À dix-huit mois, le jeune cheval que l'on commence à débourrer n'a pas fini de grandir : son squelette se minéralise encore quand on lui demande déjà de travailler. Faire face à cette double dépense en empilant les concentrés est le réflexe hérité des vieilles recommandations. Or les données disponibles racontent une autre histoire : ce qui semble « énergétique » pour le muscle peut se retourner contre l'os. Voici pourquoi la quantité de grain n'est pas le bon levier — et ce que la physiologie de la croissance nous apprend à sa place.

Un animal qui grandit encore quand on le met au travail

Le mot « yearling » désigne le cheval de un à deux ans. C'est un âge charnière : la croissance en hauteur ralentit mais ne s'est pas arrêtée, et surtout le squelette continue de se remodeler et de se minéraliser en profondeur. C'est précisément à cette période que beaucoup de disciplines — courses, jeunes chevaux de sport — introduisent un entraînement précoce.

D'où une tension nutritionnelle particulière. Le yearling doit couvrir deux besoins énergétiques simultanés : celui de la croissance, qui construit encore os, tendons et masse musculaire, et celui du travail, qui dépense sur-le-champ. La tentation est grande de traiter cette addition comme un simple problème d'apport : plus de dépense, donc plus de calories, donc plus de concentrés. C'est là que le raisonnement dérape, car toutes les calories ne se valent pas pour un tissu en formation.

La physiologie du jeune cheval ajoute une nuance importante. Entre 3 et 12 mois, les poulains Standardbred, Pur-sang et Lipizzan ont une sensibilité à l'insuline plus basse qu'entre 16 et 24 mois [1]. Cette baisse coïncide avec le pic de sécrétion d'hormone de croissance, qui réduit elle-même la sensibilité à l'insuline. Autrement dit, l'organisme du jeune en pleine croissance gère moins bien les à-coups de sucre qu'un adulte — un détail qui prend tout son sens quand on décide de le nourrir au grain.

Pourquoi la vieille règle du « beaucoup de concentrés » ne tient pas

La recommandation de référence pendant des décennies, datée de 1989, fixait des rations composées à 70 % de concentrés pour les sevrons, et 45 à 60 % de la ration totale des yearlings sous forme d'aliments concentrés à base de grain, le reste en fourrage de qualité [3]. Le problème : aucune justification n'accompagne ce chiffre, et aucune donnée solide ne le soutient réellement [1].

Ce que montre le terrain va dans le sens inverse. Dans une enquête sur 58 élevages de Pur-sang et de Quarter Horse, 62 % des fermes distribuaient déjà 50 % ou moins de concentrés aux sevrons. Surtout, plusieurs essais convergent : des sevrons et yearlings Standardbred et croisés-trait nourris avec seulement 40 à 50 % de leur apport calorique sous forme de concentré ont eu des vitesses de croissance qui atteignaient ou dépassaient les prédictions de référence [1]. Des yearlings croisés-trait recevant seulement 40 % de leurs calories en concentré dépassaient même les prévisions. Chez des sevrons croisés Belge/Quarter Horse, 40 % de l'apport en concentré — soit environ 0,75 à 1,0 % du poids vif par jour, en deux ou trois repas — a suffi à soutenir une croissance normale à élevée [1].

L'expérience la plus parlante compare directement la quantité et la qualité. Des sevrons Pur-sang et Quarter Horse nourris avec un concentré riche en matières grasses à seulement 50 % de la ration, avec accès libre à du foin de graminées, ont montré des vitesses de croissance et des densités osseuses identiques à ceux recevant 65 % de leur apport sous forme d'une ration riche en amidon. Enfin, une large étude canadienne sur 42 sevrons de chevaux de selle n'a trouvé aucune différence de croissance ou de développement entre ceux nourris à 73–77 % de luzerne et ceux recevant 63–65 % de concentré ou de coproduits de grain. La conclusion est nette : les proportions de concentrés recommandées de longue date pour les sevrons et les yearlings sont excessives [1].

Comparaison des fourchettes : le NRC 1989 recommande 45 à 60 % de la ration du yearling en concentrés, alors que 40 à 50 % suffisent à égaler ou dépasser ses propres prévisions de croissance (études Standardbred et croisés-trait). Source : Ralston, Evidence-Based Equine Nutrition, 2007.

Le vrai danger : la croissance rapide et l'excès d'amidon sur l'os

Si la quantité de concentré n'était qu'une question de gaspillage, l'enjeu serait mineur. Mais nourrir un jeune cheval avec de grandes quantités d'aliments riches en amidon et en sucres — dits à « index glycémique élevé », c'est-à-dire qui font monter fortement et vite la glycémie — a des conséquences documentées sur le squelette en formation.

