On parle des minéraux comme d'un bloc — « la partie minérale de la ration » — alors qu'ils forment un peuple bigarré, du calcium qu'on pèse en grammes au sélénium qu'on dose en microgrammes. Ce qui les unit n'est pas leur quantité mais une loi commune : pour chacun, trop peu nuit, la bonne dose soigne, et trop empoisonne. Comprendre cette loi et les rivalités qui lient ces éléments entre eux, c'est saisir pourquoi une ration se raisonne comme un équilibre, jamais comme une addition de compléments.
Deux familles, deux échelles de grandeur
Les minéraux ne fournissent aucune énergie et ne sont pas « brûlés » comme les glucides ou les lipides. Ils servent de charpente (l'os), de régulateurs des échanges cellulaires (dans le sang et les liquides de l'organisme) et d'activateurs des réactions biologiques, en s'accrochant au cœur d'innombrables enzymes. C'est d'ailleurs sur ce dernier point que se mesure leur pouvoir : le zinc, par exemple, participe au fonctionnement d'au moins 300 enzymes différentes [1].
La nutrition les range en deux groupes, non pas selon leur importance — tous sont vitaux — mais selon la quantité dont le cheval a besoin. D'un côté les macrominéraux (ou macroéléments), nécessaires en grammes par jour et exprimés en pourcentage de la ration : calcium (Ca), phosphore (P), magnésium (Mg), sodium (Na), potassium (K), chlore (Cl) et soufre (S). De l'autre les microminéraux, aussi appelés oligoéléments (« oligo » = peu, en grec) ou éléments-traces, requis en milligrammes par jour et exprimés en parties par million — ppm, soit milligrammes par kilo d'aliment : cuivre (Cu), zinc (Zn), fer (Fe), manganèse (Mn), sélénium (Se), iode (I) et cobalt (Co).
L'écart d'échelle est vertigineux. Un cheval adulte de 500 kg à l'entretien a besoin, chaque jour, d'environ 20 g de calcium et 14 g de phosphore, mais de seulement 1 mg de sélénium et 3,5 mg d'iode [1]. Le calcium se compte donc en grammes, le sélénium en fractions de milligramme : un rapport de un à vingt mille. Cette différence n'est pas anecdotique, car elle commande le risque. Un minéral qu'on ajoute à la louche et dont le besoin est infime se prête bien plus facilement au surdosage accidentel.
| Macrominéraux | Microminéraux (oligoéléments) | |
|---|---|---|
| Éléments | Ca, P, Mg, Na, K, Cl, S | Cu, Zn, Fe, Mn, Se, I, Co |
| Besoin quotidien | grammes | milligrammes |
| Exprimés en | % de la ration | ppm (mg/kg) |
| Rôles dominants | charpente osseuse, équilibre acido-basique et hydrique, conduction nerveuse, contraction musculaire | cofacteurs d'enzymes, transport de l'oxygène (Fe), antioxydant (Se), thyroïde (I), pigmentation et solidité osseuse (Cu, Zn) |
Repères issus de [1] (tables des besoins).
La courbe universelle : carence, optimum, toxicité
À la Renaissance, le médecin Paracelse résumait toute la toxicologie d'une formule restée célèbre : « c'est la dose qui fait le poison ». Les minéraux en sont l'illustration parfaite, à un détail près : chez eux, le manque empoisonne aussi. Chaque minéral suit une même courbe en cloche entre la quantité ingérée et la santé de l'animal.

À gauche, la carence : en dessous du besoin, l'apport ne suffit pas et des signes apparaissent — chez le poulain carencé en sélénium, une « maladie du muscle blanc » (dégénérescence musculaire), chez le cheval manquant de calcium, une déminéralisation osseuse. En augmentant la dose, on gravit une pente jusqu'à un plateau : c'est l'optimum, la plage où l'animal a tout ce qu'il lui faut. Point crucial, ce plateau est plat. Une fois le besoin couvert, ajouter davantage n'apporte plus rien : la santé ne monte pas plus haut. L'idée répandue selon laquelle « un peu plus ne peut pas faire de mal » n'a aucun fondement physiologique sur ce segment — au mieux, l'excédent est excrété (et pollue l'environnement, comme le phosphore rejeté dans les eaux), au pire il fait basculer sur la pente descendante.
