Quand le thermomètre plonge, le cheval ne se contente pas d'avoir froid : il brûle de l'énergie pour rester à 38 °C. Mais d'où vient cette chaleur ? Étonnamment, moins du grain que du foin, dont la fermentation dans le gros intestin fonctionne comme un véritable chauffage central. Cet article explore les mécanismes de la thermorégulation nutritionnelle : la notion de température critique inférieure, le rôle calorifique des fibres, et l'effet insidieux de l'eau glacée sur l'abreuvement.
Le cheval, un homéotherme large et bien isolé
Comme tous les mammifères, le cheval est un homéotherme : il maintient sa température corporelle centrale dans une fourchette étroite, entre 37,2 et 38,3 °C, quelles que soient les conditions extérieures. Tenir ce cap a un coût énergétique, et ce coût varie fortement avec le climat.
Les nutritionnistes décrivent ce phénomène avec la notion de zone de neutralité thermique (ou zone de confort thermique) : c'est la plage de températures ambiantes dans laquelle le cheval maintient sa température centrale sans dépense supplémentaire, en jouant simplement sur des ajustements passifs comme l'orientation des poils ou le débit sanguin cutané. La borne haute de cette zone est la température critique supérieure : au-delà, l'animal doit activement dissiper sa chaleur (vasodilatation, sudation), ce qui consomme de l'énergie. La borne basse — celle qui nous intéresse ici — est la température critique inférieure (en abrégé LCT, pour lower critical temperature) : en dessous, le cheval doit produire activement de la chaleur pour compenser ses pertes, et son besoin énergétique grimpe.
Un point remarquable : cette zone de confort est bien plus large chez le cheval que chez l'homme. Pour un humain nu et immobile, elle ne couvre qu'environ 5 °C (autour de 25–30 °C) ; chez le cheval, elle s'étend sur une vingtaine de degrés. C'est le fruit de sa grande taille (un gros corps perd proportionnellement moins de chaleur qu'un petit) et de son excellente isolation. La conséquence pratique est contre-intuitive : notre propre sensation de froid est un mauvais indicateur du confort du cheval. Quand nous grelottons, lui est souvent encore parfaitement à l'aise.
La température critique inférieure : un seuil mobile, pas une valeur fixe
Il serait commode de pouvoir dire « en dessous de tant de degrés, le cheval a froid ». Mais la LCT n'est pas un chiffre universel : c'est un seuil mobile, propre à chaque animal et à chaque moment de l'année. Plusieurs facteurs le déplacent.
Le premier est l'acclimatation. Un cheval s'adapte progressivement à son climat, sur environ 21 jours (l'essentiel de l'ajustement se faisant dans les 10 à 14 premiers jours). L'ampleur du phénomène est spectaculaire. Des Standardbreds habitués à une température extérieure de 10 °C présentent une zone de confort de 5 à 25 °C ; des Quarter horses ayant développé leur pelage d'hiver tolèrent sans surcoût une plage de −15 à +10 °C [1]. Autrement dit, le même froid n'a pas le même coût selon que le cheval y a été préparé ou non.
Le deuxième facteur est le pelage. Un poil long, dense et bien orienté est un isolant remarquable : la densité du pelage sur le dos et l'arrière-main forme un écran tel qu'une couche de glace peut se former sur le dos du cheval sans que la peau se refroidisse ou se mouille. Mais cette isolation s'effondre dès que le poil est mouillé ou aplati par la pluie. À défaut de données propres au cheval, les valeurs bovines, probablement transposables, servent de repère : un bovin à pelage d'été, d'automne ou d'hiver a une LCT respectivement de 15, 7 et 0 °C [1]. Le simple changement de saison — donc de pelage — déplace le seuil de quinze degrés.
Le troisième facteur est l'état corporel. Sous le pelage, la deuxième ligne de défense est la graisse sous-cutanée. Un cheval maigre (note d'état inférieure à 4 sur l'échelle de 9) perd davantage de chaleur par la peau qu'un cheval en état idéal, et dépense donc plus pour se maintenir. D'où la recommandation d'aborder l'hiver avec une note d'état de 5 à 6 sur 9 : ce petit matelas adipeux est un capital thermique.
Viennent enfin l'âge, la race et le tempérament. Les très jeunes sont les plus vulnérables : un poulain d'une semaine a une LCT d'environ 20 °C, un yearling de −11 °C, contre des valeurs bien plus basses chez l'adulte. Le format et le tempérament comptent aussi : l'écart de besoin d'entretien atteint 20 à 30 % entre un cheval « chaud » (nerveux, à sang) et un cheval « froid » (lymphatique, lourd) [2].
Enfin, le froid sec n'est pas le froid mouillé. Les combinaisons de basses températures, de vent et de pluie sont les plus éprouvantes, car le vent balaie la couche d'air isolante et la pluie détruit le pouvoir isolant du poil. C'est cette conjonction, bien plus que le thermomètre seul, qui grève la dépense énergétique.
