Un cheval qui reçoit une ration de floconné mélassé voit son taux de sucre sanguin s'envoler en quelques minutes, bien plus vite qu'avec du foin. Ce n'est pas une question de quantité de calories : c'est une question de vitesse. Comprendre pourquoi ces aliments produisent une vague de glucose aussi brutale, là où le fourrage libère son énergie à petit feu, c'est comprendre tout l'enjeu de l'alimentation des chevaux sensibles.
Deux sucres, une même destination : le sang
Commençons par le vocabulaire, car tout se joue là. On appelle glycémie la concentration de glucose (le sucre simple qui circule) dans le sang. Quand un cheval mange, une partie de ce qu'il ingère se transforme en glucose absorbé par l'intestin ; la glycémie monte, puis redescend. La forme et la hauteur de cette montée dépendent entièrement de ce que l'aliment contient et de la vitesse à laquelle l'organisme peut le transformer en glucose.
Un floconné sucré — ce que le monde anglophone appelle sweet feed ou textured feed — est précisément conçu pour délivrer ce glucose vite. Sa fabrication associe des grains entiers, floconnés ou concassés, de la pulpe de betterave, de la mélasse et des granulés, le fabricant incorporant couramment mélasse et/ou huile pour améliorer le goût et limiter la poussière [2]. Deux composants concentrent le problème glycémique : la mélasse et l'amidon des céréales, surtout lorsqu'il a été cuit.
La mélasse est du sucre presque pur. Chimiquement, c'est essentiellement du saccharose — le sucre de table, une molécule faite d'une unité de glucose accolée à une unité de fructose. La mélasse de canne titre autour de 64 % de sucres [2]. Quand on en asperge une ration, on y ajoute donc un sucre déjà simple, prêt à être coupé en deux et absorbé.
L'amidon, lui, est le sucre de réserve des céréales : une longue chaîne de milliers d'unités de glucose. À l'état brut, ces chaînes sont repliées en granules cristallins que les enzymes digestives attaquent lentement. Mais dès qu'on cuit la céréale — floconnage à la vapeur, micronisation, extrusion — la structure se déstructure et l'amidon devient bien plus facile à digérer. C'est ce phénomène de gélatinisation qui distingue un floconné d'un grain cru, et qui fait toute la rapidité de la réponse.
Le mécanisme : pourquoi tout va si vite dans l'intestin grêle
Pour libérer le glucose d'un aliment, le cheval dispose d'un premier atelier de digestion : l'intestin grêle, où agissent des enzymes qui découpent les sucres en unités absorbables. C'est là que se décide la vitesse.
Le saccharose de la mélasse est traité par une enzyme dédiée, la sucrase, qui le clive en glucose et fructose. Un détail est éclairant : dans l'intestin du cheval, la sucrase est présente à des concentrations cinq fois supérieures à celles de la glucoamylase, l'enzyme qui s'attaque à l'amidon, et son activité est la plus forte dans la partie proximale de l'intestin grêle [3]. Autrement dit, le cheval est particulièrement bien outillé pour découper le saccharose, et il le fait tout au début du parcours digestif — le sucre de la mélasse est donc libéré presque immédiatement.

Une fois le glucose libéré, encore faut-il le faire passer dans le sang. Il traverse la paroi intestinale grâce à un transporteur, le cotransporteur sodium-glucose de type 1 (SGLT1), dont l'activité décroît du duodénum vers l'iléon (duodénum > jéjunum > iléon) [3]. Traduction : plus le glucose est disponible tôt, en amont de l'intestin grêle, plus il est absorbé efficacement. La mélasse et l'amidon gélatinisé, digérés vite et haut dans le tube, tombent exactement dans la zone d'absorption la plus active.
L'amidon suit la même logique, mais son sort dépend de la cuisson. La gélatinisation de l'amidon — par micronisation, expansion ou extrusion — améliore la digestion dans l'intestin grêle [3]. La chaleur accélère la gélatinisation de la structure du granule d'amidon, ce qui augmente la digestion de l'amidon dans l'intestin grêle, particulièrement pour les grains à structure cristalline comme l'orge et le maïs [2]. Un amidon gélatinisé est donc coupé rapidement en glucose dans le grêle, au lieu de filer plus loin — et cette conversion rapide alimente directement la montée de la glycémie.
