La reproduction est une « fonction de luxe » : la première que l'organisme sacrifie à la moindre erreur alimentaire, et la dernière à se rétablir quand on la corrige. De là vient l'idée, tenace, qu'un bon complément « fertilité » ferait la différence entre une jument qui se retient et une jument pleine. La réalité tracée par les sources est plus sobre. Un levier domine tous les autres, et il n'est ni exotique ni coûteux : l'état corporel et le bilan énergétique. Autour de lui, quelques carences à ne pas commettre ; au-delà, un vaste territoire d'allégations à preuve faible. Cet article démêle les trois niveaux, pour la jument comme pour l'étalon.
Une fonction sensible, mais à des choses précises
Chez les équidés, la nature est déjà avare : une seule gestation viable par an, les gestations gémellaires étant presque toujours vouées à l'échec. Les taux d'infertilité restent élevés — de l'ordre de 40 % chez les races de sport, 20 à 30 % chez les races de course [3]. Une part de ces échecs relève de l'alimentation, et c'est la bonne nouvelle : c'est la part sur laquelle on peut agir.
Encore faut-il savoir sur quoi l'alimentation agit. C'est ici que le bon sens se trompe souvent. L'infécondité d'origine nutritionnelle est un réactif très sensible et aucunement spécifique : chaleurs sourdes et mal détectées, cycles qui s'espacent, ovulations qui manquent, mortalité embryonnaire précoce, retours tardifs [3]. Autrement dit, quand la nutrition pèche, elle se manifeste par un peu de tout et rien de caractéristique — ce qui explique pourquoi on l'attribue si volontiers à un manque de tel ou tel « complément », alors que la cause première est presque toujours plus grossière : un déséquilibre du niveau d'énergie et de l'état corporel.

Levier n°1 : l'état corporel et l'énergie, de loin le plus prouvé
La note d'état corporel (NEC), ou body condition score (BCS), estime la quantité de graisse sous-cutanée sur une échelle de 1 (squelettique) à 9 (obèse). C'est l'indicateur le mieux relié à la fertilité, et les sources convergent : la jument reproductrice doit se situer entre 5 et 6/9, et son efficacité reproductive est directement liée à sa NEC [1]. Les juments en NEC 5 à 6/9 ont des taux de conception plus élevés et demandent moins de cycles pour être pleines.
Le versant maigre est le mieux documenté, et le plus pénalisant. Une jument mince — NEC inférieure à 4/9 au moment de la saillie — donne des poulains de poids normal, mais souffre d'une efficacité reproductive basse et de pertes embryonnaires précoces accrues [2]. Même sans amaigrissement actif, les juments minces présentent un intervalle poulinage-ovulation plus long, exigent davantage de cycles par conception, conçoivent moins bien, subissent plus de mortalité embryonnaire et affichent des concentrations de LH (hormone lutéinisante, qui déclenche l'ovulation) plus basses en dioestrus. Le mécanisme rejoint la physiologie de l'énergie : un déficit énergétique de seulement trois à quatre jours avant l'œstrus suffit à inhiber la fécondation en installant un état d'hypoglycémie, et une sous-alimentation plus sévère provoque une hyperlipémie et une infiltration graisseuse de l'ovaire qui bloque la reproduction [3].
Point crucial, et souvent négligé : c'est le sens de variation du poids, autant que le poids lui-même, qui compte. Quelle que soit sa condition, une jument qui perd du poids voit son efficacité reproductive diminuer [2]. C'est la raison pour laquelle une jument sortie d'entraînement ou du circuit de concours, qui perd de l'état en s'adaptant à sa nouvelle vie, peut mettre longtemps à concevoir. À l'inverse, avant la saillie, la jument doit être en poids stabilisé, ou mieux, légèrement ascendant si elle est un peu maigre.
C'est tout le principe du flushing : une suralimentation transitoire, modérée et légèrement croissante jusqu'à la saillie. Elle ne peut que favoriser la fécondation [3] — mais à une condition capitale : elle n'est bénéfique que chez la jument amaigrie. Chez une jument déjà en état moyen ou au-dessus, augmenter l'énergie n'apporte rien [2] ; le flushing y est même contre-indiqué [3]. L'état corporel du sujet reste donc le seul vrai guide : ni recette universelle, ni dose forfaitaire.
Le versant obèse : un cas nuancé, où les sources divergent
L'image populaire de la « courbe en U inversé » — maigre pénalisé et obèse pénalisé, symétriquement — mérite d'être corrigée, car les données ne s'accordent pas sur la moitié droite de la courbe. Sur la conception proprement dite, le constat est catégorique : l'efficacité reproductive des juments en NEC supérieure à 7/9 n'est pas réduite [1]. Même une obésité franche (NEC au-dessus de 8) n'affecte ni la gestation, ni la facilité de poulinage, ni le poids du poulain, ni l'efficacité reproductive — contrairement à ce qui s'observe chez la femme ou la vache [2].
