On imagine volontiers qu'un poulain bien nourri est un poulain qui pousse vite, haut et fort. La physiologie osseuse dit l'inverse : c'est précisément la croissance trop rapide, dopée par une ration trop riche, qui abîme le squelette en formation. Derrière le sigle DOD — les maladies orthopédiques du développement — se cache une même idée, contre-intuitive mais solidement documentée : le squelette du jeune cheval a besoin de temps, de régularité et d'un équilibre minéral précis, bien plus que d'énergie. Cet article explique le pourquoi.

Le squelette du poulain se construit à partir de cartilage

Pour comprendre ce qui peut mal tourner, il faut d'abord voir comment un os pousse. Chez le jeune mammifère, la longueur des os ne vient pas de l'os lui-même, mais d'un processus appelé ossification endochondrale : aux extrémités des os longs et au niveau des cartilages de croissance, des cellules du cartilage (les chondrocytes) se multiplient, mûrissent, puis se laissent progressivement remplacer par de l'os minéralisé. C'est une chaîne de montage biologique : le cartilage est la matière première, l'os minéralisé le produit fini, et chaque étape doit s'enchaîner au bon rythme.

Les maladies orthopédiques du développement (DOD) forment justement une famille de troubles liés à une anomalie de cette maturation du cartilage en os. Ce terme couvre l'ostéochondrose et sa forme disséquante (l'OCD, où un fragment de cartilage se détache dans l'articulation), la dysplasie des cartilages de croissance, les déformations angulaires et en flexion des membres, et les malformations des petits os cubiques du carpe et du tarse [2]. Le point commun : là où le cartilage aurait dû devenir un os solide et régulier, la conversion s'est faite de travers.

Aucune de ces affections n'a une cause unique clairement identifiée. La DOD est multifactorielle. La génétique pèse lourd — l'héritabilité de l'ostéochondrose du tarse est faible à modérée, et dans une étude portant sur 325 trotteurs issus de 9 étalons, l'incidence variait de 3 % à 30 % selon l'étalon [2]. L'exercice, la conformation, les traumatismes jouent aussi. Mais parmi tous ces facteurs, l'alimentation a un avantage décisif : c'est celui sur lequel l'éleveur a réellement la main.

Schéma de la cascade menant aux maladies orthopédiques du développement : un excès d'énergie (ration supérieure à 130 % des recommandations NRC) et une ration à index glycémique élevé, combinés à un déséquilibre minéral, perturbent la maturation du cartilage en os (ossification endochondrale anormale) et débouchent sur les DOD/OCD. Sources : Ralston (2007) ; Equine Clinical Nutrition, 2e éd. (fig. 25.1).

Trop d'énergie : le piège de la croissance rapide

Le premier levier alimentaire, et le mieux démontré, c'est l'énergie. Un jeune cheval qui reçoit plus de calories qu'il n'en a besoin ne devient pas seulement plus gros : il pousse plus vite, et cette vitesse met le cartilage de croissance sous pression.

Les chiffres sont éloquents. Dans une expérience, des poulains de 4,5 mois nourris pendant 4 mois avec une ration apportant 130 % de l'énergie digestible recommandée ont développé des signes cliniques d'OCD chez 11 sur 12, et des signes histologiques chez la totalité — 12 sur 12 [2]. Dans le groupe témoin recevant 100 % des apports recommandés, on ne trouvait de l'OCD que chez 1 poulain sur 12 à l'autopsie, et 2 sur 12 à l'examen microscopique. Détail crucial : le gain quotidien, la longueur de l'humérus et la hauteur au garrot n'étaient pas significativement différents entre les deux groupes. Autrement dit, l'excès d'énergie n'a pas produit des poulains plus grands — seulement des poulains plus abîmés. Des lésions peuvent s'installer en quelques mois sans que rien ne se voie de l'extérieur.

