L'urine du cheval est trouble, laiteuse, presque crayeuse — et c'est parfaitement normal. Cette particularité, unique parmi les animaux domestiques, tient à une chimie urinaire hors du commun : une urine naturellement alcaline et saturée de calcium. La même chimie qui rend l'urine trouble explique aussi pourquoi, dans certaines conditions alimentaires, le cheval peut former de véritables « pierres » dans sa vessie. Plongée dans un mécanisme où la physiologie rénale et la ration se rencontrent.
Une urine pas comme les autres
Commençons par une observation que tout propriétaire attentif a déjà faite : l'urine du cheval n'est pas claire. Elle est fréquemment épaisse, blanchâtre, et laisse un dépôt crayeux là où le cheval a uriné. Chez un chien ou un humain, une telle urine trahirait une infection ou un trouble ; chez le cheval, c'est la norme physiologique.
La raison tient à deux caractéristiques combinées. D'abord, l'urine du cheval est alcaline, c'est-à-dire de pH élevé (supérieur à 7, contre une urine plutôt acide chez les carnivores). Ensuite, elle est très riche en calcium. Ces deux traits ne sont pas de simples curiosités : ils découlent directement de la façon dont le cheval gère un minéral qu'il absorbe en grande quantité.
Le calcium, rappelons-le, est le minéral le plus abondant de l'organisme, essentiel au squelette, à la contraction musculaire et à la coagulation. Le cheval en tire l'essentiel de ses fourrages. Or son intestin est un absorbeur particulièrement efficace : il capte le calcium alimentaire dans l'intestin grêle sans grand mécanisme de freinage, même quand les apports dépassent largement les besoins. Que devient alors le surplus ? Il ne s'accumule pas indéfiniment : la majeure partie du calcium ingéré en excès est absorbée dans l'intestin grêle puis excrétée dans l'urine [2]. Autrement dit, chez le cheval, le rein est la principale soupape d'évacuation du calcium excédentaire, là où beaucoup d'autres espèces régulent surtout au niveau de l'absorption intestinale.
Ce calcium arrive donc en abondance dans une urine alcaline. Et c'est là que la chimie entre en scène : dans un milieu basique, le calcium précipite volontiers sous forme de carbonate de calcium (CaCO₃), un sel peu soluble — la même molécule que le calcaire ou la craie. Ces microcristaux en suspension donnent à l'urine équine sa teinte laiteuse caractéristique. La cristallurie, qui serait pathologique ailleurs, est ici l'état de base.
Du cristal en suspension à la pierre : le mécanisme

Comment passe-t-on de microcristaux inoffensifs à un calcul — un urolithe, du grec ouron (urine) et lithos (pierre) — assez gros pour gêner l'animal ? Le principe est le même que pour la formation d'une perle ou d'un tartre : il faut un point de départ et une précipitation soutenue.
Le point de départ, c'est le noyau (on parle de nucléation) : un débris cellulaire, un petit amas de mucus, un cristal initial autour duquel les sels vont pouvoir se déposer. Une fois ce germe présent, chaque passage d'urine sursaturée en carbonate de calcium ajoute une fine couche minérale. Couche après couche, le dépôt grossit, à la manière des anneaux d'un tronc. Le résultat est un calcul, presque toujours constitué — chez le cheval — principalement ou entièrement de carbonate de calcium [2]. C'est une signature très différente de celle du chien ou de l'humain, chez qui dominent les calculs de struvite ou d'oxalate.
Trois conditions favorisent cette accrétion. La première est une urine sursaturée : plus elle contient de calcium, plus la précipitation est facile. La deuxième est une urine concentrée : si le cheval boit peu, le même calcium se retrouve dilué dans moins d'eau, donc plus proche de son seuil de précipitation. La troisième est un pH favorable : le carbonate de calcium a besoin d'une urine alcaline pour cristalliser. Les cliniciens l'ont vérifié à l'envers, en cherchant à prévenir les récidives : les cristaux de carbonate de calcium ne se forment pas dans une urine suffisamment acide (pH inférieur à 6,0) [2]. En dessous de ce seuil, le sel reste dissous ; au-dessus — c'est-à-dire dans l'urine équine normale — il précipite.
Où se forment les calculs, et chez qui ?