Chiffrer le coût du froid : environ 2,5 % par degré
Une fois la LCT franchie, combien coûte réellement chaque degré supplémentaire de froid ? L'ordre de grandeur est établi. Pour un cheval adulte, le besoin énergétique d'entretien augmente d'environ 2,5 % par degré Celsius en dessous de la température critique inférieure [1]. Un froid de vingt degrés sous la LCT représente donc un surcoût d'environ 50 % — la moitié du besoin d'entretien en plus, uniquement pour se chauffer.

Ce chiffre de 2,5 % vaut pour un pelage sec et fonctionnel. Le pelage mouillé change tout. Chez un animal au poil trempé et emmêlé, le besoin énergétique peut être majoré de jusqu'à 50 % — un plafond qui peut être atteint pour la seule dégradation de l'isolation, avant même de descendre très bas en température [1]. Les données bovines transposées vont dans le même sens : un pelage sec et épais reste confortable jusqu'à −8 °C avec un surcoût modéré, tandis qu'un pelage mouillé n'est plus confortable en dessous de 15 °C et voit son besoin grimper environ trois fois plus vite par degré perdu.
Un exemple chiffré rend la chose concrète. Pour un cheval de 454 kg à −18 °C, le besoin est d'environ 8,5 kg de foin par jour avec un pelage sec, contre 10 kg avec un pelage mouillé — soit 20 % de foin en plus pour la seule raison que le poil est humide [1]. Le message est clair : abriter le cheval du vent et de la pluie, ou le sécher, économise autant d'énergie qu'un apport de nourriture supplémentaire.
Deux nuances de méthode s'imposent. D'abord, une partie de ces valeurs (les seuils par pelage, le pas de progression par degré) est extrapolée du bovin faute d'études équines directes. Ensuite, ces surcoûts ne concernent que l'énergie : à froid, les besoins en protéines, vitamines et minéraux rapportés à chaque kilocalorie ne changent pas. On a besoin de plus de calories, pas d'une ration proportionnellement plus riche en tout.
Le foin, un chauffage central : la chaleur de fermentation
Voici le mécanisme le plus élégant de toute cette histoire, et la raison pour laquelle on privilégie le foin au grain par grand froid. Toute digestion dégage de la chaleur. Cette chaleur perdue lors de la digestion, de l'absorption et de l'utilisation des aliments porte un nom : l'extra-chaleur (en anglais heat increment, aussi appelée action dynamique spécifique). Dans le bilan énergétique d'un aliment, c'est une fraction de l'énergie qui ne sert ni à l'entretien ni à la production, mais se dissipe en chaleur.
En été, cette extra-chaleur est un fardeau dont l'organisme cherche à se débarrasser. En hiver, elle devient un cadeau : c'est de la chaleur produite « gratuitement » à l'intérieur du corps, qui participe directement au maintien de la température centrale.
Or toutes les rations ne produisent pas la même quantité d'extra-chaleur. Et c'est là que le gros intestin du cheval entre en scène. Les fibres du fourrage — cellulose, hémicelluloses — ne sont pas digérées par les enzymes du cheval : elles sont fermentées par une immense population de micro-organismes logés dans le cæcum et le côlon. Cette fermentation microbienne produit des acides gras volatils (la principale source d'énergie du cheval à l'entretien) et, comme toute fermentation, beaucoup de chaleur. Le gros intestin fonctionne littéralement comme une chaudière interne à combustion lente.

Le grain, lui, apporte surtout de l'amidon, digéré plus haut dans l'intestin grêle par voie enzymatique. Cette digestion dégage nettement moins de chaleur que la fermentation des fibres. C'est tout le paradoxe : le grain est plus « énergétique » au sens calorique brut, mais le foin réchauffe davantage, parce que son extra-chaleur de fermentation est plus élevée.
De là découle la règle centrale de l'alimentation hivernale : par grand froid, on augmente le foin, pas le grain. Si un cheval dispose d'un fourrage de qualité moyenne ou meilleure à volonté, sans gaspillage, il n'a en général pas besoin de céréales supplémentaires ; lui donner simplement davantage d'une ration équilibrée suffit le plus souvent à couvrir le surcoût du froid. On ne recourt au grain ou à un complément riche en matières grasses que si le cheval ne parvient plus à maintenir son poids avec le seul fourrage. Cas particulier à ne pas oublier : un foin d'hiver très mûr ou de qualité médiocre, sous 8 % de protéines sur la matière sèche, ne couvre plus le besoin protéique d'entretien et justifie alors un complément protéique — mais c'est une question de qualité, pas de chaleur.
