Un cheval d'endurance peut couvrir 80 à 160 kilomètres en une journée, trotter et galoper pendant des heures sur des terrains variés, sous un soleil parfois écrasant. Ce n'est pas un sprinteur : c'est un moteur de fond, dont la réussite se joue moins sur la puissance instantanée que sur la capacité à ne jamais s'arrêter de produire de l'énergie et à ne pas se dessécher. Or les carburants et les priorités d'un tel effort n'ont presque rien à voir avec ceux d'une course de vitesse. Comprendre pourquoi « fibres + gras + électrolytes » est la véritable logique de la distance, c'est comprendre une physiologie entière — celle de l'aérobie prolongée et de la gestion de l'eau.
L'endurance, un effort d'un autre genre
Commençons par situer l'effort. Les physiologistes distinguent trois grands types de travail selon la source d'énergie mobilisée. Le sprint (400 m ou moins), d'une minute ou moins à près de 100 % de l'intensité maximale, repose sur le métabolisme anaérobie — la production d'énergie sans oxygène, à partir du glycogène musculaire (la forme de stockage du glucose dans le muscle). À l'opposé, l'endurance désigne les activités de deux heures ou plus à faible intensité, qui utilisent le métabolisme aérobie, c'est-à-dire la combustion des substrats en présence d'oxygène [1]. Entre les deux, les efforts de demi-fond combinent les deux voies.
Cette différence n'est pas qu'une étiquette. Elle change tout ce qui suit. En endurance, l'objectif du cavalier est de maintenir le cheval en filière aérobie : concrètement, on surveille la fréquence cardiaque pour la garder dans une plage de 80 à 150 battements par minute, où le corps brûle surtout de la graisse, plutôt que de basculer vers l'anaérobie (160 à 220 bpm) qui puise dans le glycogène et produit de l'acide lactique [1]. Un cheval d'endurance internationale moderne avance en moyenne à 20 à 29 km/h ; les épreuves de loisir se courent plutôt à 8 à 13 km/h, un trot soutenu pour la plupart des races. Historiquement, les championnats se gagnaient à 8 à 10 km/h à peine — la vitesse a beaucoup augmenté, ce qui a rendu la question métabolique encore plus aiguë.
L'enjeu devient alors limpide : sur des heures d'effort, ce qui fait échouer un cheval n'est presque jamais un manque de puissance. Les trois grands facteurs de fatigue identifiés sur longue distance sont la déplétion des réserves de glycogène, la déshydratation et les déséquilibres électrolytiques [1]. La ration d'endurance se construit précisément contre ces trois menaces.
Le paradoxe des réservoirs : beaucoup de gras, peu de sucre
Voici un chiffre qui recadre tout. Chez un cheval de 454 kg, les réserves de tissu adipeux avoisinent 40 kg, tandis que l'ensemble du glycogène musculaire et hépatique plus les triglycérides intramusculaires (la graisse stockée dans le muscle) ne pèse que 3 à 5 kg [1]. Autrement dit, le cheval transporte une réserve de graisse presque dix fois supérieure à sa réserve de sucre. Pour un effort qui dure des heures, laquelle faut-il privilégier comme carburant ? La réponse est physiologique avant d'être diététique.
La graisse et le glucose ne se consomment pas de la même façon selon l'intensité. Plus l'exercice est intense, plus la part de l'énergie provient du glycogène local ; plus il est doux et prolongé, plus la graisse prend le relais. C'est ce que les physiologistes appellent le crossover concept — étant entendu qu'à tout instant, les deux carburants sont utilisés simultanément, jamais l'un à l'exclusion de l'autre. Les mesures sont éloquentes : à faible intensité, l'oxydation des lipides fournit environ 55 % de la dépense énergétique, contre environ 25 % à haute intensité [1]. Symétriquement, le glycogène musculaire couvre environ 30 % de la dépense à 30 % de la VO₂max (la consommation maximale d'oxygène, une mesure de l'intensité), mais grimpe à 65 % à 60 % de la VO₂max ; le glucose sanguin n'apporte qu'environ 10 %, et les acides aminés une part négligeable.

