Un cheval qui ronge sa porte de box, avale de la terre au pré ou mâche les crottins de sa mère ne « fait pas de caprices ». Il envoie un signal. Le pica — cette propension à ingérer des matières qui ne sont pas des aliments — n'a rien d'un mystère de comportement : c'est le plus souvent le symptôme visible d'un déséquilibre invisible. Reste à savoir lequel. Manque de fibre, carence minérale, ennui, physiologie du poulain : chaque cible a sa lecture. Décryptons les mécanismes.
Le pica, un mot pour une foule de gestes
Le terme paraît savant, la réalité est très concrète. On parle de pica dès qu'un cheval ingère des « substances non alibiles » — non alimentaires — au premier rang desquelles le bois des box ou des barrières, l'écorce des arbres, les chiffons, le papier, les engrais, la terre, les cailloux, le fumier ou les crottins [1]. À cette liste s'ajoutent des variantes voisines : la surconsommation de pierres à lécher, le léchage des murs, la tendance à boire de l'urine. La géophagie, littéralement « manger la terre », en est simplement la forme la plus courante au pâturage.
Ces déviations du goût ne sont pas anodines. Elles exposent aux accidents digestifs et aux intoxications — en particulier lorsque le cheval avale de la terre chargée d'engrais ou de pesticides, ou une écorce toxique [1]. Le pica n'est donc pas qu'une curiosité éthologique : c'est un comportement à interpréter, parce qu'il coûte parfois cher.
Or, ce comportement n'a pas une cause unique. Il en a au moins trois, souvent enchevêtrées : un déficit de fibre et de mastication, une carence nutritionnelle, ou un mal-être psychologique. C'est le fil conducteur de tout ce qui suit.

Quand la bouche manque de travail : le déficit de fibre
C'est la piste la plus fréquente, et la plus instructive sur le plan mécanistique. Un cheval est fait pour brouter et mâcher de longues heures. Le fourrage long, grossier, l'oblige à un travail de mastication prolongé. Retirez ce fourrage — ou remplacez-le par des aliments concentrés vite avalés — et vous privez l'animal de deux choses à la fois : d'occupation et de fibres.
La double conséquence est bien établie. D'abord, le manque de fourrage disponible réduit la durée d'ingestion, c'est-à-dire le temps pendant lequel le cheval est occupé, tout en diminuant la sécrétion salivaire et la motricité de tout le tube digestif [1]. Ensuite, par le défaut de fibres, il modifie la vitesse du transit et surtout l'orientation des fermentations dans le gros intestin [1]. Là intervient un détail passionnant : l'exagération de la fermentation propionique, au détriment de la production d'acide acétique, renforcerait le grignotage du bois — comme si le cheval cherchait alors un complément de fibres végétales [1]. À défaut de bois, il en vient même à arracher des crins ou des poils à ses congénères.
Autrement dit, le cheval qui ronge une barrière ne « détruit » pas : il compense. Sa physiologie fermentaire lui réclame de la cellulose, et il va la chercher là où il la trouve. Ce déficit apparaît volontiers avec les rations exclusivement à base de granulés, bouchons ou « croquettes », trop pauvres en cellulose, quand le cheval ne dispose ni de foin ni de paille en complément [1].
Les chiffres confirment le mécanisme de façon spectaculaire. Des chevaux recevant des granulés plutôt que du foin long brin comme unique fourrage consomment près de quatre fois plus de bois : 312 grammes par cheval et par jour contre 82 [2]. Et — indice décisif que le temps de mastication est bien en cause — distribuer ces mêmes granulés six fois par jour au lieu d'une seule réduit le grignotage d'environ moitié [2]. L'augmentation du grignotage de bois quand le fourrage diminue tient à deux raisons : la baisse du temps passé à manger (donc l'ennui) et l'augmentation de l'acidité digestive [3].

L'excès de céréales agit dans le même sens, et pour deux raisons combinées. Il s'accompagne d'ordinaire d'une sous-consommation de fourrage — donc du même manque de lest — et il induit directement une hyperacidification du cæcum et du côlon. Cette acidose caecocolique susciterait le grignotage du bois [1]. Le mécanisme est cohérent d'un bout à l'autre : trop de grain, trop peu de fibre longue, un gros intestin qui s'acidifie, et un cheval qui part en quête de cellulose sur son environnement en bois.
La leçon théorique est nette : le bois et l'écorce, quand ils sont grignotés au box, signent d'abord un manque de fibre longue. Ce n'est pas un vice, c'est un besoin détourné.
Quand le corps réclame un minéral
La deuxième racine est franchement nutritionnelle, et elle ouvre un chapitre fascinant : celui de l'« appétit spécifique ». Certaines carences orientent le cheval vers des matières précises, comme si son organisme savait quoi chercher.
