Le tourteau de soja reste la référence des sources de protéines végétales pour le cheval : c'est celle qui apporte à la fois le plus de protéines et le plus de lysine. Mais il vient de loin, et l'Europe cultive sous nos yeux des graines riches en protéines — pois, féveroles, lupins. Peuvent-elles prendre le relais ? La réponse tient moins à la teneur en protéines qu'à trois détails de mécanisme : le profil en acides aminés, la nature de l'énergie qui accompagne la protéine, et une poignée de substances antinutritionnelles que la graine embarque avec elle. Décryptage.
Pourquoi le soja sert d'étalon
Avant de chercher un remplaçant, il faut comprendre ce que l'on cherche à remplacer. Chez le cheval, et surtout chez le jeune en croissance, la qualité d'une protéine ne se juge pas à sa quantité brute mais à sa teneur en lysine — l'acide aminé « premier limitant », celui qui, s'il manque, bloque la fabrication de toutes les protéines de l'organisme quel que soit l'excédent des autres. Or le tourteau de soja cumule les deux atouts : il contient la protéine de la meilleure qualité et la plus forte teneur en lysine de tous les compléments protéiques d'origine végétale [2]. C'est pourquoi il est le complément protéique préféré pour le poulain en croissance.
Les chiffres cadrent l'ambition d'un concurrent : un tourteau de soja titre autour de 44 % de protéines, et la graine de soja extrudée affiche 39,9 % de protéines pour 2,8 % de lysine — soit 6,6 % de la protéine sous forme de lysine [1]. Autrement dit, parmi les sources protéiques, le soja est plus riche en protéines et mieux équilibré en acides aminés indispensables, avec une bonne richesse en lysine [3]. Voilà la barre à franchir : beaucoup de protéines, bien pourvues en lysine, et un équilibre aminé complet.
Protéagineux : des graines de légumineuses, pas des tourteaux
Premier point de vocabulaire, car il éclaire tout le reste. Un tourteau (soja, lin, tournesol) est le résidu solide obtenu après pressage de la graine pour en extraire l'huile : on en a retiré le gras, ce qui concentre la protéine. Un protéagineux, lui, est la graine entière d'une légumineuse cultivée pour sa richesse en protéines — pois, féverole, lupin — que l'on donne telle quelle, sans extraction d'huile. On ne compare donc pas tout à fait la même chose : d'un côté un concentré protéique, de l'autre une graine complète.
Ces graines ne sont pas des nouveautés. Les graines de légumineuses, notamment de pois ou de féveroles, ont depuis longtemps leur place dans l'alimentation du cheval [3]. Leur intérêt de fond est réel : les pulses (le terme anglais pour ces graines) contiennent 2 à 3 fois plus de protéines que les céréales, et surtout une protéine bien plus riche en lysine [2]. Pois et féveroles offrent une assez bonne richesse en protéines et en lysine, notamment pour l'alimentation des poulinières [3]. On tient donc, sur le papier, un candidat sérieux — cultivé ici, sans passer par la case tourteau importé.

Le vrai clivage n'est pas la protéine, c'est l'amidon
C'est ici que le mécanisme devient intéressant, car les trois protéagineux ne se ressemblent pas du tout dans le détail. Pois et féverole sont, en réalité, des graines amidonnées : elles ressemblent à une céréale à laquelle on aurait ajouté de la protéine. Elles titrent 21 à 26 % de protéines, mais aussi près de 42,7 % d'amidon, avec très peu de matières grasses (1,5 à 1,8 %) [1]. Autrement dit, quand on donne du pois, on apporte une dose de protéine et une dose d'amidon comparable à celle d'un grain d'orge.
Le lupin est à l'opposé exact. Il titre 32 % de protéines — le plus riche des trois — mais seulement 2 % d'amidon, compensés par 14 % de fibres et 6 % de matières grasses [1]. Le lupin se comporte donc davantage comme une graine oléo-protéagineuse fibreuse que comme un grain sucré. Le soja, lui, une fois trituré en tourteau, est lui aussi pauvre en amidon.