Pourquoi la graisse est-elle le bon carburant du fond ? Parce qu'elle est à la fois abondante et « lente ». Les grandes réserves de lipides produisent de l'ATP — la monnaie énergétique de la cellule — plus lentement que le glycogène, mais en dégageant moins de CO₂, un facteur majeur de la fréquence respiratoire [1]. Le glycogène, lui, est immédiatement disponible mais limité, et génère plus de CO₂. Sur un sprint, cette rapidité est un atout ; sur 100 kilomètres, c'est une impasse. Et le glycogène s'épuise vraiment : lors d'une épreuve d'endurance de 80 à 160 km, on observe une déplétion significative de 50 à 75 % des réserves de glycogène malgré un rythme d'utilisation plus lent. Or une hypoglycémie et une fatigue apparaissent lorsque le glycogène musculaire est épuisé — c'est l'équivalent équin du « mur » du marathonien.
Un détail cruel aggrave la donne : le cheval reconstitue son glycogène très lentement, bien plus lentement que l'humain. Après un exercice déplétant, un apport massif d'amidon (15 Mcal) ne restaure que 52 % de la concentration de repos en 24 heures ; même une perfusion intraveineuse de glucose (3 g/kg sur 6 h) plafonne à 75 % [1]. Comptez 2 à 3 jours pour une reconstitution complète. La leçon est double : d'une part, le « chargement en glycogène » des marathoniens humains est presque sans intérêt chez le cheval ; d'autre part, tout ce qui épargne le glycogène pendant l'effort vaut de l'or.
Le gras qui épargne le sucre : l'adaptation lipidique
C'est ici qu'intervient un mécanisme central de la nutrition d'endurance : l'adaptation au gras. Il est bien documenté que les rations riches en matières grasses (au-delà de 7 % de la ration totale) réduisent l'utilisation du glucose et du glycogène chez le cheval à l'exercice, grâce à une plus forte oxydation des lipides dans les efforts aérobies [2]. Le cheval habitué à un régime gras « apprend » à brûler davantage de graisse, ce qui épargne son glucose plasmatique et son glycogène musculaire pour les moments où ils seront indispensables. Résultat mesuré : des concentrations de glucose et de glycogène plus élevées pendant et après un test d'effort standardisé chez les chevaux supplémentés en gras.
L'atout du gras tient aussi à sa densité. Les lipides concentrent environ 2,25 fois plus d'énergie que les glucides, soit approximativement 3 à 3,5 UFC par kilogramme de matières grasses [4]. On peut donc relever le niveau énergétique de la ration sans en gonfler le volume — précieux quand le cheval doit déjà ingérer beaucoup de fourrage. D'autres avantages s'ajoutent : bonne acceptabilité, haute digestibilité, excellent rendement métabolique, et surtout pas d'induction post-prandiale d'hyperglycémie ni d'hyperinsulinémie [4]. Cette absence de pic hormonal contribue à prévenir la surcharge du muscle en glycogène (qui prédispose aux myosites aiguës, les « coups de sang » ou rhabdomyolyses) et l'épuisement précoce en course d'endurance. Le cheval digère la graisse efficacement, et l'ajout de matières grasses comestibles présente un intérêt particulier pour le travail d'endurance [3].
Restons honnêtes sur la solidité des preuves. L'effet du gras seul sur le métabolisme du glucose et de l'insuline reste à clarifier [2] : la plupart des études ont remplacé des calories glucidiques par des calories lipidiques, si bien qu'on ne sait pas toujours démêler l'effet du gras ajouté de celui de l'amidon retiré. Les essais contrôlés spécifiques à l'endurance sont peu nombreux et portent sur de petits effectifs — l'un des rares essais ne comptait qu'une dizaine d'Arabes en entraînement [2]. La direction générale (fibres et gras plutôt qu'amidon) est bien étayée ; le détail des mécanismes l'est moins.