Le cas le mieux établi est celui du sel. Le premier effet d'un déficit en sodium ou en chlore est une tendance à développer du pica et à lécher les objets susceptibles de porter du sel [2]. Le pica est d'ailleurs directement associé à un manque de protéines, de sodium, de potassium, de chlore ou de phosphore [2]. Le même réflexe s'observe avec le sel : la carence provoque une recherche orientée, poussant le cheval à ingérer de l'urine ou du salpêtre mural, à défaut de pierre à sel [1].
Le phosphore raconte une histoire voisine. La déficience en phosphore favorise classiquement le pica [1], avec à la clé une hypothèse élégante : ce faisant, les animaux pourraient apprendre à rechercher des sources de phosphore, par une sorte d'appétit spécifique acquis [1]. L'idée n'est pas d'attribuer au cheval un savoir chimique inné, mais de suggérer un apprentissage : le geste qui soulage se répète.
Les protéines, enfin, pèsent lourd sur la coprophagie. Une carence protéique provoque une dépravation de l'appétit et de la coprophagie, corrigées en cinq à sept jours après avoir comblé le déficit [2]. Le cheval adulte mange des crottins lorsqu'il reçoit une ration trop riche en grain ou pauvre en protéines, et cesse dès qu'on réduit le grain, augmente le fourrage ou apporte des protéines en quantité suffisante [3].
Ces carences expliquent aussi, en partie, pourquoi le cheval au pré s'attaque à l'écorce des arbres. Aucune explication convaincante ne s'impose : la consommation d'écorce n'ayant pas lieu spécialement au printemps, la fameuse « recherche de la sève montante » ne tient pas [1]. En revanche, deux pistes restent plausibles — un besoin de lest en début de saison de pâturage (parfois jusqu'en juillet en alpage) et un pica banal par carences minérales, phosphore ou oligoéléments. L'argument est joli : l'analyse de l'écorce met en évidence une assez forte teneur en divers minéraux [1]. Le cheval y trouverait donc un appoint réel.
La géophagie : normale ou dangereuse ?
Voici le paradoxe qui mérite d'être posé calmement : un peu de terre ou d'écorce n'est pas forcément un drame. Le problème n'est pas le geste, mais son intensité, sa cible et ce qu'il finit par accumuler.
Du côté du plutôt bénin, on l'a vu, se rangent la recherche de lest au pâturage, l'appoint minéral de l'écorce, et — nous y venons — la coprophagie programmée du poulain. Ce sont des comportements modérés, qui cèdent quand on corrige la ration, le sel et les minéraux.
Du côté franchement risqué, rien n'est ambigu. La consommation de terre et de sable, quand elle est suffisante et prolongée, augmente le risque de colique de sable et d'impaction intestinale [1][3] ; le nourrissage à même le sol accroît d'ailleurs l'ingestion de terre [3]. Lorsque l'ingestion de sable ou de terre inquiète, placez des tapis sous les mangeoires [2]. Le grignotage de bois est nuisible pour au moins trois raisons : les dégâts aux installations, les échardes de bois dans la cavité buccale, et l'obstruction intestinale, potentiellement fatale sans traitement [3].
L'intoxication complète le tableau. L'écorce de robinier faux-acacia (Robinia pseudoacacia) en est l'exemple : 150 grammes suffiraient à tuer un cheval [1]. Grignoter le mauvais arbre n'est plus une compensation nutritionnelle : c'est un accident.
La distinction pratique est donc moins « géophagie oui/non » que « géophagie modérée et réversible » contre « géophagie intense, ciblant du sable ou une écorce toxique, et accumulant du matériel indigestible ». La première interroge la ration ; la seconde appelle une vigilance vétérinaire.

La coprophagie : trois lectures d'un même geste
Manger des crottins déroute souvent le propriétaire. Pourtant, c'est peut-être le comportement le mieux expliqué de tout le répertoire. Ce geste relève bien du pica, mais il n'est pas univoque : il se lit selon trois causes potentielles — la physiologie chez le jeune poulain, la maldigestion, et la psychologie [1].
Chez le poulain, c'est normal. Pendant les deux premiers mois surtout, la coprophagie apparaît normale et semble même biologiquement programmée. Elle serait suscitée par la présence, dans les crottins maternels, de phéromones, et poursuivrait plusieurs buts : apporter des acides aminés indispensables et des vitamines du complexe B, ensemencer le tube digestif en bactéries, et fournir des dérivés de sels biliaires — tel l'acide désoxycholique — qui activeraient le développement nerveux et stimuleraient les défenses immunitaires de l'intestin [1]. La coprophagie est une activité normale chez le jeune poulain, une étape du développement qui l'expose aux bactéries de sa mère et lui permet d'établir la flore nécessaire pour passer du lait au fourrage [2][3]. Détail rassurant : les poulains mangent en général des crottins frais, ceux de leur mère, et n'y attrapent donc pas de parasites, car ces derniers exigent une période d'incubation dans les fèces pour devenir infestants [3].
