Chez le vieux cheval au poil qui ne tombe plus et au dos qui fond, on évoque souvent « le Cushing ». Derrière ce nom se cache une maladie du cerveau et de l'hypophyse que l'alimentation ne guérira jamais : son traitement est médical. Pourtant, bien nourrir un cheval atteint change tout, à condition d'avoir compris un point clé — tous les chevaux Cushing ne se ressemblent pas, et la ration doit se décider non pas sur le diagnostic, mais sur un seul paramètre : leur insuline.

Cushing, PPID : de quoi parle-t-on au juste ?

Le nom historique de « maladie de Cushing équine » prête à confusion, car il évoque la maladie humaine du même nom — un excès de cortisol d'origine surrénalienne ou hypophysaire. Chez le cheval, la réalité est différente, et les cliniciens préfèrent aujourd'hui le terme de dysfonctionnement de la pars intermedia de l'hypophyse, ou PPID (de l'anglais pituitary pars intermedia dysfunction). C'est une maladie neurodégénérative — c'est-à-dire liée à la mort progressive de neurones — qui touche le cheval vieillissant : elle concerne 15 à 30 % des chevaux âgés [1]. Autant dire qu'elle n'a rien d'exceptionnel dans un effectif de retraités.

Pour comprendre ce qui se dérègle, il faut descendre au niveau de l'hypophyse, cette petite glande logée sous le cerveau. L'une de ses régions, la pars intermedia, contient des cellules appelées mélanotropes. En temps normal, ces cellules sont tenues en bride en permanence par un frein : la dopamine, un neurotransmetteur libéré par des neurones dont les corps cellulaires siègent dans l'hypothalamus et dont les prolongements plongent jusqu'à la pars intermedia. Tant que la dopamine coule, les mélanotropes restent sages.

Or ces neurones dopaminergiques dégénèrent avec l'âge, sous l'effet du stress oxydatif — l'accumulation de dégâts causés par les radicaux libres, un moteur central du vieillissement qui endommage membranes, mitochondries et ADN de l'organisme entier [3]. Chez le cheval PPID, cette dégénérescence est exagérée. Le frein dopaminergique lâche. Libérés de tout contrôle, les mélanotropes se multiplient (hyperplasie), grossissent (hypertrophie) et forment parfois de véritables adénomes hypophysaires — des tumeurs bénignes.

Schéma du mécanisme du PPID. La dégénérescence des neurones dopaminergiques liée au vieillissement lève le frein exercé sur les mélanotropes de la pars intermedia. La sécrétion incontrôlée de dérivés de la POMC (ACTH, alpha-MSH, CLIP) entraîne les signes classiques ; chez une partie seulement des chevaux, ces mêmes peptides stimulent la sécrétion d'insuline et ouvrent la voie à la fourbure. Source : Equine Clinical Nutrition, 2023.

Une cascade hormonale, pas un simple excès de cortisol

Que produisent ces mélanotropes emballés ? Ils fabriquent une grosse molécule mère, la pro-opiomélanocortine (POMC), qui est ensuite découpée en plusieurs hormones. Chez le cheval sain, la pars intermedia n'en libère que de petites quantités : surtout de l'alpha-MSH (hormone stimulant les mélanocytes), de la bêta-endorphine et un peptide appelé CLIP. Dès que le PPID s'installe, la sécrétion de ces peptides s'envole, et d'autres produits de la POMC apparaissent, dont l'ACTH (hormone corticotrope), habituellement fabriquée par une autre partie de l'hypophyse.

On a longtemps cru que le PPID était, comme chez l'humain ou le chien, une maladie de l'excès de cortisol. C'est une erreur : chez le cheval, les concentrations de cortisol total sanguin sont rarement élevées, et l'hyperplasie des surrénales n'a été observée que dans une minorité de cas [1]. Le cœur du problème n'est donc pas le cortisol, mais l'excès des hormones hypophysaires elles-mêmes. Voilà pourquoi il faut manier le nom « Cushing » avec prudence : il décrit mal la biologie réelle de la maladie équine.

