Un cheval au pré passe la majeure partie de sa journée à brouter et à mastiquer. Enfermez-le au box avec deux repas de concentré avalés en quelques minutes, et il lui reste soudain vingt heures à ne rien faire de sa mâchoire. Ce vide n'est pas anodin : il fabrique de l'ennui, du stress, des tics et des ulcères. Comprendre pourquoi la mastication est aussi centrale, c'est comprendre pourquoi « occuper le brouteur » relève de la physiologie autant que du bien-être.

Le cheval, une mâchoire faite pour tourner toute la journée

Pour saisir ce qui se joue au box, il faut d'abord regarder ce que fait un cheval quand on le laisse libre. Dans son cadre naturel, au pâturage, il consacre approximativement les deux tiers de son temps à l'ingestion de l'herbe : entre 10 et 12 heures par jour en moyenne, et jusqu'à 14 à 16 heures quand le gazon est court, rare ou que ses besoins sont élevés [2]. La récolte se répartit en trois à cinq séquences de deux à trois heures, du lever du jour à la tombée de la nuit, et environ un tiers de l'ingestion se fait la nuit.

Cette lenteur n'est pas un défaut d'organisation : c'est une signature évolutive. Là où le ruminant partage grossièrement sa journée selon la règle des « 3 × 8 heures » (8 h de récolte, 8 h de rumination, 8 h de repos), le cheval est un consommateur lent qui étale sa prise sur presque toute la journée. C'est aussi un animal-proie, biologiquement câblé pour surveiller l'horizon tout en mangeant — une posture de vigilance permanente que le box, le van ou l'écurie ne lui offrent pas naturellement [1].

Fait remarquable : ce besoin de mâcher longtemps résiste au confinement. Au box, avec une ration riche en foin et peu de concentré, la durée de consommation des fourrages atteint encore près de 10 heures par jour, soit 40 % des 24 heures [2]. Et quand on lui en laisse l'initiative, le cheval choisit de fractionner sa journée en 10 à 12 petits repas, séparés par un intervalle maximal de 3 à 5 heures, bien répartis sur le nycthémère, avec au moins un tiers de l'ingestion la nuit. Le cheval ne « veut » pas manger deux fois par jour : c'est nous qui le lui imposons.

Le budget-temps du cheval sur 24 h. Au pré, l'ingestion d'herbe occupe 10 à 16 h par jour (jusqu'aux deux tiers du temps) ; au box avec une ration riche en foin, encore près de 10 h (40 % des 24 h) ; mais une ration entièrement conditionnée est avalée en une heure à peine. Source : R. Wolter, Alimentation du cheval.

Quand la ration remplace le fourrage, la mâchoire s'arrête

Le point de bascule n'est donc pas tant le box que le contenu de l'auge. Autant le cheval mastique longuement ses fourrages, autant c'est un consommateur rapide, voire glouton, d'aliments concentrés — surtout prébroyés.

Les chiffres sont éloquents. L'ingestion d'un foin de qualité moyenne demande 3 000 à 3 500 coups de mâchoires et environ 40 minutes par kilo [2]. À ce rythme, couvrir les seuls besoins d'entretien réclame six à sept heures de mastication. Un concentré, à l'inverse — granulés, avoine, aliment composé — est ingéré en une dizaine de minutes par kilo au maximum, avec seulement un millier de coups de mâchoires ; la vitesse de consommation se situe souvent entre 115 et 165 g/minute, soit 6 à 9 minutes par kilo. À masse égale, le fourrage long fait donc travailler la mâchoire cinq fois plus longtemps que le concentré.

Une autre voie confirme l'ordre de grandeur : un cheval met entre 9 et 38 minutes pour consommer un fourrage long, mais seulement 2 à 4 minutes pour une quantité comparable d'aliment granulé [1]. La conclusion est mécanique : une ration entièrement conditionnée, ingérée en une heure, laisse le cheval désœuvré les 23 heures restantes. C'est là que naît le vide comportemental.

Temps de mastication par kilo d'aliment. Un foin de qualité moyenne réclame environ 40 min et 3 000 à 3 500 coups de mâchoires par kilo ; un concentré est avalé en 6 à 10 min pour à peine 1 000 coups. À masse égale, le fourrage occupe la mâchoire cinq fois plus longtemps. Source : R. Wolter, Alimentation du cheval.

