Frape, Equine Nutrition and Feeding, d'apres Meyer et al. 1975 et Houpt et al. 2004.

Ces dizaines de milliers de coups de dents ne sont pas une dépense inutile. Elles usent régulièrement les molaires — qui poussent en continu chez le cheval —, produisent la salive qui tamponne l'estomac, et occupent l'animal. Une ration qui supprime cet effort supprime du même coup tous ces bénéfices d'un seul geste. À noter que ces chiffres proviennent d'études anciennes sur de petits effectifs et varient selon les individus, la dentition et le type de fourrage ; ils donnent des ordres de grandeur robustes plutôt qu'une valeur unique [3].

Un microbiote qui déteste les à-coups

Revenons au gros intestin. Sa population microbienne n'est pas un simple outil de digestion : c'est un écosystème vivant, dont l'équilibre conditionne la santé de l'hôte. Cet écosystème a une exigence forte — la stabilité. L'appareil digestif du cheval est conçu pour recevoir un apport lent et constant d'aliments fibreux ; c'est précisément ce que le grignotage de fourrage lui procure.

Quand cet apport devient irrégulier, ou quand la nature du substrat change brutalement, l'écosystème bascule vers un état déséquilibré, la dysbiose. Le mécanisme le mieux documenté est celui de la surcharge en amidon : lorsqu'un repas de céréales dépasse la capacité d'absorption de l'intestin grêle, l'amidon non digéré parvient au gros intestin, où il fermente rapidement. Les bactéries productrices d'acide lactique (streptocoques, lactobacilles) prolifèrent, le pH du côlon chute — c'est l'acidose — et cette acidification tue une partie de la flore fibrolytique, libérant des toxines. Cette cascade est de longue date impliquée dans la fourbure associée aux excès de grain, une inflammation grave du pied. Des travaux sur des juments ont par ailleurs observé un état de dysbiose — surabondance de Protéobactéries, appauvrissement en Firmicutes — chez celles qui développaient ensuite une colique, même si la prudence s'impose : il s'agit d'études sur des populations spécifiques, et distinguer la cause de la conséquence reste difficile pour une affection aussi ponctuelle.

Le fourrage, à l'opposé, nourrit ce microbiote de la façon dont il a évolué pour être nourri : un substrat fibreux, apporté en continu, qui entretient une flore fibrolytique stable et un pH régulé. Il n'y aurait pas de cheval sans les micro-organismes du gros intestin [1] — et nourrir correctement ces micro-organismes est indissociable de nourrir le cheval.

Occuper la bouche : la dimension comportementale

Il reste un rôle du fourrage que l'analyse purement nutritionnelle oublie souvent : le cheval est fait pour manger presque tout le temps. Au pré, il broute en moyenne 14 à 18 heures par jour, et il ne reste jamais volontairement plus de trois à quatre heures sans manger. Ce grignotage quasi continu n'est pas un comportement accessoire, c'est le mode de vie de l'espèce.

Priver un cheval de cette occupation a des conséquences visibles. Lorsqu'on distribue une quantité limitée de foin, beaucoup d'animaux l'engloutissent d'un coup, puis subissent de longues plages sans rien à manger. Ce manque d'accès au fourrage favorise l'apparition de stéréotypies — ces comportements répétitifs comme le tic à l'appui (« cribbing »), le rongement du bois ou le tic de l'ours (balancement). Le lien avec la forme physique de l'aliment est net : des chevaux nourris uniquement aux granulés rongent près de quatre fois plus de bois (312 contre 82 g par cheval et par jour) que des chevaux recevant du foin long [1]. Fractionner la distribution de granulés en six repas au lieu d'un réduisait ce rongement d'environ la moitié — signe que c'est bien le temps passé à s'alimenter, autant que l'aliment lui-même, qui apaise l'animal.

Ce besoin d'occupation rejoint la physiologie : un estomac qui sécrète de l'acide en continu et qui reste vide six à huit heures d'affilée s'ulcère. Le grignotage de fourrage résout les deux problèmes d'un même geste — il occupe l'esprit et maintient l'estomac tamponné.

Ce qui arrive quand on inverse la logique

Rassemblons les fils. Une ration qui privilégie les concentrés au détriment de la fibre s'attaque simultanément à chacun des piliers que nous venons de décrire. La mastication s'écourte, donc la salive se raréfie et l'estomac n'est plus tamponné : risque d'ulcères. L'amidon en excès déborde dans le gros intestin, fermente, acidifie et déstabilise le microbiote : risque d'acidose, de coliques, de fourbure. Et le temps d'alimentation s'effondre, laissant place à l'ennui et aux stéréotypies. Ce ne sont pas des accidents indépendants : ce sont les symptômes d'un même écart, celui d'un appareil digestif d'herbivore fermenteur qu'on nourrit à contre-emploi.

C'est pourquoi le fourrage est le socle non négociable de la ration. La règle de sécurité est claire : le fourrage est la base de toute ration équine, et un cheval devrait consommer chaque jour au minimum l'équivalent de 1 % de son poids vif en fourrage (soit au moins 5 kg de matière sèche pour un cheval de 500 kg), l'optimum se plaçant plus haut, vers 1,5 à 2 % du poids vif ou davantage [4]. Le même repère se formule autrement, par le temps : visez au moins 4 à 5 heures de mastication par jour, ce qui correspond à environ 5 kg de foin [2]. Dans une ration très concentrée avalée en une heure, il faudrait donc ajouter cinq à six heures de mastication supplémentaires — même si, une fois les besoins nutritifs couverts, ce fourrage peut se limiter à un rôle de « chewing-gum ». Ce plancher de 1 % est un minimum de sécurité, pas un objectif : en dessous, on ne rationne plus un cheval, on démonte sa physiologie.

À retenir

  • Le cheval est un herbivore fermenteur : cæcum et côlon totalisent environ 63 % de sa capacité digestive et transforment la fibre en acides gras volatils qui peuvent fournir 50 % ou plus de son énergie.
  • La mastication du fourrage long déclenche la salivation (30 à 40 L/jour, pH 8,6-9,1), qui tamponne l'acide gastrique et protège des ulcères — le foin fait environ deux fois plus saliver que les granulés.
  • Manger du foin demande ~3 000-3 500 mouvements de mastication par kg contre 800-1 200 pour le concentré, soit près de 40 000 coups de dents par jour au lieu de 10 000.
  • Le microbiote exige un apport de fibre lent et constant ; l'excès de concentrés provoque acidose, dysbiose, coliques et fourbure, et le manque de fourrage engendre ulcères et stéréotypies.
  • Repère de sécurité : au moins 1 % du poids vif en fourrage chaque jour (optimum plutôt vers 1,5-2 %), ou l'équivalent de 4-5 heures de mastication.

Sources

  1. Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
  2. Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
  3. Equine Nutrition and Feeding, D. Frape, 4ᵉ éd., 2010.
  4. Manual of Equine Nutrition and Feeding Management, C. Z. Buckhout & B. E. Lindberg, 2022.