Le taux de sucre d'une même herbe, sur une même parcelle, n'est pas le même à l'aube et en fin d'après-midi. Ce n'est pas une variation anecdotique : sur une journée ensoleillée d'automne, la teneur en glucides solubles de certaines graminées peut passer du simple à plus du double. Derrière cette oscillation se cache un mécanisme parfaitement connu — la photosynthèse le jour, la respiration la nuit. Comprendre ce rythme, c'est comprendre pourquoi l'idée de sortir un cheval à risque « aux bonnes heures » n'est pas absurde… et pourquoi elle ne suffit jamais à elle seule.

Le sucre de l'herbe n'est pas une valeur fixe

Quand on parle du « sucre » de l'herbe, on désigne surtout ce que les nutritionnistes regroupent sous le terme de glucides non structuraux (NSC) : les sucres simples, l'amidon et les fructanes. Dans les graminées, la part dominante est faite de fructanes et de sucres solubles dans l'eau ; ce sont les légumineuses comme la luzerne ou le trèfle qui stockent davantage sous forme d'amidon, insoluble dans l'eau. Cette distinction n'est pas qu'une affaire de chimiste : les sucres solubles et l'amidon sont rapidement digérés et absorbés dans l'intestin grêle, ce qui provoque une montée rapide du glucose sanguin. Les fructanes, eux, échappent à la digestion enzymatique de l'intestin grêle, mais sont rapidement fermentés dans le gros intestin — une fermentation associée, chez les sujets sensibles, à la production d'endotoxines et de monoamines liées à la fourbure.

Or cette teneur en glucides solubles n'est pas une constante gravée dans la plante. Elle respire, au sens propre. Une donnée résume à elle seule l'ampleur du phénomène : la teneur en glucides solubles d'une pâture peut passer de 8 % à 17 % au cours d'une même journée, chez certaines espèces de graminées, lors d'une journée chaude et ensoleillée d'automne. En clair, l'herbe que le cheval brouterait à midi passé n'a plus grand-chose à voir, chimiquement, avec celle qu'il aurait avalée à la même heure la veille au petit matin. La quantité de sucre ingérée dépend donc, en partie, du moment où l'animal est mis à l'herbe.

L'enjeu n'est pas marginal. Les glucides solubles peuvent représenter une part importante de la matière sèche de l'herbe, et les fructanes à eux seuls peuvent osciller dans une fourchette très large selon les conditions. Un foin de graminées peut d'ailleurs contenir plus de 20 % de glucides non structuraux et provoquer, à l'ingestion, des hausses significatives du glucose et de l'insuline plasmatiques. L'herbe verte, elle, ajoute à cette variabilité de composition une variabilité dans le temps : la même parcelle offre un profil de sucre différent selon l'heure, le temps qu'il fait et la saison. C'est cette double variabilité qui rend le sujet à la fois délicat et intéressant.

Figure 1 — Courbe schématique de la variation des glucides solubles de l'herbe sur 24 heures : minimum en fin de nuit, maximum en fin d'après-midi. Les valeurs 8 % et 17 % correspondent à l'écart observé sur une journée chaude et ensoleillée d'automne, chez certaines graminées. Source : Ralston, 2007.

Le jour fabrique, la nuit consomme

Pour comprendre l'oscillation, il faut suivre le trajet du sucre dans la plante au fil de la journée. Le point de départ est la photosynthèse : sous l'effet de la lumière, la feuille transforme le dioxyde de carbone de l'air en sucres. Cette production suit très logiquement le soleil. Elle monte avec l'ensoleillement — journées claires, saison estivale — et culmine dans l'après-midi, quand la plante a accumulé plusieurs heures de « fabrication ».

Que devient ce sucre ? Si les conditions sont favorables — température convenable, eau et éléments minéraux du sol disponibles —, la plante l'utilise comme carburant pour croître, et met de côté l'excédent sous forme de réserve. C'est ici que se joue la différence entre familles de graminées. Chez les graminées de saison fraîche, dites en C3 (fétuque, dactyle, fléole), l'excédent est stocké sous forme de fructanes dans la tige. Chez les graminées de saison chaude, dites en C4, et chez les légumineuses, il est stocké sous forme d'amidon dans les feuilles. Le fructane n'est donc pas un accident : c'est la forme de réserve normale des graminées de nos prairies tempérées, et il peut représenter une fraction très variable de la matière sèche selon les conditions.