Trois faits, tirés d'études distinctes, dessinent le mécanisme. D'abord, ces rations très amidonnées induisent une résistance à l'insuline chez le jeune cheval. Ensuite, elles abaissent le contenu minéral de l'os : les glucides et les matières grasses de la ration influencent la minéralisation osseuse des poulains en croissance, mesurée par radiographie [1]. Enfin, un suivi de terrain sur des yearlings Pur-sang a corrélé la consommation de ces aliments à haute réponse glycémique avec une incidence plus élevée d'ostéochondrose disséquante (OCD) nécessitant une correction chirurgicale [1]. L'OCD fait partie des « maladies orthopédiques du développement » (en anglais DOD, developmental orthopedic disease), un ensemble de défauts de maturation du cartilage et de l'os chez le jeune.

À cela s'ajoute le facteur de la vitesse de croissance elle-même. Des rations fournissant plus de 130 % des apports énergétiques recommandés pour une croissance rapide provoquent une augmentation des DOD, surtout si la ration n'apporte que 100 % ou moins du calcium et du phosphore recommandés [1]. Ce n'est donc pas seulement la nature de l'aliment, mais le rythme de croissance qu'il impose qui met l'os en danger : pousser un jeune trop vite, c'est demander à un squelette de se construire plus vite qu'il ne peut se minéraliser correctement.

Le lien avec l'insuline n'est pas anodin. On a rappelé que le jeune de moins d'un an est déjà moins sensible à l'insuline ; le gaver de sucres rapides accentue cette fragilité au moment le plus sensible. Une précision d'honnêteté toutefois : l'idée que des rations à index glycémique bas réduiraient l'incidence des DOD chez les sujets prédisposés reste une hypothèse non encore confirmée par des essais cliniques contrôlés [1]. Le faisceau de preuves est cohérent, mais il ne s'agit pas d'une démonstration définitive.

Cascade du risque : chez un yearling encore en croissance et déjà moins sensible à l'insuline, une ration très riche en amidon crée des pics de glucose et d'insuline qui se répercutent sur l'os — moindre minéralisation, plus d'OCD — tandis qu'une croissance forcée au-delà de 130 % de l'énergie NRC aggrave le tableau. Source : Ralston, 2007 (mécanismes et études citées).

Plus de fibres, plus de gras : nourrir sans faire flamber la glycémie

Si le grain n'est pas la bonne réponse à la double dépense du yearling, quelle est l'alternative ? Elle tient en un déplacement de la source d'énergie. Pour les jeunes chevaux, utilisez des rations plus riches en fibres (plus de 12 %) et en matières grasses (7 à 10 %), à index glycémique relativement bas, plutôt que de grandes quantités de grain riche en amidon — et ce, jugé sur la croissance, le contenu minéral osseux et la sensibilité à l'insuline [1].

Le raisonnement métabolique est cohérent. Un aliment concentré à teneur restreinte en sucres et amidon (moins de 12 % de glucides non structuraux, les « NSC ») et enrichi en fibres et en matières grasses réduit nettement les réponses glycémiques et insuliniques après le repas, par rapport à un aliment à plus de 30 % de NSC sans gras ajouté. La matière grasse a un avantage supplémentaire pour un cheval qui travaille : les rations à plus de 7 % de matières grasses réduisent l'utilisation du glucose et du glycogène à l'effort, « épargnant » ces réserves pour les efforts anaérobies. Pour un yearling qu'on entraîne, on nourrit ainsi le travail sans imposer à un organisme déjà peu tolérant les pics de sucre qui menacent son squelette [1].

Un mot de nuance sur les matières grasses : il n'est pas démontré que le gras en lui-même améliore le métabolisme du glucose [1]. Dans la plupart des études, l'ajout de gras remplaçait des calories d'amidon ou de sucre — l'effet bénéfique pourrait donc venir de la réduction des glucides plutôt que du gras à proprement parler. Le résultat pratique reste le même, mais le mécanisme exact est encore discuté. Enfin, la forme compte : les concentrés granulés ou extrudés provoquent des réponses glucose–insuline plus basses que les aliments floconnés mélassés (« sweet feeds »), ce qui les rend préférables, surtout chez les lignées prédisposées aux DOD.

Reste la question du volume. Un jeune ne peut pas ingérer indéfiniment : les yearlings consomment volontairement 2,0 à 3,0 % de leur poids vif en matière sèche par jour (les sevrons, 2,0 à 3,5 %). Les recommandations en protéines et minéraux sont d'ailleurs calées sur une ingestion moyenne de 2,5 % du poids vif. Cette capacité limitée a une conséquence directe : si vous réduisez le volume ingéré en employant des aliments très denses en énergie, augmentez proportionnellement la concentration en protéines et en minéraux de la ration pour ne pas créer de carence [1]. Concrètement, les concentrés se distribuent à raison de 0,25 à 1,0 % du poids vif ; en dessous de 0,5 %, un complément minéral équilibré (calcium, phosphore, oligo-éléments) devient souvent nécessaire.