Les conséquences de ce déluge hormonal dessinent le tableau clinique bien connu. Le signe le plus spectaculaire est l'hypertrichose — au stade avancé, le poil long et bouclé qui ne mue plus, autrefois appelé hirsutisme et longtemps considéré comme le signe pathognomonique (c'est-à-dire à lui seul quasi diagnostique) de la maladie. Mais une nuance importante s'impose : une dénutrition protéino-énergétique sévère ou d'autres maladies amaigrissantes peuvent donner un poil et un état corporel trompeusement semblables [1]. Le poil ne suffit donc pas à conclure.

Aux côtés de l'hypertrichose, on observe une fonte musculaire (sarcopénie), d'abord le long de la ligne du dos et sur la croupe — muscles épaxiaux et fessiers —, attribuée à l'action du cortisol sur le muscle squelettique. Cette fonte donne d'ailleurs une fausse impression d'encolure « en bréchet » quand la graisse s'y accumule en parallèle. S'y ajoutent une léthargie et une apathie (liées aussi au déclin neurosensoriel du grand âge [3]), des infections à répétition avec des anomalies de la formule sanguine, une polyurie et une polydipsie (le cheval urine et boit beaucoup), une répartition anormale du gras dans 15 à 30 % des cas, et une perte de poids rapportée chez 15 % des chevaux PPID.

Le nœud du problème : l'insuline, présente chez les uns, absente chez les autres

Voici l'idée centrale de cet article, et celle qui commande toute la conduite alimentaire. Le PPID croise une autre anomalie, la dérégulation de l'insuline (ID, pour insulin dysregulation) — un dérèglement du métabolisme du sucre qui se manifeste par un excès d'insuline dans le sang, à jeun et/ou après un repas. Cette dérégulation est le véritable moteur de la fourbure d'origine hormonale, la complication la plus redoutée, celle qui peut mettre fin à la carrière d'un cheval voire imposer l'euthanasie.

Mais — et c'est le point capital — tous les chevaux PPID ne sont pas insulino-dérégulés. C'est formel : on a identifié des chevaux PPID à statut insulinique parfaitement normal, ce qui prouve l'existence de deux sous-populations distinctes [1]. Les chiffres méritent d'être retenus : la dérégulation de l'insuline touche 30 à 60 % des chevaux PPID, et une insulino-résistance à jeun a été mesurée chez 60 % d'entre eux. Autrement dit, environ un cheval Cushing sur deux échappe à ce risque métabolique.

Le PPID en chiffres. Fréquence de la maladie chez le cheval âgé et proportions des sous-groupes selon l'atteinte métabolique. Les valeurs sont des fourchettes issues des données rapportées. Source : Equine Clinical Nutrition (Frank, Tadros & Remillard, 2023).

Pourquoi cette différence ? Le lien entre PPID et insuline fait encore débat, et plusieurs hypothèses concurrentes coexistent [1]. Il se peut que les deux affections soient indépendantes et se rencontrent simplement souvent ensemble chez le vieux cheval, l'obésité étant si répandue que certains animaux métaboliquement fragiles finissent aussi par développer un PPID avec l'âge. Il se peut aussi que le PPID aggrave la dérégulation de l'insuline. Le mécanisme proposé est élégant : les peptides de type CLIP et certains fragments d'ACTH agissent comme des sécrétagogues de l'insuline, c'est-à-dire qu'ils poussent directement les cellules bêta du pancréas à sécréter de l'insuline. Selon le profil exact de peptides libérés par une pars intermedia malade — profil variable d'un individu à l'autre —, le PPID déclencherait la dérégulation chez certains et pas chez d'autres. Ce qui expliquerait, précisément, l'existence des deux sous-populations.

Quand la dérégulation est présente, la chaîne qui mène à la fourbure est de mieux en mieux comprise. Ce n'est pas le sucre en soi qui abîme le pied, mais l'hyperinsulinémie chronique. Administrée à doses supraphysiologiques à des poneys et des chevaux sains, l'insuline a déclenché une fourbure en 48 à 72 heures : la preuve, chez l'animal expérimental, que l'insuline seule suffit. On pense qu'à concentration pathologiquement élevée, l'insuline active de façon aberrante le récepteur de l'IGF-1 dans les tissus du pied — un récepteur cousin de celui de l'insuline —, perturbant la croissance et l'adhésion des cellules du lamina et provoquant le décollement qui caractérise la fourbure.