La nuit, le décor change. Sans lumière, la production de sucre s'arrête, mais la plante, elle, continue de vivre : elle respire, c'est-à-dire qu'elle brûle ses réserves pour son propre métabolisme. Elle puise donc dans l'amidon et les fructanes accumulés le jour. Résultat, les stocks fondent au fil de la nuit et atteignent leur point le plus bas — leur nadir — à l'aube. C'est ce va-et-vient entre une fabrication diurne qui recharge et une consommation nocturne qui décharge qui donne à la courbe des sucres son allure de vague.

Figure 2 — Le mécanisme : la photosynthèse fabrique les sucres le jour (accumulation, pic en fin d'après-midi), la respiration nocturne les consomme (déstockage, minimum à l'aube). Une nuit froide freine la respiration et empêche le déstockage. Schéma explicatif d'après Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd.

Pourquoi l'aube est le creux et l'après-midi le pic

De ce mécanisme découle une règle de bon sens, valable « toutes choses égales par ailleurs ». En début de matinée, après une nuit entière de respiration sans recharge, la plante a épuisé une partie de ses réserves : c'est le moment théorique où l'herbe est la moins sucrée. À l'inverse, en fin d'après-midi d'une journée ensoleillée, la plante a passé des heures à fabriquer du sucre plus vite qu'elle n'en consommait : c'est le pic. Entre les deux, l'écart peut être considérable — de l'ordre du simple au double dans l'exemple d'automne cité plus haut, où la teneur grimpe de 8 % à 17 % en une journée.

C'est cette logique qui fonde l'idée de « jouer sur l'horloge » de la plante. Puisque la teneur en sucre dépend du moment de la journée, du temps qu'il fait, de la saison et de la conduite de la parcelle, la quantité de glucides qu'un cheval ingère à l'herbe peut, dans une certaine mesure, être pilotée par le simple choix de l'heure de sortie. Sur le papier, un cheval qu'on veut protéger des à-coups de sucre gagnerait à pâturer en fin de nuit et au petit matin, quand le réservoir de la plante est au plus bas, plutôt qu'en fin d'après-midi, quand il déborde.

Pourquoi tant d'attention à ces fructanes en particulier ? Parce que leur devenir digestif diffère de celui des sucres simples. À la différence de ces derniers, absorbés vite et proprement dans l'intestin grêle, les fructanes traversent celui-ci sans être digérés et arrivent quasi intacts dans le gros intestin, où la flore les fermente rapidement. C'est cette fermentation massive et brutale qui inquiète chez le cheval prédisposé : elle est associée à une cascade d'événements — production d'acides, d'endotoxines et de monoamines — mise en cause dans le déclenchement de la fourbure. Réduire la charge de fructanes ingérée, c'est donc réduire ce que le gros intestin devra encaisser d'un coup ; et comme cette charge suit le cycle jour/nuit de la plante, l'heure de pâturage devient un paramètre à part entière.

Quand la règle se casse : nuits froides, gelées et stress

Voilà pour la théorie par beau temps. Mais la plante ne se contente pas de suivre le soleil : elle réagit aussi à la température, à l'eau et à la fertilité du sol, et ces facteurs peuvent complètement bousculer le rythme attendu. C'est la partie de l'histoire qu'on oublie souvent, et c'est pourtant elle qui interdit de transformer la règle du matin en dogme.

Le premier grain de sable, c'est le froid nocturne. La respiration de la plante — le mécanisme qui vide les réserves la nuit — est un processus qui ralentit quand il fait froid. Autrement dit, une nuit froide freine le déstockage : la plante ne brûle plus ses sucres aussi efficacement, et le creux de l'aube ne se produit pas. Les réserves restent élevées au petit matin. Le « bon moment » théorique disparaît alors purement et simplement.

Le second, plus radical encore, c'est la conjonction lumière plus stress. Quand la plante reçoit de la lumière mais ne peut pas croître — parce qu'il fait trop froid, qu'elle manque d'eau ou d'éléments nutritifs —, elle continue de fabriquer du sucre sans pouvoir le dépenser en croissance. Le sucre s'accumule alors, et les stocks d'amidon et de fructanes montent. C'est exactement le scénario de l'automne et du début de printemps : des journées ensoleillées, mais des nuits froides, parfois gélives. La combinaison est explosive. Dans les pâtures de fin d'automne, après des nuits de gel, l'herbe peut accumuler des concentrations de glucides non structuraux encore plus élevées que lors de sa croissance rapide du printemps. Ce sont d'ailleurs les journées chaudes et ensoleillées suivies de gelées nocturnes qui produisent les plus fortes accumulations de sucre observées. Une gelée n'assainit pas l'herbe pour un cheval fourbure : au contraire, elle peut la rendre plus dangereuse, et l'assombrissement matinal n'y change rien.