Le foin, à l'opposé : une libération lente et étalée
Le contraste avec le fourrage tient à une différence de nature chimique. La majeure partie de l'énergie d'un foin est logée dans les fibres — cellulose, hémicellulose — et, pour les graminées, dans les fructanes, des chaînes de fructose. Ces molécules ont un point commun décisif : elles ne sont pas digérées par les enzymes de l'intestin grêle du cheval.
Les fructanes ne se prêtent pas à la digestion enzymatique, mais sont rapidement fermentescibles [1]. Ils ne franchissent donc pas la paroi du grêle sous forme de glucose ; ils poursuivent leur route jusqu'au gros intestin, où des micro-organismes les fermentent lentement, en produisant surtout des acides gras volatils — une source d'énergie qui n'élève pas directement la glycémie. Là où un floconné livre son glucose en une vague concentrée, le foin le libère à petit feu, sur des heures.
Attention toutefois à ne pas idéaliser le fourrage. Une nuance s'impose : certains foins de graminées contiennent plus de 20 % de NSC (les glucides non structuraux : sucres, amidons et fructanes réunis) et provoquent des hausses significatives — supérieures à 10 % — du glucose et de l'insuline à l'ingestion [1]. Un foin n'est donc pas systématiquement « plat » sur le plan glycémique ; il l'est simplement bien moins qu'un aliment sucré et amidonné. La différence entre foin et floconné est une différence de degré et de vitesse, pas une opposition absolue entre « sucre » et « pas de sucre ».
La courbe glycémique : des chiffres pour le pic
C'est ici que les données deviennent parlantes. Un résultat est remarquablement constant d'une étude à l'autre : les mélanges de maïs, avoine et orge additionnés de mélasse — les fameux sweet feeds — donnés à des chevaux cliniquement sains provoquent des augmentations du glucose et de l'insuline sanguins en aussi peu que 15 minutes après l'ingestion, avec des valeurs de pic comprises entre 130 et 200 mg/dL à 60-90 minutes après le repas, revenant aux concentrations de base en 3 à 4 heures [1].

Trois repères à retenir dans cette phrase. La montée démarre presque tout de suite (dès 15 minutes). Le sommet est atteint vers une heure à une heure et demie, à un niveau qui peut doubler la valeur de base. Et le retour à la normale prend plusieurs heures. La courbe rouge du graphique ci-dessus met en image ces jalons.
À cette vague de glucose répond une seconde vague, hormonale. Le glucose qui afflue dans le sang déclenche la sécrétion d'insuline, l'hormone chargée de faire entrer ce sucre dans les cellules. Plus la montée de glucose est haute et rapide, plus la réponse insulinique est forte : Les aliments à index glycémique élevé donnent des courbes de réponse insulinique plus hautes [1]. Les pics d'insuline mesurés chez des chevaux adultes normaux après un repas de grains variés s'échelonnent entre 20 et 60 µUI/mL [1]. Retenons ce couplage : au pic de glucose succède un pic d'insuline, et c'est souvent ce second pic qui pose problème.
Pourquoi les floconnés sucrés sont particulièrement rapides
On pourrait croire que tous les aliments concentrés se valent. Ce n'est pas le cas, et le floconné mélassé cumule justement les facteurs d'accélération.
D'abord, il additionne deux sources de sucre rapide : le saccharose de la mélasse, immédiatement clivable, et l'amidon des céréales. Ensuite, cet amidon a souvent été cuit — les floconnés reposent fréquemment sur du maïs floconné à la vapeur, précisément pour améliorer sa digestibilité. Or le floconnage de l'orge à la vapeur provoque des réponses glycémiques significativement plus hautes que l'orge simplement roulé : le procédé même qui rend l'aliment plus « nourrissant » le rend aussi plus glycémiant [2].
À l'inverse, la mise en granulés ou l'extrusion peuvent, selon la formulation et l'intensité de cuisson, jouer dans les deux sens. Les concentrés granulés et extrudés tendent à donner des réponses glycémiques et insuliniques plus basses que les aliments texturés de même formulation, tandis que d'autres travaux montrent l'effet inverse [1]. Cette contradiction, riche d'enseignements, tient à ce que le traitement thermique déplace le lieu de digestion de l'amidon sans changer sa digestibilité totale — elle est développée dans l'article théorique « L'index glycémique, ou pourquoi deux aliments à même amidon ne se valent pas ». Retenons ici l'essentiel : la forme texturée et mélassée est, à formulation comparable, celle qui perturbe le plus glucose et insuline. D'ailleurs, les réponses glucose et insuline sont les moins perturbées avec les aliments texturés donnés à moins de 1,1 g d'amidon/kg de poids vif : la dose par repas compte autant que la forme [2].