L'eau glacée : l'angle mort de l'hiver
On a beaucoup parlé d'énergie ; il faut maintenant parler d'eau, car c'est souvent là que se joue l'accident hivernal. Le problème est double : en hiver, la ration devient très sèche (le foin ne contient qu'environ 10 % d'eau, contre 70 à 80 % pour l'herbe de printemps), et dans le même temps l'eau disponible se refroidit ou gèle. Deux tendances qui se cumulent défavorablement.
Car le cheval boit nettement moins quand l'eau est froide. Des poneys entretenus dehors boivent environ 40 % de moins lorsqu'on leur propose de l'eau proche du gel plutôt qu'une eau chauffée à 19 °C [1]. Fait intéressant, les mêmes poneys logés à l'intérieur, au chaud, buvaient des quantités comparables d'eau froide ou tiède : ce n'est donc pas seulement une question de goût pour l'eau tiède, mais un arbitrage physiologique. Boire une grande quantité d'eau glacée oblige l'organisme à la réchauffer à 38 °C, ce qui coûte de la chaleur au pire moment ; l'animal semble « choisir » de moins boire pour économiser cette dépense. L'eau idéale se situe entre 7 et 18 °C [1].
Le danger, c'est que cette moindre consommation, combinée à une ration sèche, dessèche le contenu digestif. Or eau et ingestion sont liées : quand un cheval est privé d'eau, il mange moins (après 36 heures de privation, l'ingestion de foin chez des poneys chute de 32 % [1]), ce qui aggrave le déficit énergétique au moment où le froid le creuse déjà. Surtout, un contenu digestif trop sec circule mal et tend à stagner aux endroits où le gros côlon se rétrécit ou se coude — la flexure pelvienne notamment [3][4]. C'est le mécanisme de la colique d'impaction : un bouchon de contenu déshydraté qui bloque le transit. Une baisse de la consommation d'eau par temps froid augmente le risque d'impaction intestinale d'aliments secs partiellement digérés [2].
Deux nuances honnêtes, là encore. D'une part, le cheval a une tolérance remarquable au manque d'eau : son vaste gros intestin sert de réservoir de fluide, et il existe même un cas documenté d'un troupeau de 40 chevaux islandais ayant traversé un blizzard de 9 jours à −9,8 °C de moyenne, hydratés par la seule neige et un ensilage humide, sans signe de déshydratation [1]. La déshydratation hivernale n'est donc pas une fatalité mécanique. D'autre part, l'astuce du « mash » tiède, populaire l'hiver, ne réchauffe quasiment pas le cheval — sa contribution réelle est d'augmenter un peu l'apport d'eau. Pour encourager l'abreuvement, les leviers les plus efficaces restent de garder l'eau non gelée et tempérée, et d'ajouter un peu de sel (1 à 2 % dans la ration de grain) pour stimuler la soif.
En pratique : ce que le froid impose à la conduite
Cet article est théorique ; les repères d'action détaillés relèvent des articles pratiques sur les besoins et sur l'abreuvement. Retenons l'essentiel des conséquences directes du mécanisme. Aborder l'hiver avec une note d'état de 5 à 6 sur 9 constitue une réserve isolante et énergétique. Offrir un abri coupant le vent et la pluie protège l'isolation du pelage et vaut, en économie d'énergie, autant qu'un supplément de ration. Face au froid, augmentez d'abord le foin, à volonté quand c'est possible, avant de songer au grain. Et veillez en priorité à ce que l'eau reste liquide et tempérée : c'est le geste qui prévient à la fois la déshydratation et la colique d'impaction, deux risques que le grand froid installe silencieusement.
À retenir
- La température critique inférieure est le seuil en dessous duquel le cheval dépense de l'énergie pour se chauffer. Ce n'est pas une valeur fixe : elle dépend de l'acclimatation, du pelage, de l'état corporel, de l'âge et de la race.
- En dessous de ce seuil, le besoin d'entretien augmente d'environ 2,5 % par degré ; un pelage mouillé et emmêlé peut à lui seul le majorer de jusqu'à 50 %.
- Le foin réchauffe plus que le grain : la fermentation des fibres dans le gros intestin dégage beaucoup de chaleur (extra-chaleur élevée). D'où la règle : par grand froid, on augmente le foin, pas le grain.
- L'eau glacée fait chuter l'abreuvement d'environ 40 % ; combinée à une ration sèche, elle expose à la déshydratation et à la colique d'impaction. Garder l'eau liquide et tempérée (7–18 °C) est essentiel.
- Le froid n'augmente que le besoin en énergie : protéines, vitamines et minéraux rapportés aux calories restent inchangés.
Sources
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
- Manual of Equine Nutrition and Feeding Management, C. Z. Buckhout & B. E. Lindberg, 2022.
- Equine Nutrition and Feeding, D. Frape, 4ᵉ éd., 2010.