Car à droite du plateau, la courbe redescend. Passé un seuil de tolérance maximal, l'excès devient à son tour délétère, puis franchement toxique. Le cheval dispose de garde-fous : pour beaucoup de minéraux, il ajuste son absorption intestinale à ses besoins. Un poulain sevré absorbe 89 % du zinc d'une ration pauvre, mais seulement 6 % d'une ration très riche [1] : l'intestin se ferme quand les réserves sont pleines. Ces régulations sont efficaces, mais elles ont des limites, et certains apports les débordent — d'autant plus vite que le minéral est requis en très faible quantité.
Ce qui rend cette courbe si utile, c'est son universalité : elle vaut pour le calcium comme pour le sélénium, pour une vitamine comme pour un oligoélément. Seule change la largeur de la zone verte, ce plateau confortable entre le trop-peu et le trop.
La fenêtre de sécurité : large chez le cuivre, redoutable chez le sélénium
C'est ici que les minéraux cessent d'être interchangeables. La distance entre le besoin et le seuil toxique — appelons-la la fenêtre de sécurité — varie d'un élément à l'autre, et cette variation dicte la prudence à observer.

Le graphique révèle un fait qui surprend souvent : en termes relatifs, les fenêtres se ressemblent. Du besoin au seuil, on trouve un facteur d'environ 10 à 25 pour la plupart des oligoéléments. Le cuivre offre même une marge très confortable : les chevaux y sont assez résistants, et des poneys ont toléré une ration à 791 mg de cuivre par kilo pendant six mois — près de quatre-vingts fois le besoin — avec pour seul effet une accumulation hépatique et rénale [1]. La dose réellement mortelle se situe entre 791 et 2 800 mg/kg. La réglementation fixe par prudence la tolérance maximale à 250 mg/kg.
Pourquoi, alors, réserve-t-on au sélénium une réputation de minéral à manier avec des gants ? Parce que le danger ne se lit pas seulement dans le rapport, mais dans les valeurs absolues et le contexte. Le besoin en sélénium tourne autour de 0,1 mg/kg de matière sèche, et les fourrages en contiennent naturellement de 0,01 à 0,3 mg/kg. On est donc d'emblée tout près du plancher — et le seuil de toxicité chronique, à 2 à 5 ppm, n'est plus très loin. Or certaines plantes accumulent le sélénium des sols riches, un foin peut en être excessivement chargé, et une erreur de complémentation suffit à franchir la ligne. Le fait divers le plus parlant : vingt poneys de polo sont morts après qu'une erreur de calcul leur eut injecté 2 g de sélénium chacun [1]. La dose orale létale n'est que de 3,3 mg par kilo de poids vif et par jour.
La leçon est double. Un même « facteur 20 » sépare le besoin du seuil pour le sélénium, mais parce qu'il s'applique à des microgrammes que la nature et les compléments atteignent facilement, la fenêtre est pratiquement étroite. À l'inverse, le fer se corrige de lui-même — le cheval en manque presque uniquement par hémorragie, jamais par défaut d'apport — et le manganèse n'a, à ce jour, jamais donné de toxicité rapportée chez le cheval. Chaque minéral a donc son tempérament : certains pardonnent l'à-peu-près, d'autres exigent la précision du milligramme.
Les rivalités minérales : quand un excès en cache une carence
Un dernier étage vient compliquer — et enrichir — le tableau. Les minéraux ne sont pas des convives polis chacun à sa place : ils se disputent les mêmes portes d'entrée dans l'intestin. Un excès de l'un peut donc provoquer la carence d'un autre, alors même que ce dernier était présent en quantité correcte dans la ration. C'est le piège des interactions, et il explique pourquoi la quantité totale de chaque minéral ne suffit jamais à juger une ration.