Il faut ajouter une dernière nuance, du côté de l'animal cette fois. La sensibilité à l'insuline du cheval varie elle aussi au cours de la journée, sous l'effet du cortisol : cette hormone connaît un rythme quotidien marqué, avec un pic le matin (vers 7 h-10 h) qui décline ensuite jusqu'en début de soirée. À dose de sucre égale, la réponse métabolique n'est donc pas rigoureusement la même à toute heure. Le tableau réel combine ainsi deux horloges — celle de la plante et celle du cheval — dont les phases ne coïncident pas forcément.

Pâturer aux bonnes heures : une piste, jamais une garantie

Que retenir pour la pratique, sans surinterpréter ? Le principe est réel et exploitable : pour un cheval à risque — insulino-résistant, sujet à la fourbure —, viser les créneaux où l'herbe est théoriquement la moins sucrée, c'est-à-dire la fin de nuit et le tout début de matinée, est une piste cohérente avec le mécanisme. Sortir plutôt qu'en fin d'après-midi de journée ensoleillée relève de la même logique.

Figure 3 — Les implications : le créneau le plus sûr (fin de nuit, tôt le matin, réserves au plus bas) opposé au plus risqué (fin d'après-midi ensoleillée, jusqu'à 17 %), avec la limite décisive — une nuit froide annule le créneau du matin, et la plupart des chevaux sains y sont indifférents. Sources : Ralston, 2007 ; Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd.

Mais cette piste porte en elle ses propres limites, et elles sont sérieuses. D'abord, la règle du matin ne tient qu'à condition que la nuit ait été assez douce pour que la respiration ait fait son travail : après une nuit froide ou une gelée, le créneau du matin n'a plus rien de sûr. Ensuite, l'ampleur exacte de la variation dépend de l'espèce de graminée, de la saison et de la parcelle ; les 8 à 17 % cités sont un exemple, pas une constante universelle. Enfin — et c'est le garde-fou le plus important —, malgré ces fluctuations parfois spectaculaires, la plupart des poneys non insulino-résistants qui pâturent régulièrement, y compris sur des prairies de printemps et de fin d'automne, ne développent pas de trouble pour autant. Autrement dit, l'heure de sortie est un levier utile pour les sujets fragiles, pas une consigne à imposer à tout un troupeau.

Jouer sur le cycle circadien des sucres n'est donc ni une recette miracle ni une superstition. C'est un outil de bon sens, adossé à un mécanisme solide, dont l'efficacité s'évanouit précisément dans les conditions — nuits froides, gelées — où l'on aurait le plus besoin qu'il fonctionne. Il se combine à d'autres leviers bien mieux documentés, comme la restriction d'accès à l'herbe, le choix d'un foin à faible teneur en glucides (au besoin trempé 30 à 60 minutes pour en lessiver une partie), ou la surveillance de l'état métabolique. L'horloge de la plante mérite qu'on la connaisse ; elle ne remplace pas le jugement.

À retenir

  • L'herbe fabrique du sucre le jour par photosynthèse (pic en fin d'après-midi) et le consomme la nuit par respiration (minimum à l'aube) : sur une journée chaude et ensoleillée d'automne, la teneur en glucides solubles de certaines graminées passe de 8 % à 17 %.
  • En théorie, l'herbe est donc la moins sucrée en fin de nuit et tôt le matin — le créneau à viser pour un cheval à risque de fourbure ou insulino-résistant.
  • Cette règle se casse par temps froid : une nuit fraîche freine la respiration et maintient les sucres élevés au matin, et journées ensoleillées + gelées nocturnes produisent les plus fortes teneurs, celles de fin d'automne dépassant parfois celles du printemps.
  • L'heure de sortie est un levier réel mais partiel : la plupart des chevaux sains y sont indifférents, et il ne remplace ni la restriction d'accès ni le suivi métabolique.

Sources

  1. Evidence-based Equine Nutrition, S. L. Ralston, 2007.
  2. Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.