L'été semble la saison facile : l'herbe pousse, le cheval vit dehors, tout paraît simple. Pourtant, sous une chaleur soutenue, un cheval peut maigrir tout en mangeant moins — et ce n'est pas un paradoxe, mais une conséquence directe de sa physiologie. Comprendre pourquoi la digestion des fibres produit de la chaleur, pourquoi cette chaleur pousse l'animal à réduire spontanément son appétit, et pourquoi ses pertes en eau et en sels explosent, c'est saisir le « double piège » de l'été : des besoins qui montent au moment même où l'ingestion baisse.

Un grand corps bien isolé, fait pour le froid plus que pour le chaud

Commençons par une idée qui surprend souvent : le cheval supporte bien mieux le froid que la chaleur. La notion clé est la zone de neutralité thermique (ou zone de confort thermique) : c'est la plage de températures ambiantes dans laquelle l'animal maintient sa température interne normale — 37,2 à 38,3 °C — sans dépenser d'énergie supplémentaire ni pour se réchauffer, ni pour se refroidir [1]. En dessous de cette plage, il doit produire de la chaleur (frissons, métabolisme accru) ; au-dessus d'une limite appelée température critique supérieure, il doit au contraire en évacuer activement, par vasodilatation et sudation.

Or cette zone de confort, chez le cheval, est large et décalée vers le froid. Des Standardbreds acclimatés à 10 °C toléraient sans surcoût énergétique une plage de 5 à 25 °C ; des Quarter Horses au poil d'hiver, acclimatés à l'hiver, descendaient jusqu'à une zone de −15 à 10 °C [1]. À titre de comparaison, la zone de neutralité d'un homme nu et immobile se situe entre 25 et 30 °C : nos perceptions de « confort » sont donc trompeuses pour juger celui du cheval. Un être humain trouve une matinée fraîche désagréable là où le cheval est parfaitement à l'aise.

Cette tolérance au froid a une contrepartie : dès que la température ambiante approche celle du corps, l'évacuation passive de la chaleur devient inefficace, et l'animal bascule vite dans l'effort thermorégulateur. Chez les jeunes chevaux, la température critique supérieure se situe probablement autour de 35 °C — un seuil qu'une journée d'été franchit sans peine [1]. À retenir aussi : l'acclimatation à la chaleur n'est pas instantanée. Elle prend environ 21 jours, l'essentiel se jouant dans les 10 à 14 premiers jours. Un cheval brutalement exposé à une canicule est donc bien plus vulnérable qu'un cheval qui a vu la chaleur s'installer progressivement.

Pourquoi un corps qui digère et qui travaille fabrique de la chaleur

Pour comprendre l'été, il faut comprendre d'où vient la chaleur du cheval. Une grande partie ne vient pas du dehors, mais de l'intérieur. Environ 75 à 80 % de l'énergie utilisée par l'organisme est finalement dégagée sous forme de chaleur [1]. Le muscle en est l'illustration la plus spectaculaire : le rendement du travail musculaire n'atteint au mieux qu'un quart de l'énergie mobilisée, si bien qu'au moins les trois quarts partent en chaleur [3]. C'est pour cela qu'à un sprint, la production de chaleur grimpe de 40 à 60 fois par rapport au repos ; sans système d'évacuation, la température corporelle monterait d'environ 0,7 °C par minute et atteindrait un niveau mortel, au-delà de 41 °C, en quatre à six minutes seulement [1].

Sans thermorégulation, la chaleur d'un sprint (production ×40 à 60) ferait monter la température interne d'environ 0,7 °C par minute : partie de ~38 °C au repos, elle franchirait le seuil mortel de 41 °C en 4 à 6 minutes. Source : Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd. · feedmyhorse

Pour évacuer cette chaleur, le cheval mise massivement sur l'évaporation de la sueur, qui assure à elle seule 55 à 60 % de la dissipation. L'évaporation par les voies respiratoires en couvre environ 25 %, et la convection — le simple contact d'un air plus frais que le corps — le reste, soit 15 à 20 % [1].