La vitesse de croissance elle-même est un facteur de risque direct. Chez des yearlings Quarter Horse, on observe quatre à cinq fois plus d'anomalies osseuses chez ceux qui gagnent 1,05 kg par jour que chez ceux gagnant 0,67 kg par jour [2]. Et une étude sur des poulains Selle néerlandais montre que ceux qui ont développé une DOD n'étaient pas plus grands au total, mais avaient connu un gain quotidien plus élevé dans les trois mois suivant le sevrage [2]. Ce n'est pas la taille finale qui compte, c'est la pente de la courbe de croissance.

Une démonstration à long terme achève de convaincre. Des poulains Quarter Horse nourris à volonté ont consommé environ un tiers de calories de plus que leurs congénères limités à 2,2 % de leur poids vif par jour. À 24 mois, les premiers étaient 3,6 % plus grands et 13 % plus lourds — mais 6 des 9 mâles nourris à volonté avaient développé des défauts d'aplomb ou des boiteries, contre 2 sur 9 dans le groupe restreint [2]. Le supplément de gabarit s'est payé en articulations.

Index glycémique et insuline : la piste hormonale

L'énergie ne fait pas tout : sa forme compte aussi. Une ration riche en amidon et en sucres — celle des céréales, avec un index glycémique élevé (la capacité d'un aliment à faire monter rapidement la glycémie) — n'agit pas comme une ration où les mêmes calories viennent des fibres ou des matières grasses.

L'hypothèse, avancée de longue date, met en cause l'insuline, l'hormone qui gère la glycémie. En laboratoire, l'insuline freine l'apoptose des chondrocytes, c'est-à-dire la mort programmée de ces cellules du cartilage — or cette mort cellulaire fait normalement partie de l'enchaînement de maturation. Un excès chronique d'insuline pourrait donc dérégler la chaîne de montage. Chez des poulains adaptés à une ration à 40 % de glucides non structuraux (contre 12 %), on mesure effectivement une insulinémie plus élevée et une sensibilité à l'insuline plus basse — les prémices d'une insulino-résistance [2].

Nourrir de jeunes chevaux avec de grandes quantités de concentrés à index glycémique élevé provoque non seulement une insulino-résistance, mais altère aussi le contenu minéral de l'os [1]. Et une étude sur des yearlings Pur-sang a corrélé ces rations riches en amidon à une incidence plus élevée d'OCD nécessitant une correction chirurgicale [1]. D'où la préférence pour des rations plus fibreuses (plus de 12 % de fibres) et plus grasses (7 à 10 % de matières grasses), à index glycémique bas [1].

Il faut toutefois une vraie prudence ici. La vitesse de croissance et l'incidence de DOD sont aussi élevées chez des yearlings nourris à volonté à la luzerne (pauvre en amidon) qu'au grain, et la pertinence des concentrations hormonales dans l'expression clinique des DOD reste à ce jour absente [2]. Traduction : la piste insuline est séduisante et cohérente, mais le lien de cause à effet direct n'est pas établi. C'est un mécanisme plausible, pas une certitude.

Calcium, phosphore : la question du rapport, pas seulement des quantités

Sans un apport suffisant de calcium (Ca) ou de phosphore (P), l'ossification endochondrale se grippe : le cartilage de croissance s'épaissit, la densité et la croissance osseuses diminuent, et une DOD peut apparaître. Ces deux minéraux sont la charpente minérale de l'os — mais ce qui compte n'est pas seulement combien on en donne, c'est leur rapport.

La règle est claire : le calcium doit être plus abondant que le phosphore dans la ration, avec un rapport Ca/P compris entre 1 et 3 [1][2]. Le seuil de danger : un déficit de calcium (apports inférieurs de plus de 15 % aux recommandations [3]) ou un excès de phosphore par rapport au calcium (rapport Ca/P inférieur à 1,0) entraînent de façon fiable une maturation osseuse défectueuse dans des études contrôlées [1]. L'inversion du rapport est particulièrement traître, car les céréales sont naturellement 3 à 20 fois plus riches en phosphore qu'en calcium : une ration à base de grain non corrigée bascule facilement du mauvais côté. À l'opposé, des rations apportant cinq fois le besoin en phosphore ont produit de façon constante des lésions d'ostéochondrose [1].