Quatre repères chiffrés pour la ration du yearling au travail : capacité d'ingestion, part de concentré suffisante, seuil énergétique à ne pas franchir et profil fibres/matières grasses recommandé. Source : Ralston, Evidence-Based Equine Nutrition, 2007.

Protéines, minéraux et exercice : ne pas se tromper de curseur

Puisque le problème n'est pas l'énergie brute, où placer l'exigence ? Sur la qualité de la ration, davantage que sur sa richesse en grain. Côté protéines, l'excès n'a pas d'impact réel sur les DOD tant que les besoins minéraux sont couverts et équilibrés. À l'inverse, restreindre les protéines sous 14 % de la matière sèche totale n'améliore pas la croissance osseuse et peut lui nuire ; 14 % ou plus soutient un bon développement chez toutes les races testées. Les concentrés pour jeunes titrent typiquement 14 à 18 % de protéines. Ce qui compte n'est pas tant le total que les acides aminés limitants : la lysine, puis la thréonine, conditionnent le gain quotidien, et le besoin en lysine atteint environ 4,3 % du besoin en protéines chez le sevron comme chez le yearling [2].

Côté minéraux, les repères pour une croissance de qualité sont : calcium 0,8 à 1,5 %, phosphore 0,4 à 0,6 %, cuivre 10 à 20 mg/kg et zinc 40 à 60 mg/kg d'aliment [1]. Deux garde-fous solides : une carence en calcium (apports inférieurs de plus de 15 % aux recommandations) ou un rapport calcium/phosphore inférieur à 1 provoquent de façon fiable une maturation osseuse défectueuse ; et un excès de zinc au-delà de 1 000 mg/kg génère des lésions de DOD [1]. Entre ces bornes, une limite majeure demeure : les apports « optimaux » de calcium et de phosphore ne sont pas réellement établis, la fenêtre tolérée étant assez large [1].

Un piège mérite d'être signalé, car il concerne directement le cheval qu'on entraîne : la tentation de freiner la ration. Restreindre l'énergie et les protéines à moins de 80 % du gain quotidien prédit pendant quatre mois, puis rouvrir l'accès à volonté, a provoqué des déformations en flexion chez quatre sevrons Standardbred sur six — une conséquence de la croissance compensatrice brutale qui suit une restriction [1]. Ni excès, ni disette : l'objectif est une croissance régulière, sans à-coups.

Enfin, l'exercice précoce n'est pas qu'une demande énergétique de plus ; il peut aussi jouer en faveur du métabolisme. Un exercice forcé modéré — 30 minutes de pas et de trot au tapis, trois fois par semaine — a amélioré la sensibilité à l'insuline et la clairance du glucose chez des yearlings Standardbred [1]. Le travail bien dosé fait donc partie de la solution métabolique, à condition que la ration ne vienne pas saboter ce bénéfice par des pics de sucre répétés.

Ces conclusions gardent leurs limites. Beaucoup reposent sur de petits effectifs (souvent moins de dix chevaux par groupe), sur des données de terrain aux nombreux facteurs confondants, ou sur des observations non publiées. Elles s'appuient aussi sur une édition de référence de 1989, depuis révisée [1][3]. Devant un jeune présentant un aplomb douteux, une boiterie ou une articulation gonflée, la ration n'est qu'une partie de l'équation : l'avis d'un vétérinaire s'impose.

À retenir

  • Le yearling grandit encore quand on l'entraîne : il cumule le besoin énergétique de la croissance et celui du travail, et gère mal les à-coups de sucre car sa sensibilité à l'insuline est plus basse avant 16–24 mois [1].
  • La vieille règle de 1989 (45–60 % de concentrés pour le yearling) est excessive : 40–50 % suffisent à atteindre ou dépasser les vitesses de croissance visées [1][3].
  • Les grandes quantités d'amidon et de sucre nuisent au squelette en formation : résistance à l'insuline, baisse du contenu minéral osseux, plus d'OCD chirurgicale ; une croissance forcée au-delà de 130 % de l'énergie recommandée aggrave le risque de DOD [1].
  • Préférez des rations plus riches en fibres (> 12 %) et en matières grasses (7–10 %), à index glycémique bas ; granulés ou extrudés plutôt que floconnés mélassés [1].
  • La capacité d'ingestion du yearling plafonne à 2–3 % du poids vif en matière sèche : si vous concentrez l'énergie, concentrez d'autant les protéines et les minéraux [1].

Sources

  1. Evidence-based Equine Nutrition, S. L. Ralston, 2007.
  2. Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
  3. Nutrient Requirements of Horses, National Research Council (NRC), 6ᵉ éd. révisée, 2007.