Les fibres : un carburant lent et un réservoir d'eau
L'autre pilier de l'énergie durable, ce sont les fibres — et c'est peut-être la spécificité la plus remarquable du cheval. Les glucides structuraux des fourrages, indigestibles dans l'intestin grêle, sont fermentés par les micro-organismes du gros intestin en acides gras volatils (AGV, aussi appelés acides gras à chaîne courte), qui constituent une source d'énergie de long terme. Pendant un effort d'endurance, cette fermentation continue fournit un flux régulier d'AGV : les chevaux doivent donc recevoir « autant de fourrage que possible », car la fermentation du gros intestin procure une énergie plus durable que le glycogène [1]. Les régimes riches en fourrage augmentent d'ailleurs la disponibilité en acétate et en acides gras à l'exercice, ce qui se traduit par des concentrations de lactate plus basses chez des trotteurs à l'entraînement — un signe que l'on reste davantage en aérobie.
Mais les fibres jouent un second rôle, et il est décisif pour la distance. Le gros intestin du cheval est un réservoir d'eau et d'électrolytes. Le gros intestin est un réservoir d'eau majeur, qui varie directement avec la quantité d'AGV produits par les micro-organismes [1]. Les flux liquidiens y sont considérables — jusqu'à 54 L/jour mesurés au cæcum et 49 L/jour au côlon dorsal. Plus le cheval fermente de fibres, plus son gros intestin retient d'eau et de sels, constituant une réserve interne mobilisable. C'est ce qui explique la tolérance étonnante du cheval à la privation d'eau : sa capacité digestive agit comme un réservoir en période de restriction hydrique, au point qu'un cheval peut rester vif et alerte jusqu'à 8 jours sans boire [1]. En endurance, ce réservoir est une réserve tampon contre la déshydratation — à condition qu'il soit rempli de fibres, pas vidé par une ration concentrée.

Sueur, eau et électrolytes : la deuxième bataille
Fournir de l'énergie ne suffit pas : encore faut-il ne pas se dessécher. La transpiration est le principal mécanisme de thermorégulation du cheval, et sur la durée les pertes sont massives. Elles vont de 0,25 % du poids vif pour un travail léger à 2 % du poids vif pour un travail très intense [1]. Pour un cheval de 500 kg, 2 % représentent 10 litres de sueur — et comme 1 litre de sueur équivaut à 1 kg de poids, cela signifie 10 kg envolés. Le débit sudoral peut atteindre 10 litres par heure lors d'un travail intense sous climat chaud, surtout chez un sujet mal entraîné [4]. La demande en eau explose : elle peut augmenter de 300 à 400 % au travail par forte chaleur [1].
Le point clé — et la source de bien des accidents — est que la sueur du cheval n'est pas de l'eau pure. Elle est légèrement hypertonique par rapport au plasma, c'est-à-dire plus concentrée en sels que le sang lui-même. Son électrolyte dominant est le chlorure (Cl), suivi du sodium (Na) et du potassium (K), aux concentrations approximatives de 5,3, 3,1 et 1,4 g par kg de sueur [1]. Ces chiffres se recoupent : lors d'un travail intense sous climat chaud, les pertes salines peuvent approcher 100 g/jour, dont 50 à 60 g par la sueur (à raison d'environ 4,5 g/L), et les pertes de potassium par la sueur peuvent atteindre 15 % de l'ingestion moyenne [4].

Cette hypertonicité déclenche un piège physiologique redoutable : une forte sudation hyperionique entraîne un état de déshydratation hypoionique qui suscite peu la soif [4]. En perdant plus de sels que d'eau, le cheval dilue ce qu'il lui reste ; or c'est justement la concentration en sels du sang qui déclenche la soif — la soif s'initie sur une hausse d'environ 3 % de l'osmolarité plasmatique et d'environ 5 % du sodium [1]. Résultat : un cheval déjà déshydraté « n'a pas forcément soif » et refuse de boire, aggravant sa déshydratation. C'est pourquoi les signes cliniques — muqueuses sèches, yeux enfoncés — n'apparaissent qu'après une perte d'au moins 6 % du poids, et pourquoi une déshydratation de plus de 15 % est mortelle.
Les déséquilibres électrolytiques ne sont pas de simples chiffres de laboratoire. La perte massive de chlorure, notamment, contribue à une alcalose métabolique qui peut se manifester par le thumps (flutter diaphragmatique synchrone), une contraction du diaphragme rythmée par le cœur, signe d'un trouble électrolytique caractéristique de l'endurance. Les vétérinaires d'épreuve surveillent d'ailleurs précisément ces signes — stress thermique, déshydratation, désordres électrolytiques, thumps, rhabdomyolyse — et éliminent tout cheval qui les présente [1].