Mais attention à ne pas surinterpréter dans l'autre sens. Des apports de calcium très supérieurs aux recommandations (plus de 1,0 % et jusqu'à 2,0 % de la ration) n'ont pas augmenté l'incidence des anomalies [1]. De même, un phosphore marginalement bas (0,24 à 0,35 % contre les 0,45 % recommandés) n'a pas dégradé le squelette de yearlings [1]. La conclusion : à ce jour, les apports optimaux de calcium et de phosphore ne sont pas bien établis [1]. On connaît bien les bornes du danger ; on connaît mal le point idéal.

Cuivre et zinc : discrets mais décisifs

Deux oligo-éléments jouent un rôle disproportionné par rapport à leurs faibles quantités. Le cuivre (Cu) est le cofacteur d'une enzyme, la lysyl oxydase, qui assure la réticulation — le pontage — des fibres de collagène de l'os. Sans cuivre, ce collagène est mal « tricoté » et l'os perd en solidité. Le cuivre pourrait en outre avoir un effet anti-inflammatoire dans l'articulation en inhibant l'interleukine-1. Plusieurs études montrent que l'ostéochondrite, la physite (inflammation du cartilage de croissance) et les déformations des membres sont moins fréquentes chez des poulains recevant des rations à 25–55 ppm de cuivre [1].

Le zinc (Zn), lui, est surtout dangereux par excès. Des apports de zinc supérieurs à 1000 mg/kg provoquent des lésions de DOD, alors que des apports jusqu'à 700 mg/kg ne posent pas de problème [1]. Le mécanisme est en partie indirect : un zinc en large excès entrave l'utilisation du cuivre et peut créer une carence secondaire en cuivre — on connaît des cas de maladie articulaire chez des poulains exposés à des rations à 2 % de zinc ou à des sols contaminés par des fonderies [1]. Le zinc et le cuivre se disputent l'absorption : dérégler l'un dérègle l'autre.

Là encore, la nuance domine. La carence pure en zinc n'a été documentée qu'à des apports extrêmes (5 mg/kg), le lait de jument n'en fournit que 17 à 30 mg/kg de matière sèche, et des concentrations de 30 à 35 mg/kg ne sont pas associées aux DOD si le reste des minéraux est correct [1]. La recommandation de 40 mg/kg repose sur des études limitées [3].

Fourchettes minérales visées pour le jeune cheval en croissance rapide : calcium 0,8–1,5 % et phosphore 0,4–0,6 % de la matière sèche de la ration ; cuivre 10–20 mg/kg et zinc 40–60 mg/kg d'aliment. Ce sont des fourchettes de formulation, non des seuils exacts. Source : Ralston (2007), Table 1, d'après NRC 1989.

Le danger caché : la croissance compensatrice

Voici peut-être le point le plus contre-intuitif, et le plus important pour la pratique. On pourrait croire qu'un poulain un peu restreint « rattrapera » sans dommage. C'est faux — et c'est même l'un des scénarios les plus risqués.

Quand un jeune cheval a été sous-alimenté puis remis brutalement à une ration abondante, il connaît une croissance compensatrice : une poussée de rattrapage. Or cette accélération soudaine reproduit exactement les conditions de la croissance trop rapide. Une expérience est frappante : des sevrons Standardbred restreints à moins de 80 % du gain quotidien prévu pendant 4 mois, puis remis à volonté, ont vu 4 sur 6 développer des déformations en flexion — un résultat reproduit en parallèle chez des Pur-sang [1]. Ce ne sont pas la restriction ni l'abondance prises isolément qui ont nui, mais le brusque passage de l'une à l'autre.