Mâcher, c'est tamponner : la chaîne salive–estomac

Pourquoi ce temps de mâchoire compte-t-il autant, au-delà de la simple occupation ? Parce que la mastication déclenche une cascade physiologique qui protège l'estomac.

La salive du cheval est sécrétée principalement par la glande parotide, et sa production est stimulée avant tout par l'activité de mastication [1]. Un cheval adulte peut sécréter 30 à 40 litres de salive par jour, à un pH nettement alcalin de 8,6 à 9,1. Cette salive n'a presque pas de rôle digestif — la teneur en amylase est trop faible pour attaquer l'amidon — mais deux fonctions essentielles : lubrifier le bol alimentaire pour la déglutition, et tamponner l'ingesta pour contrer l'acidité gastrique qui l'attend plus bas.

Or la nature de l'aliment change tout. Les fourrages longs stimulent presque deux fois plus de salive que les granulés : de 400 à 700 litres de salive pour 100 g de matière sèche ingérée, contre 206 litres pour un aliment granulé. Résultat, le bol de fourrage arrive humide (11 à 15 % de matière sèche), tandis que celui d'un concentré est nettement plus sec (21 à 34 % de matière sèche). Un bol sec, moins salivé, tamponne moins bien l'estomac, ce qui augmente le risque d'engorgement œsophagien (« choke ») et d'ulcères gastriques [1].

C'est ici que se noue le lien entre comportement et santé. L'estomac du cheval sécrète de l'acide en continu, qu'il mange ou non. Tant qu'un flux régulier de fourrage bien mastiqué descend et apporte sa salive alcaline, l'acidité reste tamponnée. Dès que la mâchoire s'arrête pendant des heures, l'estomac reste baigné d'acide sans contrepoids. Ce n'est pas un hasard si les rations pauvres en fibres et riches en amidon ont été impliquées à la fois dans les stéréotypies — tic à l'appui, marche en cercle, balancement — et dans les maladies métaboliques comme les ulcères et la fourbure [1]. Le même déséquilibre nourrit le mal-être et la lésion.

Deux trajets pour le même repas. En haut, le fourrage long : mastication prolongée, salive abondante (30 à 40 L/j, pH 8,6–9,1), bol humide qui tamponne l'estomac, cheval occupé et apaisé. En bas, le concentré avalé vite : peu de salive, bol sec, faible tampon, acidité et vide comportemental. Source : Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd. ; R. Wolter.

Le vide se remplit de tics, de bois et d'ennui

Que devient un cheval dont la mâchoire n'a plus rien à faire ? Il invente des occupations, et celles-ci portent un nom : troubles du comportement.

Un éventail de désordres psychologiques s'installe chez le cheval désœuvré : adynamie, mélancolie, puis les comportements stéréotypés que sont les tics classiques — « tourner en rond » de façon incessante, balancement latéral de la tête (tic de l'ours) ou vertical (tic de l'encensoir), déglutition volontaire d'air (tic aérophagique), éventuellement avec appui des incisives sur un support et usure anormale (tic à l'appui). Ces habitudes vicieuses sont d'origine individuelle, mais elles peuvent prendre un caractère communicatif dans un effectif par esprit d'imitation ; le poulain qui copie sa mère y est particulièrement exposé [2].

S'y ajoutent des troubles proprement alimentaires. La boulimie touche surtout les chevaux désœuvrés, avec une surconsommation de la paille de litière qui provoque un ballonnement. Le pica — propension à ingérer des substances non alimentaires — pousse le cheval à ronger le bois des box et des barrières, l'écorce, les chiffons, la terre. La cause est claire : l'ennui reste le facteur le plus général et le plus fréquent d'altération du comportement alimentaire, de pica et de coprophagie [2]. Pour le cheval cloîtré au box, le grignotage du bois est une manifestation d'inconfort psychologique liée à l'ennui et à une distribution trop exclusive d'aliments concentrés : ceux-ci, consommés trop vite, n'occupent pas suffisamment longtemps le cheval [2].

Ce dernier point se quantifie de façon frappante. Quand le seul fourrage distribué est du granulé, le grignotage du bois quadruple par rapport à un foin long : près de quatre fois plus de bois consommé avec des granulés qu'avec du foin en brins longs [3]. Et la fréquence des repas pèse aussi : distribuer les granulés six fois par jour plutôt qu'une seule réduit le grignotage du bois d'environ moitié [3]. Deux mécanismes convergent derrière ce comportement : d'une part la diminution du temps de repas qui accroît l'ennui, d'autre part l'augmentation de l'acidité digestive [3]. Loin d'être un simple vice cosmétique, le grignotage du bois expose aux blessures buccales par échardes, aux dégâts matériels et, plus grave, à l'obstruction intestinale — parfois fatale [3].