Répartition des voies d'évacuation de la chaleur : l'évaporation de la sueur en assure 55 à 60 %, les voies respiratoires environ 25 %, et la convection (contact d'un air plus frais) 15 à 20 %. Source : Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd. · feedmyhorse

Ce graphique porte en lui tout le problème estival. La convection, seul mode d'évacuation « gratuit », ne fonctionne que si l'air est plus frais que le cheval. Quand la température ambiante approche celle du corps, cette voie s'effondre, et la charge bascule presque entièrement sur la sueur — au prix de pertes d'eau et de sels considérables, sur lesquelles nous reviendrons. Un cheval mal entraîné, en surpoids ou couvert de son poil dissipe encore moins bien sa chaleur : à effort égal, il en produit davantage et l'évacue moins bien [1].

Mais il existe une deuxième source de chaleur, plus discrète et pourtant centrale pour le nutritionniste : la digestion elle-même. Toute prise alimentaire s'accompagne d'une dépense d'énergie — pour digérer, absorber et transformer les nutriments — qui se dissipe en chaleur. On l'appelle l'incrément calorique (ou chaleur de digestion), et c'est le fil rouge de cet article.

L'incrément calorique : la fibre, une chaudière interne

Voici le mécanisme le plus important à saisir. Tous les aliments ne « chauffent » pas de la même manière quand le cheval les digère. La fermentation des fibres dans le gros intestin — ce vaste fermenteur qu'est le cæcum et le côlon — est un processus microbien qui dégage beaucoup de chaleur. À l'inverse, la digestion enzymatique de l'amidon dans l'intestin grêle, et surtout l'utilisation des matières grasses, en produisent nettement moins.

Une comparaison des aliments courants classe leur incrément calorique en trois niveaux (tableau 5.12) : élevé pour le foin, la paille, la luzerne et les fibres hachées ; moyen pour les cubes de fibres, l'avoine, le soja et la mélasse ; faible pour les huiles, le maïs, le blé et l'orge [2]. Autrement dit, plus un aliment est fibreux, plus sa digestion réchauffe le cheval de l'intérieur.

Ce classement est relatif : il s'énonce en niveaux, non en chiffres absolus, et se lit ainsi. On peut réduire encore la charge thermique en substituant des matières grasses aux glucides solubles, la digestion des lipides dégageant moins de chaleur [2].

Ce phénomène est un atout précieux en hiver, où la chaleur de fermentation d'un bon foin aide le cheval à se réchauffer de l'intérieur. Mais en été, il devient un fardeau. Et c'est ici que se noue le paradoxe central de la nutrition estivale.

Le double piège : les besoins montent, l'appétit descend

Rassemblons les pièces. D'un côté, la chaleur augmente le besoin d'entretien du cheval. La sudation et la thermorégulation ont un coût énergétique : l'énergie métabolisable nécessaire pour maintenir simplement le poids corporel a été mesurée 9 % plus élevée en été qu'en hiver [1]. Le cheval doit donc, en théorie, manger plus pour ne pas maigrir.

De l'autre côté, l'animal fait exactement l'inverse. Un cheval en stress thermique réduit spontanément son ingestion, précisément pour limiter l'incrément calorique lié à la digestion et à la fermentation [1]. Son organisme « comprend » que digérer produit de la chaleur, et qu'il vaut mieux moins digérer que surchauffer. La chaleur associée à la digestion des fibres — la même qui réchauffe si utilement en hiver — devient une raison de manger moins.

Le résultat est un ciseau : le besoin grimpe pendant que l'apport chute. Si l'ingestion ne suit pas la hausse des besoins, le cheval perd du poids, du lait (chez la jument) ou de la croissance (chez le jeune) [1]. C'est le premier versant du piège estival.