Le rôle des minéraux se rejoue ici. Augmenter la protéine d'une ration jusque-là carencée en protéine relance la croissance osseuse ; si la ration ne contient pas assez de calcium et de phosphore pour soutenir ce nouveau rythme, l'ossification déraille. Ce qui explique un résultat en apparence contradictoire : des poulains Arabes sévèrement rationnés (9 % de protéine) pendant 140 jours, puis passés à 20 % de protéine, ont bien connu une croissance compensatrice — mais sans DOD [1]. La différence probable ? Un équilibre minéral maintenu pendant le rattrapage. La leçon est nette : le risque n'est pas le rattrapage en soi, mais un rattrapage désordonné, non accompagné sur le plan minéral.

Un mot rassurant sur la protéine, souvent injustement accusée : en excès par rapport aux besoins, elle n'a pas d'impact sur la DOD dès lors que les minéraux sont équilibrés [1][2]. Restreindre la protéine d'un poulain qui pousse vite n'améliore pas son os et peut même lui nuire.

Ce que la science établit — et ce qu'elle ignore encore

L'honnêteté impose de distinguer deux niveaux de preuve. La preuve que des déficits ou des excès sévères de calcium, phosphore, cuivre et zinc nuisent à la croissance est forte [1]. En revanche, la preuve de concentrations minimales, maximales ou « optimales » précises est faible, voire inexistante chez le cheval — souvent extrapolée d'autres espèces [1]. Beaucoup d'expériences citées portent en outre sur de petits effectifs (6 à 12 poulains), et la génétique brouille toujours les cartes. On sait éviter les fautes grossières ; on ne sait pas régler la ration au milligramme près.

En pratique : viser la régularité

Le mécanisme dicte une conduite simple. L'objectif n'est pas de maximiser la croissance mais de la rendre régulière : évitez les à-coups, à la hausse comme à la baisse. Concrètement, modérez l'énergie (restez au-dessous de 130 % des besoins), privilégiez des concentrés à index glycémique bas — plus de fibres, plus de matières grasses, plutôt granulés ou extrudés que floconnés sucrés — et calez les apports minéraux dans les fourchettes du graphique ci-dessus : calcium 0,8–1,5 % et phosphore 0,4–0,6 % de la matière sèche, en gardant toujours Ca/P ≥ 1 ; cuivre 10–20 mg/kg et zinc 40–60 mg/kg d'aliment. Surtout, évitez le scénario restriction-puis-rattrapage, et si vous devez relancer un poulain retardé, faites-le progressivement, minéraux à l'appui. Les apports supposent une consommation d'environ 2,5 % du poids vif par jour : si la ration est plus concentrée et moins ingérée, augmentez proportionnellement protéine et minéraux.

À retenir

  • Les DOD (dont l'OCD) résultent d'une maturation anormale du cartilage en os ; l'alimentation est un facteur majeur, aux côtés de la génétique.
  • L'excès d'énergie est le levier le mieux prouvé : à 130 % de l'énergie recommandée, 11 poulains sur 12 ont développé de l'OCD, sans être plus grands pour autant.
  • Ce qui compte, c'est la vitesse de croissance et sa régularité, pas la taille finale : quatre à cinq fois plus d'anomalies chez les poulains à croissance rapide.
  • Les minéraux se jugent en équilibre : rapport Ca/P ≥ 1, cuivre suffisant, zinc sans excès. Les seuils de danger sont connus, les valeurs « optimales » ne le sont pas.
  • La croissance compensatrice (restriction puis rattrapage brutal) est un piège : 4 poulains sur 6 en ont développé des déformations — sauf quand l'équilibre minéral était maintenu.

Sources

  1. Evidence-based Equine Nutrition, S. L. Ralston, 2007.
  2. Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
  3. Nutrient Requirements of Horses, National Research Council (NRC), 6ᵉ éd. révisée, 2007.