Pourquoi l'amidon est le mauvais choix
On voit maintenant pourquoi une ration riche en amidon, adaptée au sprinteur, est mal conçue pour le cheval de fond. D'abord, l'amidon provoque des pics de glycémie et d'insuline après le repas. Or l'insuline inhibe l'oxydation des acides gras : nourrir en grain juste avant l'effort revient à couper le carburant lent au moment où l'on en a le plus besoin. Ne donnez donc pas de grain dans les 3 heures précédant une épreuve, pour éviter à la fois la baisse du volume plasmatique (le liquide migrant vers la lumière digestive), l'hyperglycémie post-prandiale et cette suppression de l'oxydation des graisses [1].
Ensuite, l'amidon échappe en partie à la digestion de l'intestin grêle quand il est apporté en grande quantité — jusqu'à 30 % de l'amidon du maïs en repas copieux — et fermente alors dans le gros intestin [3]. Cette fermentation « déviée » acidifie le milieu, déséquilibre le microbiote et expose aux coliques, à la fourbure et aux myosites. L'excès de céréales et d'aliments amylacés expose aux diarrhées, coliques, fourbures et myosites, là où le gras ne provoque pas de dysmicrobisme cæcocolique [4]. Enfin, une ration concentrée réduit le volume et l'hydratation du contenu digestif — donc affaiblit le réservoir d'eau du gros intestin — alors qu'une ration riche en fourrage l'entretient. Ajoutons que la combustion des glucides dégage davantage de CO₂ et de chaleur métabolique, un handicap quand la surchauffe guette déjà. Tout converge : pour la distance, l'amidon est un carburant rapide dont on n'a pas besoin, au prix de risques dont on se passerait.
En pratique, sur le terrain
La conduite de course dépasse ce cadre théorique, mais quelques repères découlent directement de la physiologie exposée. La base reste un fourrage de très bonne qualité à volonté, complété par un aliment plus gras (8 à 10 % de matières grasses) plutôt qu'amylacé, l'apport en sodium étant relevé proportionnellement à la sueur au-delà du minimum d'entretien [1]. Pendant l'épreuve, nourrissez et abreuvez à chaque halte avec des fourrages et des concentrés très appétents, pour entretenir la fermentation et le remplissage du réservoir. L'eau enrichie en électrolytes (sodium, chlorure, potassium) répond au piège de la soif absente — à condition d'y avoir habitué le cheval, qui refuse volontiers une boisson inhabituelle. Le détail de la gestion de l'effort et des électrolytes en course relève d'un article dédié ; l'essentiel, ici, est d'avoir compris pourquoi fibres, gras et sels forment le triptyque de la distance.
À retenir
- L'endurance est un effort aérobie de plusieurs heures : le cheval y brûle surtout de la graisse (environ 55 % de l'énergie à faible intensité), un carburant lent mais quasi illimité (~40 kg de réserves adipeuses contre 3 à 5 kg de glycogène et triglycérides).
- Les lipides (au-delà de 7 % de la ration) et les fibres fermentescibles épargnent le glycogène musculaire, qui se reconstitue très lentement chez le cheval (à peine ~52 % en 24 h après un apport d'amidon).
- Le gros intestin, rempli de fibres, est un réservoir d'eau et d'électrolytes — une réserve tampon décisive contre la déshydratation sur la durée.
- La sueur du cheval est hypertonique (Cl 5,3 > Na 3,1 > K 1,4 g/kg) : les pertes peuvent atteindre ~10 L/h et 2 % du poids vif, et cette perte de sels « éteint » la soif, aggravant la déshydratation (thumps, coup de sang).
- Une ration riche en amidon est mal adaptée : pics de glycémie/insuline qui bloquent l'oxydation du gras, chaleur métabolique, risque d'acidose du gros intestin, coliques et fourbure. La logique de la distance, c'est fibres + gras + électrolytes.
Sources
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Evidence-based Equine Nutrition, S. L. Ralston, 2007.
- Equine Nutrition and Feeding, D. Frape, 4ᵉ éd., 2010.
- Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.