Chez le cheval qui digère mal, c'est une compensation. Lors de maldigestion chronique — notamment un excès d'amidon introduit trop vite, surtout au sevrage — la moindre efficacité alimentaire semble susciter un recyclage des crottins pour en épuiser la valeur nutritive. La distribution de grains entiers durs, comme l'orge très sèche, favorise le phénomène, avec de nombreux grains indigérés dans les crottins [1]. La parade est mécanique : le trempage une nuit dans l'eau suffit souvent à supprimer cette coprophagie, l'aplatissage de l'avoine et le concassage des grains durs aidant à la même fin [1].
Chez le cheval qui s'ennuie, c'est psychologique. L'ennui reste un facteur plus général et plus fréquent de pica et de coprophagie, susceptible d'affecter tout individu à tout âge [1]. Nuance importante : cette coprophagie peut ensuite s'étendre dans un effectif, prenant un caractère « contagieux » par simple imitation [1]. Le constat vaut aussi pour le cheval adulte confiné, privé d'activité [3].
Un même geste, donc, trois lectures radicalement différentes — et donc trois réponses différentes. D'où l'intérêt d'observer avant de conclure.
Distinguer le comportemental du nutritionnel
Toute la valeur pratique du sujet tient dans cette dernière question : le pica que j'observe relève-t-il d'une carence, d'un manque de fibre ou d'un mal-être ? Les sources livrent quelques repères de tri, à manier avec prudence.
Le premier réflexe est d'examiner la ration. Un cheval nourri surtout aux concentrés, avec peu de foin, oriente d'emblée vers le déficit de fibre : ici, le bois et l'écorce dominent, et la libre disposition d'un fourrage — au besoin en filet pour ralentir l'ingestion — constitue un bon facteur de prévention [1]. À l'inverse, un pica qui persiste malgré un fourrage abondant, ou qui vise spécifiquement le sel, les murs, l'urine, oriente vers une carence : la réversibilité rapide après correction (cinq à sept jours pour la coprophagie liée aux protéines [2]) est alors un bon test a posteriori.
L'examen des crottins mérite une place à part. Les crottins sont une excellente source d'informations pour interpréter l'adéquation du rationnement, l'efficacité de la mastication et les aptitudes digestives [1] : des grains entiers indigérés y trahissent une maldigestion amylacée, cause classique de coprophagie.
Deux prudences, enfin, dictées par l'honnêteté des sources. D'une part, les causes se chevauchent : le mode de rationnement qui manque de fibre nourrit aussi l'ennui, si bien qu'un même cheval peut cumuler deux racines. D'autre part, certaines associations restent des hypothèses : l'appétit spécifique pour le phosphore, la bascule fermentaire propionique/acétique, ou le rôle des phéromones chez le poulain sont des explications plausibles et cohérentes, pas des lois démontrées au sens strict. Cela ne les rend pas inutiles — elles guident l'action — mais invite à raisonner par la ration plutôt que par le dogme.
Le fil reste simple : le pica parle. Le bois dit « fibre » ; le sel et les murs disent « minéraux » ; les crottins, selon l'âge et la digestion, disent « physiologie », « maldigestion » ou « ennui ». Écouter ce langage, c'est déjà commencer à le corriger.
À retenir
- Le pica — manger terre, bois, écorce, cailloux, crottins — est un symptôme, presque jamais un caprice : il a trois grandes racines, souvent mêlées (déficit de fibre, carence minérale ou protéique, ennui).
- Le grignotage du bois signe d'abord un manque de fibre longue et de mastication : des chevaux aux granulés ont rongé jusqu'à 312 g de bois/jour contre 82 g au foin long brin ; fractionner les repas divise ce chiffre par deux.
- Sel et phosphore déclenchent un « appétit spécifique » (léchage, terre) ; une carence en protéines provoque une coprophagie réversible en 5 à 7 jours après correction.
- La géophagie modérée peut être bénigne (lest, appoint minéral de l'écorce, coprophagie normale du poulain de moins de 2 mois), mais devient dangereuse par colique de sable, obstruction, usure dentaire ou intoxication (150 g d'écorce de robinier peuvent tuer).
- Pour trier : examinez la ration et les crottins ; le fourrage à volonté prévient le pica de fibre, la correction ciblée règle le pica de carence.
Sources
- Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.