Un mot de prudence, car la nuance renforce le propos : toutes ces déviations n'ont pas l'ennui pour seule cause. Carences minérales ou protéiques, jeu et imitation entrent aussi en jeu [3], et au pâturage libre certains chevaux s'attaquent à l'écorce sans qu'aucune explication d'ennui ne tienne [2]. Ces données restent par ailleurs largement descriptives et cliniques, non issues d'essais contrôlés de grande ampleur. Mais dans le cas précis du cheval confiné au box, ennui et ration bâclée sont les causes les plus fréquentes et les plus faciles à corriger [1][2][3].

Ce que « enrichir la ration » veut dire, concrètement

Si le problème est un déficit de mastication, la solution est de le combler. C'est tout l'objet de l'enrichissement alimentaire, et sa logique découle directement des mécanismes précédents.

Le principe directeur : à défaut d'une fourniture de fourrage à volonté, visez une durée globale de mastication d'au moins 4 à 5 heures par jour, pour préserver l'équilibre psychologique et neurovégétatif du cheval [2]. Concrètement, une ration entièrement conditionnée avalée en une heure impose de prévoir 5 à 6 heures supplémentaires de mastication, soit près de 5 kg de foin ou de bonne paille — le fourrage long jouant ici un rôle de « chewing-gum » [2].

Les leviers pour reconstituer ce temps de mâchoire sont bien identifiés. Ralentir la prise de fourrage en le présentant au filet, en balles compactes ou en disposition très dispersée, pour ne permettre que de petites prises à chaque fois. Multiplier et étaler les repas de concentré — jusqu'au fractionnement en de nombreux petits repas, au besoin par distributeur automatique — puisque six repas valent mieux qu'un pour le comportement comme pour l'estomac. Varier les présentations : les aliments floconnés ou expansés augmentent le volume de la ration et donc la durée d'ingestion, ce qui est favorable à l'occupation du cheval [2]. Et surtout, maintenir un plancher de fourrage long : au minimum un demi-kilo de foin en brins longs ou d'herbe par 100 kg de poids vif et par jour, ce qui réduit à la fois les troubles digestifs et le grignotage du bois par rapport à une ration de seuls granulés [3].

Ces leviers ne se limitent pas à occuper : ils restaurent la chaîne physiologique entière. Plus de temps de mâchoire, c'est plus de salive, un meilleur tampon gastrique, un estomac protégé — et un cheval dont l'esprit est occupé plutôt que rongé par l'ennui. Le meilleur enrichissement reste évidemment le plus simple : offrir, quand c'est possible, un parcours enherbé quelques heures par jour. À défaut, tout l'art consiste à imiter le pré dans le box.

Il n'y a peut-être pas de meilleure façon de clore un tour d'horizon de la nutrition équine que par ce rappel : derrière chaque équilibre chimique de ration se cache un besoin plus ancien, celui d'une mâchoire qui tourne. Le fourrage d'abord — non par principe, mais parce que la physiologie et le moral du cheval en dépendent l'un et l'autre.

À retenir

  • Au pré, le cheval passe 10 à 16 h par jour à ingérer de l'herbe (jusqu'aux deux tiers de son temps) et fractionne spontanément sa journée en 10 à 12 petits repas.
  • Le foin réclame ~40 min et 3 000 à 3 500 coups de mâchoires par kilo, contre ~10 min et ~1 000 coups pour un concentré : à masse égale, le fourrage occupe la mâchoire cinq fois plus longtemps.
  • La mastication commande la salive (30 à 40 L/j, pH 8,6–9,1), qui tamponne l'acidité gastrique ; le fourrage long en produit presque deux fois plus que le granulé, d'où moins d'ulcères.
  • Une ration bâclée laisse un vide comportemental que comblent tics (tic à l'appui, de l'ours), grignotage du bois (×4 sans foin long) et pica — l'ennui étant la cause la plus fréquente.
  • Enrichir la ration = viser 4 à 5 h de mastication par jour : filets à foin, repas fractionnés, présentations variées, plancher de fourrage long. À défaut d'herbe, imiter le pré.

Sources

  1. Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
  2. Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
  3. Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.