Cela ne signifie pas que l'embonpoint soit sans danger. Ses pénalités sont surtout indirectes. La jument obèse risque l'hyperlipémie en cas de bilan énergétique négatif, danger réel en fin de gestation et en début de lactation [1], et produit souvent moins de lait, ce qui pèse sur la croissance du poulain [2]. Une suralimentation forte en fin de gestation enchaîne par ailleurs les complications : poulinages difficiles, poulain plus fragile, et surtout un amaigrissement plus brutal en début de lactation — donc un déficit énergétique qui, lui, retarde la fécondation suivante [3]. Le fil rouge reste le même : ce n'est pas la graisse en soi qui bloque la conception, c'est la chute d'énergie qu'elle prépare. La courbe est donc bien en cloche, mais asymétrique : versant maigre en pente raide et bien établie, versant gras en pente douce et surtout médiée par ses conséquences.

Chez l'étalon : le même levier, la même sobriété
Le raisonnement se transpose presque tel quel au mâle. L'étalon reproducteur est optimalement maintenu entre 4 et 6/9 de NEC [1]. Là encore, l'excès est plus souvent le problème que le défaut : les éleveurs surestiment volontiers les besoins énergétiques de la saison de monte, associant un état « fleuri » à la puissance génésique. Or bon coq n'est jamais gras : la surcharge graisseuse abaisse le niveau hormonal et la libido, et la stéatose hépatique qu'elle entraîne perturbe l'équilibre hormonal et la détoxication, au détriment de spermatozoïdes qui y sont très sensibles [3]. L'embonpoint n'apporte aucun bénéfice et s'accompagne d'une comorbidité concrète : l'arthrose, qui rend le saut douloureux [1].
Sur le plan énergétique, la saillie en elle-même coûte peu : l'acte n'exige qu'une hausse d'énergie modeste. Ce qui dépense, c'est l'agitation — le va-et-vient, l'anxiété, le tempérament nerveux. Le chiffre est établi : 33 étalons Pur-sang couvrant 70 à 90 juments par mois consomment en moyenne 4,4 Mcal d'énergie digestible par 100 kg et par jour, soit environ 20 % au-dessus de l'entretien — tout en perdant 2 % de leur poids sur la saison [1]. D'où la règle : un étalon connu pour maigrir en saison démarre à 6/9.
Il faut ajouter une variable propre au mâle : la saison. La taille testiculaire et la production de spermatozoïdes suivent la lumière. De la mi-hiver au printemps, la largeur scrotale augmente de 20 %, le volume de semence de 40 % et le nombre de spermatozoïdes par éjaculat de 50 % ; une semence prélevée en début de saison ne vaut qu'environ la moitié de celle du pic physiologique [1]. Un éclairement complémentaire portant la durée du jour à 14-16 heures, un à deux mois avant la saison, relance la fonction sexuelle — mais c'est de la photopériode, pas de la nutrition.
Levier n°2 : couvrir les besoins de base, c'est-à-dire éviter les carences
Le deuxième levier n'est pas une supplémentation, c'est une couverture. Une carence nuit à la fertilité ; la corriger la restaure. Mais aller au-delà du besoin, on le verra, n'apporte généralement rien.
Le premier « micronutriment » à surveiller est en réalité la protéine. Un apport insuffisant, même avec assez d'énergie, dégrade l'efficacité reproductive, l'effet majeur d'une carence protéique étant l'absence d'ovulation [2]. L'excès n'est pas préférable : les excédents azotés abaissent la fertilité par surcharge hépatorénale et accroissent la mortalité embryonnaire [3]. Chez la vache, un excès protéique de seulement 200 à 300 g par jour à la période des chaleurs suffit à faire chuter le taux de fécondation — un ordre de grandeur qui invite à la prudence avec les herbes de printemps très azotées.
Côté minéraux, plusieurs éléments conditionnent la fertilité quand ils manquent : phosphore, zinc, manganèse, cuivre, iode et sélénium [3]. Le phosphore est reconnu de longue date comme un facteur capital de la fécondité ; sa subcarence peut affecter la fécondation sans autre signe. Le sélénium et le zinc sont essentiels au développement testiculaire et à la spermatogenèse : une carence en sélénium s'accompagne d'une production et d'une qualité de sperme médiocres, avec des défauts de motilité [1]. Mais — nuance décisive — les recommandations correspondantes visent à couvrir le besoin, pas à le dépasser : 0,1 mg de sélénium par kg de matière sèche, 40 mg de zinc par kg [1]. La vitamine A mérite une mention saisonnière : elle assure l'intégrité de l'épithélium germinal et fait souvent défaut en fin d'hiver, quand les réserves hépatiques s'épuisent et que débute la saison de monte [3].