Le cas d'école est le couple calcium/phosphore. Ces deux éléments, qui forment à eux seuls environ 70 % du contenu minéral du corps et bâtissent l'os, s'absorbent en partie aux mêmes endroits et se gênent mutuellement. Un excès de phosphore lie le calcium dans l'intestin et empêche son absorption : la ration peut contenir assez de calcium, le cheval s'en trouvera carencé, avec déminéralisation osseuse — c'est l'« ostéofibrose », la « maladie des ânes de meuniers » nourris de sons riches en phosphore, dont la face s'épaissit au point qu'on parle de « grosse tête » [2]. D'où l'importance du rapport Ca/P autant que des quantités : il ne doit jamais s'inverser sous 1:1, et se situe idéalement autour de 1,5 à 1,8 selon le stade [2]. À l'autre bout, un excès de calcium n'est pas neutre non plus : au-delà d'un rapport Ca/P de 3, il entrave l'assimilation des oligoéléments — manganèse, zinc, fer, cuivre [2]. La fourchette tolérée reste heureusement large, de l'ordre de 0,8:1 à 6:1 chez le jeune, à condition que les apports absolus soient couverts [1].
Les oligoéléments ont leurs propres querelles. Un excès de zinc au-delà de 700 mg/kg perturbe l'utilisation du cuivre — d'où l'attention portée au rapport Zn/Cu, notamment pour l'os du cheval en croissance. L'absorption du fer, enfin, diminue quand la ration est trop riche en cadmium, cobalt, cuivre, manganèse ou zinc : les métaux se marchent sur les pieds à l'entrée de l'entérocyte. Ces antagonismes ne sont pas des curiosités de laboratoire : ils sont la raison profonde pour laquelle on ne « corrige » pas une carence en versant simplement plus du minéral manquant, sans regarder ce qui, en face, pourrait en bloquer l'accès.
Ce que cela change pour nourrir un cheval
La théorie débouche sur un principe simple et exigeant : une ration se raisonne en équilibre, pas en addition. Puisque le plateau optimal est plat, dépasser le besoin d'un minéral n'apporte aucun bénéfice ; et puisque les minéraux se concurrencent, un excès isolé peut creuser une carence ailleurs. Empiler des compléments « pour bien faire » — un pour l'os, un pour le poil, un pour l'énergie — revient à jouer contre soi : on gonfle certains apports au-dessus du seuil utile, on déséquilibre des rapports, et l'on peut fabriquer la carence qu'on prétendait éviter. Le sélénium rappelle par ailleurs qu'avec les minéraux à fenêtre étroite, l'erreur ne se rattrape pas : mieux vaut faire analyser fourrage et ration que superposer les cures à l'aveugle.
La bonne démarche consiste donc à partir de ce que le fourrage apporte déjà, à identifier le seul minéral réellement limitant, et à n'ajuster que celui-là en surveillant ses rapports avec les autres — un travail de dentellière plus que de maçon. Les mécanismes propres à chaque couple sensible sont détaillés dans les articles jumeaux de cette série : « Le rapport calcium/phosphore : pourquoi l'équilibre compte autant que les quantités », « Sélénium : l'étroite fenêtre entre carence et toxicité » et « Le fer chez le cheval : un minéral rarement carencé, souvent surdosé ».
À retenir
- Les macrominéraux (Ca, P, Mg, Na, K, Cl, S) se comptent en grammes, les oligoéléments (Cu, Zn, Fe, Mn, Se, I, Co) en milligrammes — un rapport pouvant atteindre un à vingt mille.
- Tout minéral suit la même courbe carence → optimum (plateau) → toxicité : sous le besoin on manque, au-dessus du seuil on empoisonne, et entre les deux ajouter davantage n'apporte rien.
- La fenêtre de sécurité varie : très large pour le cuivre (toléré jusqu'à ~80 fois le besoin), pratiquement étroite pour le sélénium, dont le besoin infime (0,1 mg/kg) côtoie vite le seuil toxique (2 ppm) — 20 poneys en sont morts par erreur de dosage.
- Les minéraux se concurrencent : un excès de phosphore bloque le calcium, un excès de calcium bloque les oligoéléments, un excès de zinc bloque le cuivre. Le rapport compte autant que la quantité.
- Conséquence pratique : raisonner la ration en équilibre à partir du fourrage, ne corriger que le minéral limitant, et se méfier des compléments empilés.
Sources
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
- Equine Nutrition and Feeding, D. Frape, 4ᵉ éd., 2010.
- Manual of Equine Nutrition and Feeding Management, C. Z. Buckhout & B. E. Lindberg, 2022.