Le double piège de l'été : le besoin d'entretien monte (+9 % vs hiver, sudation jusqu'à 10 L/h, besoin en eau de +15 % à +400 %) au moment où l'ingestion baisse (la chaleur de fermentation coupe l'appétit ; −32 % après 36 h sans eau) ; la sueur hypertonique (Na, Cl, K) enclenche ensuite une spirale — déshydratation sans soif, thermolyse bloquée — vers le coup de chaleur. Source : Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd. · Wolter, Alimentation du cheval · feedmyhorse

À ce mécanisme s'ajoutent des facteurs de terrain que la physiologie seule ne dit pas : la chaleur raccourcit le temps de pâturage (le cheval broute moins aux heures chaudes), et les insectes piqueurs, très actifs en milieu de journée par temps chaud et sans vent, perturbent et écourtent encore les prises alimentaires [1]. Une perte de poids estivale inexpliquée par la seule qualité de l'herbe doit faire penser à la gêne occasionnée par les insectes.

Un mot sur l'embonpoint, car il aggrave tout. Si la graisse sous-cutanée est un atout isolant en hiver, un état corporel supérieur à 6 sur l'échelle de 9 devient un handicap en été : le tissu adipeux gêne le refroidissement, et un cheval trop gras a besoin de plus d'aliment pour son entretien — donc digère davantage, produit plus de chaleur, et se retrouve avec une charge thermique accrue [1]. Les chevaux en surpoids présentent d'ailleurs des fréquences cardiaques et respiratoires plus élevées, au repos comme à l'effort, par temps chaud.

L'autre versant : l'eau et les sels qui s'échappent

Le second volet du piège est hydrique. La sudation est le principal moyen de thermorégulation du cheval, et elle se paie en litres. À l'effort, un cheval peut suer jusqu'à 10 litres par heure [1] ; lors d'une course rapide en ambiance chaude, le débit monte même à 10 à 15 L/h, et sur cinq heures d'endurance les pertes atteignent 35 à 40 litres, soit 8 % du poids vif [3]. Les pertes de fluides vont de 0,25 % du poids vif pour un travail léger à 2 % pour un travail très intense [1].

La chaleur, même sans effort intense, fait déjà bondir le besoin en eau. Une simple élévation de la température ambiante de 13 à 21 °C augmente le besoin en eau de 15 à 20 % ; et lors d'un travail par forte chaleur, ce besoin peut grimper de 300 à 400 % [1]. L'eau est le nutriment dont la carence tue le plus vite après l'oxygène : ces ordres de grandeur ne sont pas anecdotiques.

Surtout, ce que le cheval perd en transpirant n'est pas de l'eau pure. Sa sueur est légèrement hypertonique — plus concentrée en sels que le plasma sanguin — et emporte du chlore, du sodium et du potassium, ainsi qu'un peu de calcium et de magnésium [1]. Elle contient même près de 10 g de protéines par litre [3]. Cette particularité crée un piège contre-intuitif, développé dans l'article théorique « Électrolytes et sueur : pourquoi le cheval qui transpire perd bien plus que de l'eau » : comme la sueur emporte proportionnellement plus de sels que d'eau, le sang s'appauvrit en sodium, or c'est justement la concentration en sodium qui déclenche la soif. La soif est physiologiquement enclenchée par une hausse d'environ 3 % de l'osmolarité plasmatique et de 5 % du sodium — deux signaux que la sudation hypertonique émousse [1]. Le cheval peut ainsi être déshydraté sans avoir soif, et refuser de boire [3].

Enfin, eau et appétit sont couplés : quand l'eau manque, le cheval mange moins. Une privation d'eau de 36 heures a réduit l'ingestion de 32 % chez des poneys [1]. Une déshydratation qui s'installe vient donc encore amputer une prise alimentaire déjà réduite par la chaleur — le piège se referme.

Quand le système se bloque : le risque de coup de chaleur

Tout ce qui précède converge vers un même danger. La déshydratation ne se contente pas d'affaiblir : elle empêche la thermolyse elle-même. Un cheval qui manque d'eau ne peut plus produire assez de sueur pour se refroidir, ce qui expose à une hyperthermie dangereuse — le fameux « coup de chaleur » [3]. Le mécanisme est en boucle : la chaleur fait transpirer, la sudation déshydrate, et la déshydratation compromet la sudation, accélérant la montée en température.

