On parle beaucoup du sodium et de la fameuse pierre à sel, un peu du calcium et du phosphore pour l'os. Mais deux autres électrolytes majeurs travaillent en permanence dans l'organisme du cheval sans jamais faire la une : le potassium et le chlore. L'un règne à l'intérieur des cellules, l'autre dans les liquides qui les baignent. Comprendre où ils se logent, ce qu'ils font et d'où ils viennent dans la ration éclaire une question très concrète : pourquoi le fourrage suffit presque toujours à couvrir le potassium, alors que le chlore, lui, dépend surtout d'un ajout de sel.
Deux ions, deux territoires
Le corps d'un cheval est un jeu d'équilibres entre des compartiments liquidiens : l'eau à l'intérieur des cellules d'un côté, l'eau qui les entoure (le liquide extracellulaire, dont le plasma sanguin) de l'autre. Ces deux mondes ne contiennent pas les mêmes ions, et cette différence est la clé de tout ce qui suit.
Le sodium (Na), le potassium (K) et le chlore — sous sa forme ionisée, le chlorure (Cl) — sont étroitement impliqués dans l'homéostasie de tout l'organisme, c'est-à-dire le maintien d'un milieu intérieur stable. Le sodium est le principal cation (ion chargé positivement) du milieu extracellulaire, tandis que le potassium est le principal cation intracellulaire. Le chlorure, lui, est l'anion (ion chargé négativement) le plus important du milieu extracellulaire. Ensemble, ces ions règlent la répartition de l'eau entre l'intérieur et l'extérieur des cellules et contribuent à ce que les nutritionnistes appellent la « différence des ions forts », qui influence l'équilibre acido-basique de tout le corps.
Les concentrations de ces ions dans le sang sont tenues dans une fourchette étroite, surveillée principalement par le rein. À titre de repère, le plasma du cheval contient environ 90 à 105 mEq/L de chlorure et 3 à 5 mEq/L de potassium. Ce dernier chiffre est frappant : le potassium sanguin est très bas, non parce qu'il est rare, mais justement parce que l'essentiel du potassium de l'organisme se trouve enfermé dans les cellules, et non dans le sang.
Le potassium, gardien du potentiel de membrane
À quoi sert ce cation intracellulaire ? Le potassium joue un rôle dans l'activité neuromusculaire. Pour comprendre pourquoi, il faut regarder ce qui se passe de part et d'autre de la membrane d'une cellule.
Chaque cellule vivante maintient activement une forte concentration de potassium à l'intérieur et une forte concentration de sodium à l'extérieur. Cette asymétrie crée une différence de charge électrique entre les deux faces de la membrane : c'est le potentiel de membrane. On peut l'imaginer comme une pile chargée en permanence. Lorsqu'un nerf conduit un influx ou qu'un muscle se contracte, la cellule laisse brièvement filer des ions à travers sa membrane, la « pile » se décharge et se recharge — et c'est précisément le mouvement du sodium et du potassium qui porte ce signal électrique. Le sodium est essentiel au transport de composés à travers les membranes et à la conduction des influx électriques dans les nerfs et les muscles ; le potassium accompagne ce travail de l'intérieur.
Le potassium, comme le sodium, accroît l'excitabilité neuromusculaire. Il prévient les signes d'asthénie nerveuse et musculaire ainsi qu'une baisse d'appétit, ce qui le rend particulièrement utile chez le cheval de sport [3]. On tient là le fil directeur : un ion sans lequel nerfs et muscles ne « déchargent » plus correctement.
Le chlore : équilibre acido-basique et acide gastrique
Le chlorure a lui aussi une double vie. En tant qu'anion extracellulaire majeur, il participe à la régulation de tous les liquides de l'organisme, au maintien de l'équilibre acido-basique et à la genèse du potentiel de membrane et à la conduction des influx dans les nerfs et les muscles, trois fonctions qu'il partage avec le sodium [2].
Mais le chlore a une signature bien à lui : c'est un composant essentiel de l'acide gastrique. L'estomac sécrète de l'acide chlorhydrique (HCl), et le « Cl » de cette molécule vient du chlorure de l'organisme. Le chlore joue donc un rôle direct dans la digestion, à travers cet acide qui prépare la dégradation des aliments dans l'estomac. Cette particularité mérite d'être retenue : contrairement au potassium, dont le rôle est surtout électrique, le chlore intervient aussi dans la chimie digestive.

Pourquoi le fourrage couvre le potassium… mais pas le chlore
C'est ici que la nutrition rejoint la physiologie. Les trois électrolytes ne sont pas répartis de la même façon dans les aliments du cheval, et cela change tout.