Les conséquences pour les chevaux sensibles
Chez un cheval sain, ces vagues de glucose et d'insuline sont absorbées sans dommage : Malgré ces grandes fluctuations, la plupart des chevaux et poneys non insulino-résistants n'en sont pas affectés négativement [1]. Le pic est physiologique, l'organisme le gère. Le problème surgit lorsque la machinerie de régulation est déréglée.
Certains chevaux — souvent atteints du syndrome métabolique équin (SME, un profil associant surpoids, dépôts graisseux anormaux et mauvaise réponse à l'insuline) — sont insulino-résistants : leurs cellules répondent mal à l'hormone, si bien qu'il faut en sécréter beaucoup plus pour ranger le même glucose. De nombreux poneys sont ainsi insulino-résistants, avec des réponses insuliniques anormalement élevées aux charges glucidiques et des concentrations basales d'insuline hautes [1]. Chez eux, chaque pic glycémique déclenche un pic d'insuline démesuré — et l'hyperinsulinémie chronique est aujourd'hui reconnue comme un déclencheur de fourbure, cette inflammation très douloureuse du pied qui peut désolidariser l'os du sabot. C'est pourquoi une ration à index glycémique bas devrait réduire l'incidence de la fourbure chez les chevaux insulino-résistants, une hypothèse que des essais cliniques contrôlés n'ont pas encore confirmée [1].
Le cas des myopathies de surcharge en polysaccharides (PSSM, un trouble musculaire où le muscle stocke le glycogène de façon anormale) illustre une logique voisine mais distincte. Ces chevaux, bien qu'ayant paradoxalement une sensibilité à l'insuline augmentée, répondent favorablement à des apports restreints en amidon, vraisemblablement en raison de la moindre disponibilité de glucose pour la synthèse anormale de glycogène [1]. Là encore, limiter les à-coups de glucose sert le muscle.
Enfin, un point de prudence sur la solidité de ces liens. Les preuves concernant l'index glycémique relatif des grains et des sweet feeds sont fortes, mais aucune preuve solide ne permet de classer les produits commerciaux individuels, et le bénéfice clinique d'une ration à bas index reste une hypothèse plausible plutôt qu'une certitude démontrée [1]. La physiologie du pic est bien établie ; son application au cas par cas demande le regard d'un vétérinaire.
En pratique : quels chevaux tenir à l'écart de ces aliments
Le raisonnement débouche sur une consigne simple. Les chevaux dont la régulation glucose-insuline est fragile — sujets au syndrome métabolique équin, insulino-résistants, ayant des antécédents de fourbure ou atteints de PSSM — sont ceux chez qui il faut éviter la mélasse et les floconnés sucrés. Pour eux, une ration à bas index glycémique est un aliment mélangé à mélasse, maïs ou avoine restreints ou absents, riche en fibres (plus de 12 %) et en matières grasses (plus de 5 %) [1]. Les jeunes chevaux en croissance figurent aussi parmi les publics à surveiller, une insulinémie élevée ayant été mise en cause dans certaines anomalies du développement osseux. Toute décision de ration pour un cheval malade se prend avec un vétérinaire ou un nutritionniste : la compréhension du mécanisme éclaire le choix, elle ne remplace pas le diagnostic.
À retenir
- La mélasse est du saccharose (≈ 64 % de sucres), digéré très vite par la sucrase — cinq fois plus abondante que l'enzyme de l'amidon et concentrée en début d'intestin grêle [3].
- Le floconnage cuit l'amidon (gélatinisation) et le rend rapidement digestible dans l'intestin grêle, au lieu de le laisser filer vers le gros intestin.
- Un floconné sucré fait monter le glucose dès 15 min, avec un pic de 130-200 mg/dL à 60-90 min (insuline 20-60 µUI/mL), retour à la base en 3-4 h [1].
- Le foin libère son énergie lentement : ses fibres et fructanes ne sont pas digérés dans le grêle mais fermentés dans le gros intestin, sans pic glycémique franc.
- La plupart des chevaux sains gèrent ces pics sans dommage ; les chevaux SME, insulino-résistants, sujets à la fourbure ou PSSM doivent éviter mélasse et floconnés sucrés — décision à valider avec un vétérinaire.
Sources
- Evidence-based Equine Nutrition, S. L. Ralston, 2007.
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Equine Nutrition and Feeding, D. Frape, 4ᵉ éd., 2010.