Un repère clinique simple : après un effort, si en dix minutes de repos la température centrale ne redescend pas sous 39 °C, c'est que la fatigue et la déshydratation ont atteint un niveau excessif — refroidissez activement le cheval (bains, douches, couvertures trempées) [3]. Il existe même une pathologie de la sudation, l'anhidrose, où certains chevaux — plus souvent des Pur-sang — perdent leur capacité à transpirer dans les climats chauds ; ils montrent une intolérance à l'effort et une récupération prolongée, pouvant mener à un coup de chaleur fatal [2].

Il faut toutefois garder la mesure. La tolérance du cheval à la privation d'eau est réelle : dans un environnement chaud, l'effet le plus visible de trois jours sans eau reste une soif accrue, l'animal pouvant demeurer vif jusqu'à huit jours, grâce au vaste réservoir hydrique que constitue son gros intestin [1]. Le coup de chaleur n'est pas le lot commun d'un cheval au pré par une belle journée : c'est le risque qui guette le cheval au travail, mal acclimaté, en surpoids, ou déjà déshydraté, sous forte chaleur et forte humidité.

Ce qu'il faut en tirer, en pratique

Le versant appliqué découle logiquement du mécanisme. Puisque l'incrément calorique de la fibre chauffe et que l'appétit baisse, visez par temps très chaud une ration à la fois plus dense en énergie (pour tenir dans une petite quantité) et moins productrice de chaleur : couvrez juste les besoins en protéines et apportez une part de matières grasses, qui augmentent la densité énergétique sans l'incrément calorique des fibres [1]. Fractionner en repas plus petits et plus fréquents réduit aussi la bouffée de chaleur qui suit chaque repas.

Attention toutefois : ce conseil se heurte à une limite. Réduire fortement la fibre pour limiter la chaleur de fermentation compromet la santé digestive : les rations pauvres en fibres sont à proscrire [2]. Il y a donc là un arbitrage, non une recette : ne supprimez pas la fibre, ajustez à la marge la densité et la part de matières grasses, tout en préservant le socle fourrager. C'est un arbitrage de degré, à trancher au cas par cas.

Le reste tient en quelques principes : de l'eau fraîche (idéalement 7 à 18 °C), propre et disponible en permanence — ne privez jamais d'eau un cheval chaud [3] ; un apport de sel et d'électrolytes adapté à la sudation, détaillé dans l'article dédié à la sueur ; de l'ombre et de la ventilation ; une vigilance sur l'état corporel (visez 4 à 5 sur 9, pas au-delà de 6) ; et une acclimatation progressive à la chaleur plutôt qu'une exposition brutale.

Une limite générale, enfin, pour rester honnête : le chiffre de +9 % d'énergie d'entretien en été, comme les fourchettes de besoin en eau, sont des ordres de grandeur issus de conditions expérimentales précises ; ils varient fortement avec la race, l'état d'entraînement, l'humidité et le degré d'acclimatation. Ils fixent une direction — les besoins montent quand l'appétit descend — bien plus qu'une valeur à appliquer telle quelle.

À retenir

  • Le cheval est un grand corps bien isolé, taillé pour le froid : sa zone de confort thermique est large et décalée vers le bas, et sa température critique supérieure est vite atteinte l'été (≈ 35 °C chez le jeune).
  • Digérer produit de la chaleur (l'incrément calorique), et la fermentation des fibres en dégage plus que l'amidon ou les huiles. En été, cette chaleur pousse le cheval à réduire spontanément son ingestion.
  • Le besoin d'entretien est ~9 % plus élevé en été qu'en hiver, au moment même où l'appétit baisse : c'est le « double piège » qui fait maigrir un cheval qui mange pourtant.
  • La sudation (jusqu'à 10 L/h) fait perdre eau et sels ; comme la sueur est hypertonique, le cheval peut être déshydraté sans avoir soif, et la déshydratation coupe encore l'appétit.
  • La déshydratation bloque la thermorégulation et expose au coup de chaleur — surtout chez le cheval au travail, en surpoids ou mal acclimaté. Eau fraîche à volonté, ombre et acclimatation progressive sont les garde-fous de base.

Sources

  1. Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
  2. Evidence-based Equine Nutrition : A Practical Approach for Professionals, T. Hollands & L. Drury (dir.), 2023.
  3. Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.