PPID n'est pas EMS : deux maladies, un point de rencontre

Il est facile de confondre le PPID avec le syndrome métabolique équin (EMS, equine metabolic syndrome), car les deux partagent la fourbure d'origine hormonale. La distinction, pourtant, est nette et vaut la peine d'être posée clairement.

L'EMS n'est pas une maladie d'un organe précis : c'est un ensemble d'anomalies métaboliques associant une obésité généralisée ou une adiposité régionale (bourrelets de graisse localisés), la dérégulation de l'insuline, et une fourbure clinique ou infraclinique. C'est en somme le « diabète de type 2 » du cheval, souvent lié à un excès chronique d'apport et à une prédisposition. Il en existe aussi une forme moins fréquente dite « maigre ». L'EMS peut frapper à tout âge.

Le PPID, lui, est une maladie neurodégénérative de l'hypophyse liée à l'âge, dont le moteur est la perte du frein dopaminergique. Le point de rencontre entre les deux, c'est la dérégulation de l'insuline : elle est au centre de l'EMS, et elle n'est présente que chez une partie des chevaux PPID. Une passerelle relie d'ailleurs les deux mondes : les chevaux et poneys atteints d'EMS pourraient être prédisposés au PPID et développer, de façon anecdotique, un dysfonctionnement hypophysaire plus précoce [1]. Le vieillissement lui-même n'arrange rien : la sensibilité à l'insuline décline naturellement avec l'âge, si bien qu'une maladie qui pousse encore l'insuline vers le haut se superpose à un terrain déjà fragilisé.

Pourquoi la nutrition ne soigne pas — mais gère tout le reste

Disons-le sans détour : aucune ration ne guérit le PPID. La cause est neurologique, et le seul traitement est médical. Il consiste à restaurer le frein manquant à l'aide d'un agoniste dopaminergique, le mésylate de pergolide, qui inhibe la sécrétion hormonale de la pars intermedia. La prescription, le suivi et l'ajustement de ce médicament relèvent exclusivement du vétérinaire — la maladie se diagnostique par des dosages hormonaux (l'ACTH sanguin, avec des seuils qui varient selon la saison) et se surveille dans le temps, car elle est évolutive et sans guérison. Traiter le PPID, en améliorant l'état métabolique général, aide aussi à normaliser le métabolisme du glucose, de l'insuline et des graisses chez les animaux concernés : le médicament agit là où l'assiette ne peut rien [1].

Ce que la nutrition sait faire, en revanche, c'est gérer les conséquences de la maladie, et son rôle est loin d'être mineur. Trois chantiers se dessinent.

Le premier, chez le cheval insulino-dérégulé, est de maîtriser les glucides non structuraux (NSC — sucres solubles plus amidon) pour éviter les pics d'insuline après les repas et donc le risque de fourbure. C'est exactement la conduite recommandée dans l'EMS et l'insulino-résistance, à laquelle nous renvoyons le lecteur pour le détail.

Le deuxième, chez le vieux cheval qui fond, est de soutenir l'état corporel et la masse musculaire. Ici, la clé est la qualité des protéines : privilégiez des ingrédients apportant des acides aminés essentiels sous forme très digestible (tourteaux d'oléagineux, par exemple) pour ralentir la fonte, complétés par de la vitamine E et du sélénium qui soutiennent le muscle [1]. Nuance toutefois : il n'existe pas de différence dans les régulateurs de la synthèse ou de la dégradation protéique entre chevaux avec et sans PPID — il s'agit donc surtout de fournir suffisamment de bonnes protéines, l'exercice restant le principal stimulant de la construction musculaire [1]. Quand le cheval maigre est aussi insulino-dérégulé, l'énergie supplémentaire doit venir d'une source sûre — huiles végétales ou matières grasses — et non de céréales ou d'aliments mélassés qui relanceraient l'insuline.