La localisation la plus fréquente est la vessie : on parle alors de calculs vésicaux, ou cystolithes. Les reins peuvent aussi être touchés (calculs rénaux), de même que les uretères et l'urètre, mais la vessie reste le site privilégié, car l'urine y stagne le temps du remplissage — un temps de séjour qui laisse aux cristaux le loisir de s'agréger.
Fait notable, les mâles sont bien plus souvent diagnostiqués que les femelles. Non pas qu'ils fabriquent davantage de cristaux, mais parce que l'anatomie de la jument facilite l'évacuation : ils se forment vraisemblablement aussi facilement chez les juments, mais sont plus rarement retenus, en raison d'un urètre bien plus court et plus large qui permet leur expulsion [2]. Chez le mâle, l'urètre long et étroit retient les concrétions, qui grossissent alors sur place jusqu'à devenir symptomatiques — mictions fréquentes et douloureuses, efforts pour uriner, parfois sang dans l'urine, coliques.
Un point mérite d'emblée d'être posé, car il tempère tout le reste : les calculs urinaires restent peu fréquents chez le cheval. La formation de calculs dans l'appareil urinaire, bien que relativement courante chez de nombreuses espèces animales, est relativement rare chez le cheval [2]. Ce paradoxe — une urine idéalement composée pour précipiter, mais peu de « pierres » au bout du compte — s'explique par les mécanismes de protection : un cheval qui boit correctement dilue son urine, et l'évacuation régulière de la vessie chasse les cristaux avant qu'ils ne s'organisent. Le calcul survient quand plusieurs facteurs s'alignent défavorablement. C'est une affection multifactorielle, jamais la conséquence mécanique d'un seul paramètre.
Le rôle de l'alimentation : quand le calcium déborde
Voilà le point de bascule alimentaire. Si le rein excrète le calcium en excès, alors plus la ration apporte de calcium, plus l'urine en est chargée. Ce lien direct est au cœur du sujet. Des apports de calcium supérieurs aux besoins se traduisent par une forte excrétion urinaire de calcium chez le cheval [1].
Or tous les aliments ne se valent pas, loin de là. Le calcium est très inégalement réparti entre les fourrages, et c'est la luzerne — une légumineuse — qui se distingue.

Les chiffres sont éloquents. Un foin de graminée titre de 0,3 à 0,5 % de calcium sur la matière sèche ; les céréales, très pauvres, de 0,05 à 0,09 % ; mais un foin de luzerne monte de 0,8 à plus de 2 % [2]. À l'échelle d'une ration, cela signifie qu'une luzerne peut apporter quatre à six fois plus de calcium qu'un foin d'herbe — tout en restant un aliment parfaitement naturel. Cette hiérarchie botanique est constante : les graminées sont beaucoup plus pauvres en calcium que les légumineuses, la teneur en calcium se concentrant d'ailleurs dans les feuilles, particulièrement chez la luzerne [4].
Quand on rapproche ces teneurs du besoin d'entretien d'un cheval adulte — de l'ordre de 0,3 % de la matière sèque — on comprend le mécanisme : une ration de luzerne pure inonde l'organisme de calcium, dont le surplus part aux reins et gonfle la charge urinaire. C'est précisément le profil associé au risque : l'incidence de calculs rénaux et vésicaux est forte chez les vieux chevaux nourris à la luzerne pure — maniez donc la luzerne et les autres aliments riches en calcium avec prudence chez les chevaux âgés en perte d'état [1].
Pourquoi les chevaux âgés en particulier ? Deux raisons se cumulent. D'une part, la luzerne, appétente et riche en énergie, est souvent choisie pour relancer l'appétit et l'état des vieux chevaux amaigris — les exposant justement à une surcharge calcique prolongée. D'autre part, un rein vieillissant régule moins finement. Le calcul devient alors l'aboutissement d'une exposition chronique, ce qui explique qu'il touche surtout les sujets âgés.
Eau, pH et sel : les autres leviers du mécanisme
Le calcium alimentaire n'agit pas seul. Deux autres paramètres modulent le risque, et il faut les comprendre pour saisir toute la logique.
L'eau conditionne la concentration de l'urine. Un cheval au repos, en climat tempéré, boit de l'ordre de 25 à 70 mL par kilo et par jour, soit grossièrement 12 à 35 litres pour un cheval de 500 kg [2]. Boire dans le haut de cette fourchette dilue le calcium et éloigne l'urine de son seuil de précipitation ; un abreuvement insuffisant fait l'inverse. L'eau est donc le principal facteur protecteur naturel — celui qui explique que la plupart des chevaux, même à l'urine chargée, ne forment jamais de calcul.