Le potassium est abondant dans les végétaux. Rapporté à la matière sèche, la concentration en potassium de certains aliments — les fourrages en particulier — s'étend de 1 à 3 % [1], voire de 1 à 4 % pour les fourrages [2]. Les graines de légumineuses, le son de blé, les tourteaux de soja et, à plus forte raison, la mélasse en sont bien pourvus [3]. En revanche, les céréales et les pulpes de betteraves en sont plus pauvres, les céréales se situant autour de 0,3 à 0,5 % de potassium [2]. Le besoin, lui, est modeste. Il s'établit autour de 0,6 % de la matière sèche, et des rations usuelles comportant au moins 50 % de fourrages le satisfont [3] ; la valeur recommandée est de 0,4 %, 0,25 % pouvant suffire au cheval au repos et plus de 0,6 % convenant au cheval à l'entraînement qui transpire abondamment [2]. Dans tous les cas, le fourrage apporte déjà largement le compte. Pour un cheval adulte de 500 kg à l'entretien, le besoin d'environ 25 g de potassium par jour est facilement couvert par un régime riche en fourrage [1].
Le sodium et le chlore racontent l'histoire inverse. La plupart des fourrages contiennent moins de 0,2 % de sodium sur matière sèche, parfois moins de 0,05 %. Les céréales simples comme le maïs ou l'avoine sont elles aussi très pauvres en sodium, souvent moins de 0,05 %. Le chlore est présent à des teneurs supérieures à celles du sodium dans les fourrages et les grains, mais reste en quantité insuffisante pour couvrir des besoins élevés. La solution est vieille comme l'élevage : le sel. Le sel ordinaire, le chlorure de sodium (NaCl), contient 39 % de sodium et 61 % de chlore en poids — autrement dit, c'est même la première source de chlore de la ration. Voilà pourquoi une pierre ou du sel en poudre, à disposition en permanence ou ajouté au concentré, reste le geste de base : il apporte à la fois le sodium et le chlore que le fourrage laisse manquer, alors qu'il n'a rien à ajouter côté potassium.

La sueur, la grande fuite d'électrolytes
Un cheval au repos perd peu de ces ions : l'excès de sodium et de chlore part surtout dans les urines, et le rein ajuste finement les sorties selon les entrées. Tout change avec l'effort et la chaleur. La transpiration est le principal mécanisme de thermorégulation du cheval, celui par lequel il évacue la chaleur. Or la sueur emporte des électrolytes.
Les pertes hydriques par la sueur sont estimées entre 0,25 % du poids vif chez un cheval au travail léger et 2 % du poids vif chez un cheval au travail très intense. Et cette sueur est riche en sel : l'électrolyte principal de la sueur du cheval est le chlore, suivi du sodium puis du potassium. La sueur équine est même légèrement hypertonique par rapport au plasma — plus concentrée en sels que le sang. Les concentrations approximatives sont de 5,3 g de chlore, 3,1 g de sodium et 1,4 g de potassium par kilogramme de sueur [1]. Les pertes de potassium par la sueur peuvent approcher 15 % de l'ingestion moyenne, et les pertes urinaires de potassium sont accrues par les excès alimentaires de sel [3].
Concrètement, pour remplacer les pertes sudorales d'un cheval de 500 kg au travail très intense, il faut apporter environ 53 g de chlore et 31 g de sodium en plus de l'entretien [1]. Pour le potassium, le calcul est un peu différent : la quantité à apporter dépasse la quantité perdue, car la disponibilité du potassium alimentaire n'est estimée qu'à 50 % ; le besoin supplémentaire s'établit autour de 28 g par jour [1]. Une nuance importante s'impose aussitôt : ces estimations pour les chevaux au travail intense sont probablement plus élevées que nécessaire, et de telles pertes ne surviennent vraisemblablement pas tous les jours [1]. Les stratégies de complémentation doivent tenir compte de la charge de travail réelle et des conditions climatiques — sans oublier d'autres défis thermorégulateurs, comme un transport de plusieurs heures dans un van surchauffé.

Le bilan cations-anions de la ration (DCAD)
Au-delà de chaque ion pris isolément, ces électrolytes comptent aussi collectivement. Le rapport entre les cations majeurs (Na, K, Ca, Mg) et les anions majeurs (Cl, P, S) de la ration porte un nom : le bilan cations-anions de la ration, ou DCAD (de l'anglais dietary cation–anion difference). L'idée est simple : la ration dans son ensemble tire l'équilibre acido-basique du corps vers l'acide ou vers l'alcalin.
Un DCAD nettement positif tend à s'associer à une hausse du pH de l'organisme, tandis qu'un DCAD bas ou négatif s'associe à une baisse du pH. Chez le cheval, des rations à DCAD bas abaissent le pH systémique et augmentent l'excrétion urinaire de calcium — dans certaines études mais pas toutes [1]. Le mode de calcul lui-même n'est pas fixé : le DCAD peut se calculer avec les seuls Na, K et Cl, ou inclure aussi Ca, Mg, S et P, idéalement en tenant compte de la disponibilité de chaque ion. Le chlore exerce un effet plus fort que le soufre sur l'équilibre acido-basique [1].