Le troisième chantier tient à l'âge : beaucoup de chevaux PPID ont entre 15 et 40 ans et sont souvent édentés, incapables de mastiquer un foin long. La conduite passe alors par des fourrages adaptés — foin haché, cubes trempés, foin en granulés — distribués en quatre à six petits repas, avec une eau propre en permanence puisque ces chevaux boivent beaucoup. Un garde-fou souvent oublié s'impose : l'âge seul ne justifie pas de changer la ration [2]. Un vieux cheval en bon état corporel n'a rien à gagner à basculer sur un « aliment senior » ; avant toute modification, une prise de sang s'impose pour écarter les autres causes d'amaigrissement (infection chronique, insuffisance rénale ou hépatique, tumeur). Et si vous choisissez un aliment senior, prenez-le sans mélasse pour ne pas charger la ration en NSC.

Deux détails méritent une mention. Les chevaux âgés porteurs d'adénomes hypophysaires ont une vitamine C plasmatique plus basse que les jeunes chevaux sains, et une supplémentation (0,02 g/kg de poids vif, deux fois par jour) a semblé améliorer la réponse vaccinale, sans que l'efficacité soit prouvée [2]. À prendre comme une piste, pas comme une recommandation ferme. Enfin, méfiez-vous de la luzerne et des aliments très calciques chez le vieux cheval défaillant, en raison d'une incidence élevée de calculs rénaux et vésicaux [2].

Un mot, enfin, sur la solidité de ces données. La recherche nutritionnelle équine repose souvent sur des effectifs réduits (moins de dix animaux par groupe), et les données sur les besoins du vieux cheval restent limitées et quelque peu contradictoires, même issues d'une même équipe [2]. La prudence reste donc de mise, et le suivi individuel — peser et noter l'état corporel toutes les quatre à six semaines — vaut mieux que n'importe quelle règle générale.

En pratique, en une phrase

La conduite alimentaire détaillée sort du cadre de cet article théorique. Retenez la logique : après confirmation du diagnostic par le vétérinaire, un test dynamique de l'insuline partage les chevaux PPID en deux, et c'est ce résultat — non la maladie elle-même — qui fixe les priorités. Pour la ration concrète, reportez-vous aux articles consacrés au cheval âgé et au syndrome métabolique équin (EMS).

Arbre de décision nutritionnelle dans le PPID. Une fois le diagnostic posé, le test de l'insuline oriente vers deux priorités opposées : limiter les glucides non structuraux contre la fourbure chez l'insulino-dérégulé, soutenir l'état et le muscle chez celui à insuline normale. Un socle commun (cheval âgé, souvent édenté) s'applique à tous. Source : Equine Clinical Nutrition, 2023 ; Ralston, 2007.

À retenir

  • Le PPID (« maladie de Cushing » équine) est une maladie neurodégénérative de l'hypophyse liée à l'âge : la dopamine ne freine plus les mélanotropes, qui libèrent en excès des hormones dérivées de la POMC (ACTH, alpha-MSH, CLIP). Ce n'est pas, chez le cheval, une maladie de l'excès de cortisol.
  • Il touche 15 à 30 % des chevaux âgés et se traduit par hypertrichose, fonte musculaire, léthargie, infections à répétition, et parfois fourbure.
  • Point clé : seuls 30 à 60 % des chevaux PPID sont insulino-dérégulés. Ce sont eux qui risquent la fourbure ; les autres ont une insuline normale et n'ont pas besoin de ration restreinte en sucres.
  • La nutrition ne guérit pas le PPID (traitement = pergolide, du ressort du vétérinaire) ; elle en gère les conséquences : maîtriser les NSC chez l'insulino-dérégulé, soutenir le muscle avec des protéines de qualité chez le vieux qui fond, adapter au cheval édenté.
  • PPID n'est pas l'EMS : l'EMS est un syndrome métabolique (obésité + insuline + fourbure), le PPID une maladie de l'hypophyse. Leur seul point commun est la dérégulation de l'insuline.

Sources

  1. Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
  2. Evidence-based Equine Nutrition, S. L. Ralston, 2007.
  3. Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.