Le pH urinaire commande la solubilité du carbonate. C'est un levier tentant : acidifier l'urine sous 6,0 empêche théoriquement la cristallisation. Mais la manœuvre se retourne contre elle-même. Les acidifiants urinaires comme le sulfate d'ammonium sont peu appétents, et surtout ils augmentent l'excrétion urinaire de calcium, ce qui favorise la formation de calculs calciques [2]. On abaisse le pH d'un côté, on charge l'urine en calcium de l'autre : le bénéfice est incertain. C'est un bel exemple de mécanisme physiologique qui résiste aux solutions trop simples.
Le sel illustre la même complexité. Augmenter l'apport de sel pousse le cheval à boire et accroît le volume urinaire — a priori favorable. Mais le sodium augmente l'absorption et la rétention du calcium et du phosphore, ce qui peut annuler le gain [2]. Là encore, aucun levier n'est univoque.
Un dernier acteur mérite mention : le soufre. Une partie du soufre alimentaire est excrétée dans l'urine sous forme de sulfate de calcium, ce qui accroît le risque de développer des calculs, surtout lorsque cela s'ajoute à un apport élevé de calcium [3]. Tout converge donc vers le même dénominateur : le calcium en excès dans l'urine.
Ce que les études disent — et ne disent pas
La prudence s'impose sur la solidité des preuves. L'observation la plus citée — la surreprésentation des calculs chez le vieux cheval nourri à la luzerne — repose sur l'expérience clinique et des données non publiées, non sur un essai contrôlé [1]. La nutrition équine s'appuie souvent sur des études à petits effectifs (fréquemment moins de dix animaux par groupe), aux détails parfois insuffisants pour une interprétation rigoureuse [1].
De même, l'effet de la balance cationique-anionique de la ration (la fameuse « BACA », qui relie cations et anions alimentaires au pH sanguin et urinaire) sur l'excrétion de calcium n'est pas tranché : une BACA basse abaisse le pH systémique et augmente l'excrétion urinaire de calcium dans certaines études, mais pas dans toutes [3]. Le mécanisme général — urine alcaline riche en calcium, précipitation de carbonate — est, lui, solidement établi et cohérent d'une source à l'autre. Ce sont les leviers de modulation fine qui restent débattus.
En pratique : limiter l'excès, laisser boire
Puisque tout part du calcium excédentaire et de l'urine concentrée, la prévention en découle logiquement, et tient en peu de règles. Chez un cheval à risque — âgé, ou ayant déjà fait un calcul —, évitez les fourrages très riches en calcium (luzerne et autres légumineuses en base exclusive) au profit d'un foin de graminée ou d'une herbe mature, en visant une ration qui couvre le besoin en calcium sans le dépasser franchement. Veillez surtout à une eau propre à volonté, car la dilution de l'urine est le meilleur rempart naturel. Les acidifiants urinaires et le surplus de sel, aux effets ambivalents sur l'excrétion de calcium, relèvent de la décision vétérinaire, pas de l'initiative. Et comme un calcul installé se retire chirurgicalement, tout signe urinaire anormal — efforts, douleur, sang — justifie un avis vétérinaire sans délai.
À retenir
- L'urine du cheval est naturellement alcaline et très riche en calcium : le rein est sa voie d'évacuation du calcium excédentaire, et le carbonate de calcium y précipite normalement (urine trouble).
- Un calcul se forme à partir d'un noyau sur lequel le carbonate de calcium se dépose en couches ; chez le cheval, les calculs sont presque toujours du carbonate de calcium, le plus souvent dans la vessie et chez les mâles.
- Plus la ration apporte de calcium, plus l'urine en est chargée : la luzerne (0,8 à 2 % de calcium) en apporte 4 à 6 fois plus qu'un foin de graminée (0,3 à 0,5 %).
- Le vieux cheval nourri à la luzerne pure est à risque, mais les calculs restent peu fréquents : c'est une affection multifactorielle où l'eau et le pH jouent aussi [1].
- Prévention : limiter l'excès de calcium, eau à volonté ; méfiance envers les « solutions » simples (acidifiants, sel) aux effets ambivalents.
Sources
- Evidence-based Equine Nutrition, S. L. Ralston, 2007.
- Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
- Manual of Equine Nutrition and Feeding Management, C. Z. Buckhout & B. E. Lindberg, 2022.