Levier n°3 : au-delà des besoins, la zone des preuves faibles
C'est le territoire des compléments « fertilité », et c'est là que le discours commercial et les données divergent le plus. Le verdict est net : aucune étude de haut niveau de preuve ne montre que des compléments nutritionnels spécialisés améliorent la qualité de la semence ou la performance de l'étalon [1].
Les antioxydants illustrent parfaitement le piège. Le raisonnement est séduisant : les membranes des spermatozoïdes sont riches en acides gras très insaturés, donc vulnérables à l'oxydation ; renforçons les défenses. Mais couvrir le besoin en vitamine C, vitamine E, sélénium et zinc suffit — supplémenter au-delà ne fait pas mieux. Pour la vitamine E, de nombreuses études n'ont pas confirmé de bénéfice sur la performance reproductive ou la libido de l'étalon [1], et sa carence, connue pour altérer la reproduction chez d'autres espèces, n'a jamais été rapportée chez le cheval. Pour la vitamine C, l'épreuve est parlante : administrer 10 g d'acide ascorbique par jour pendant 70 jours à cinq étalons dont moins de 25 % des spermatozoïdes étaient mobiles n'a pas amélioré la motilité, bien que la vitamine C plasmatique ait grimpé de 40 à 140 % [1].
Les acides gras oméga-3, DHA en tête, sont un cas de désaccord instructif. Le DHA constitue plus de 60 % des membranes du spermatozoïde : l'hypothèse d'un effet bénéfique n'est pas absurde, et une hausse de la production spermatique a été rapportée chez l'étalon sous oméga-3 [4]. Mais la preuve d'un effet positif significatif reste insuffisante [1], et le cheval convertit mal l'ALA végétal en DHA : une supplémentation en ALA n'élève pas le DHA sanguin [4]. Allégation contestée, donc, plutôt qu'établie.
Le béta-carotène offre la nuance la plus fine. Précurseur de la vitamine A et régulateur de la progestérone, il pourrait, s'il manque, gêner la reproduction de la jument ; les chevaux au pré vert en ont 8 à 13 fois plus dans le plasma que ceux nourris au foin [2]. Chez des juments Pur-sang de Floride, le taux de conception atteint 91,6 % chez 155 juments recevant du béta-carotène injectable, contre 67,6 % chez 108 juments témoins [2]. Mais d'autres travaux ne trouvent aucun bénéfice ; le béta-carotène oral est en grande partie scindé en vitamine A dès l'absorption ; et l'effet, s'il existe, ne concernerait que les juments privées d'herbe verte. Autrement dit : un intérêt possible, injectable, dans le cas particulier d'un fourrage sans vert — et non un complément universel.
Ce que la hiérarchie implique
En résumé, l'alimentation influence réellement la fertilité, mais par ordre décroissant d'effet prouvé : d'abord l'énergie et l'état corporel — ni trop maigre, jamais en perte de poids à l'approche de la saillie, sans embonpoint qui prépare un effondrement énergétique ; ensuite la couverture des besoins de base, dont la seule ambition est d'éviter les carences ; enfin, très loin derrière, des suppléments dont les données peinent à démontrer l'effet. Surinvestir dans le troisième niveau en négligeant le premier est l'erreur la plus commune. Les conduites concrètes sont détaillées dans l'article pratique associé et dans les articles dédiés au flushing de la jument et à l'étalon en saison de monte.
Une réserve de méthode, enfin. Plusieurs de ces constats reposent sur des effectifs modestes ou des études de terrain, et les données se contredisent parfois — notamment sur le versant obèse et sur les oméga-3. La ligne solide, celle qui fait consensus, est le poids de l'état corporel et du bilan énergétique ; c'est sur elle qu'il faut raisonner en priorité, en tenant les allégations faibles pour ce qu'elles sont.
À retenir
- La reproduction est la première fonction touchée par une erreur alimentaire ; le levier nutritionnel dominant, et le mieux prouvé, est l'état corporel (NEC 5-6/9 chez la jument, 4-6/9 chez l'étalon).
- Le versant maigre pénalise fortement la fertilité (moins d'ovulations, plus de cycles, plus de pertes embryonnaires) ; une perte de poids, quel que soit l'état, nuit à elle seule. Le flushing n'aide que la jument amaigrie.
- Le versant obèse ne réduit pas la conception, mais expose à des risques indirects (hyperlipémie, moindre lactation, déficit énergétique en début de lactation).
- Deuxième levier : couvrir les besoins de base (protéines, phosphore, zinc, sélénium, manganèse, cuivre, iode, vitamine A) — une carence nuit, la corriger aide.
- Troisième levier, à preuve faible : antioxydants (vit. C, vit. E), oméga-3/DHA, béta-carotène oral, compléments « fertilité ». Aucune étude de haut niveau ne montre qu'ils améliorent la semence au-delà de la couverture des besoins.
Sources
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.
- Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
- Evidence-based Equine Nutrition : A Practical Approach for Professionals, T. Hollands & L. Drury (dir.), 2023.