Ce cadre éclaire une conséquence pratique de la répartition vue plus haut : les rations riches en fourrage ont un DCAD élevé, à cause de l'abondance de potassium dans les graminées et les légumineuses ; les rations pauvres en fourrage et riches en grains ont un DCAD plus bas. Il faut rester prudent : très peu d'études ont été conduites sur les effets du DCAD chez le cheval au cours de la dernière décennie, et le sujet mérite d'être davantage exploré, les troubles acido-basiques pouvant survenir chez les chevaux de sport [1].
Carence et excès : ce qui arrive quand la balance penche
Côté carence, le potassium et le chlore se distinguent nettement. Une carence en potassium se traduit par de la fatigue, une faiblesse musculaire, une léthargie, une intolérance à l'effort et une baisse de la prise d'eau et d'aliment ; s'y ajoutent une agitation accrue et une réactivité au bruit, et chez le jeune, un possible ralentissement de croissance [1]. Elle est plus probable là où les sorties sont importantes — lactation, transpiration intense — mais reste rare avec des rations usuelles bien pourvues en fourrage. Le chlore, lui, manque essentiellement quand on supprime le sel : l'élimination du sel de la ration peut conduire à une carence en chlore, comme en sodium. Le premier signe d'une carence en sodium ou en chlore est une tendance au pica (ingestion de matières non alimentaires) et à lécher tout objet susceptible de porter du sel, suivie d'une baisse de prise d'eau et d'aliment, d'une perte de poids et d'un risque de déshydratation.
Côté excès, le potassium est remarquablement bien toléré. La plupart des chevaux supportent des apports élevés et peuvent consommer des fourrages titrant plus de 3 % de potassium sans problème apparent, à condition de disposer d'eau en quantité suffisante ; les excès partent dans les urines. La grande exception est la paralysie périodique hyperkaliémique (HYPP), maladie génétique de certaines lignées de Quarter Horses : ces chevaux sont sensibles au potassium alimentaire et doivent recevoir des rations à 1 % de potassium ou moins. En pratique, l'excès de potassium est plus souvent à craindre que le déficit d'apport, ce qui invite à limiter la mélasse, très riche en potassium [3]. Pour le sel, la limite est plus tranchée : des rations apportant plus de 6 % de NaCl de l'ingéré total sont considérées comme au-dessus de la limite maximale tolérable, avec un risque de toxicité saline (coliques, diarrhée, faiblesse, troubles nerveux), dont l'antidote reste une eau de boisson de bonne qualité laissée à discrétion.
En pratique
Pour la ration de base, la mécanique se résume à peu de choses. Le potassium se gère tout seul dès qu'il y a du fourrage : une ration comportant au moins la moitié de fourrage couvre le besoin sans complément dédié. Le sodium et le chlore, eux, demandent un geste actif — du sel, en pierre ou en poudre, à disposition permanente ou ajouté au concentré, à hauteur de 0,5 à 1 % du grain [1][2]. Le sel est le seul minéral pour lequel il existe un appétit spécifique clairement défini : laissé à disposition, le cheval en consomme généralement assez pour couvrir ses besoins, même si les quantités varient énormément d'un individu et d'un jour à l'autre — de 9 à 143 g par jour selon les chevaux, et de 5 à plus de 200 g pour un même cheval selon les jours. Chez le cheval qui transpire beaucoup, l'apport doit monter avec la charge de travail et la chaleur ; pour les pertes ponctuelles et importantes, une supplémentation électrolytique ciblée est souvent plus adaptée qu'une hausse quotidienne permanente. Enfin, la première étape face à un doute reste l'analyse de la ration et l'historique alimentaire, avant toute complémentation.
À retenir
- Le potassium est le principal cation à l'intérieur des cellules ; le chlore, le principal anion à l'extérieur. Ensemble avec le sodium, ils gouvernent l'eau, le potentiel de membrane et l'équilibre acido-basique — et le chlore fournit en plus le « Cl » de l'acide chlorhydrique gastrique.
- Le fourrage est riche en potassium (1 à 3 %, jusqu'à 4 % de la MS) et couvre facilement le besoin ; il est pauvre en sodium et en chlore, que le sel (39 % Na, 61 % Cl) vient apporter.
- La sueur du cheval est riche en chlore surtout (environ 5,3 g/kg), puis en sodium (3,1) et en potassium (1,4) ; l'effort intense justifie de compenser ces pertes, sans surestimer un besoin qui n'est pas quotidien.
- Les carences sont rares avec une ration fourragère normale ; l'excès de potassium n'est dangereux qu'en cas de HYPP, et l'excès de sel au-delà de 6 % de l'ingéré.
Sources
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.
- Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
- The Merck Veterinary Manual (tables de composition, teneurs en potassium et sodium des fourrages).