Pourquoi est-ce décisif ? Parce que le cheval digère mal les grandes quantités d'amidon d'un seul coup. L'amidon qui échappe à la digestion enzymatique dans l'intestin grêle bascule dans le gros intestin, où sa fermentation acidifie le milieu et déséquilibre la flore — c'est le mécanisme de fond des surcharges glucidiques. Une graine à 42 % d'amidon comme le pois doit donc être comptée dans le « budget amidon » de la ration, au même titre qu'une céréale, et introduite progressivement. Le lupin, quasi dépourvu d'amidon, échappe à cette contrainte : c'est un de ses arguments les plus solides, souvent sous-estimé.
Les facteurs antinutritionnels : la rançon de la légumineuse
Reste l'obstacle que toute graine de légumineuse crue place sur la route. Même les graines destinées à la consommation humaine contiennent des substances antinutritionnelles et potentiellement toxiques [2]. Le catalogue est long — inhibiteurs de protéases (trypsine), facteurs goitrogènes, composés cyanogènes, facteurs antivitaminiques, facteurs fixateurs de minéraux, hémagglutinines (lectines) et lathyrogènes — mais quelques mécanismes suffisent à comprendre l'enjeu.
Le plus important est l'inhibiteur de trypsine. La trypsine et la chymotrypsine sont les ciseaux à protéines que le pancréas déverse dans l'intestin grêle. L'inhibiteur les bloque : la protéine du repas est moins bien découpée, donc moins bien absorbée. Comble de l'ironie, une graine riche en protéines devient ainsi partiellement inutilisable. C'est exactement le problème du soja cru, qui doit être cuit, notamment par expansion ou extrusion, pour détruire ses facteurs antinutritionnels (antitrypsine en particulier) [3]. Les lectines, elles, agissent autrement : elles abîment les villosités de l'intestin, réduisent l'absorption des nutriments et provoquent des diarrhées. Les goitrogènes gênent la thyroïde (un effet contré par un apport d'iode), et les composés cyanogènes entravent l'utilisation de l'oxygène par les cellules.
La bonne nouvelle, c'est que ces molécules sont fragiles. La cuisson, en particulier à l'eau ou à la vapeur, détruit ou diminue fortement la toxicité de toutes ces substances [2]. Pour les lathyrogènes les plus coriaces, torréfier la graine à 150 °C pendant 20 minutes en élimine 80 à 85 %. Le traitement thermique n'est donc pas un raffinement : c'est souvent ce qui transforme une graine risquée en aliment sûr.
Mais — nuance capitale — toutes les légumineuses ne partent pas avec le même handicap. La féverole (fève des chevaux, Vicia faba), le pois fourrager (Pisum sativum), le pois chiche et le niébé sont réputés sûrs et appétents pour le cheval, même sans cuisson [2]. Ce sont justement nos protéagineux de plein champ. À l'inverse, la plupart des autres haricots (haricots rouges et apparentés) ne le sont pas : crus, ils renferment antiprotéases, lectines et facteurs antivitamine E, sont peu appétents et provoquent des coliques. Le message est donc à double détente : les protéagineux courants sont parmi les moins problématiques de la famille, ce qui explique leur usage ancien — mais ils restent des légumineuses, à traiter avec méthode.

Le cas particulier du lupin : alcaloïdes et variétés « douces »
Le lupin mérite un traitement à part, car son facteur limitant n'est pas un inhibiteur d'enzyme mais une famille d'alcaloïdes — des molécules amères et neuroactives. Le « lupinisme » est un tableau de troubles neurologiques provoqué par les alcaloïdes (lupinine, lupinotoxine) normalement contenus dans la graine de lupin amer [3]. Ces alcaloïdes, au premier rang desquels la lupanine et la spartéine, sont naturellement présents dans les variétés sauvages ou amères.
D'où l'importance de la sélection variétale. Le lupin « doux » désigne les variétés sélectionnées pour leur très faible teneur en alcaloïdes — c'est précisément cette version qui est retenue comme complément protéique du poulain en croissance, aux côtés de la féverole, en alternative au tourteau de soja [4]. Ce que change la variété douce est donc radical : elle retire de la graine ce qui la rendait toxique. Un lupin amer et un lupin doux ont la même valeur protéique sur le papier, mais un seul est utilisable en l'état.
Un second danger, indépendant des alcaloïdes, guette le lupin : la lupinose. Il ne s'agit pas cette fois d'un caractère de la graine mais d'une contamination. C'est une mycotoxicose due au parasitisme de la graine par la moisissure Phomopsis leptostromiformis, entraînant une dégénérescence du foie — un accident à distinguer du lupinisme [3]. Chevaux, moutons et bovins d'Australie et d'Europe peuvent développer cette intoxication hépatique [2]. La leçon pratique : avec le lupin, la qualité de conservation compte autant que le choix de la variété. Notons enfin que le lupin figure parmi les plantes tératogènes connues pour le cheval [2] — un risque qui concerne surtout la plante au pâturage plus que la graine sélectionnée distribuée en concentré.
Une histoire de proximité — et un piège pour les chevaux de course
L'argument qui porte les protéagineux dépasse la seule nutrition : ce sont des cultures locales. Pois, féverole et lupin doux poussent en Europe et offrent une protéine produite à quelques kilomètres, là où le tourteau de soja voyage souvent depuis l'autre hémisphère. Pour un naisseur ou une écurie soucieuse de son autonomie, remplacer même partiellement le soja par de la féverole ou du lupin doux a du sens.
Mais il faut signaler une limite peu connue, importante pour la filière course. Les protéagineux — notamment pois et féverole — ainsi que le lupin figurent parmi les matières premières « suspectes » au regard des contrôles antidopage : le lupin peut apporter de la lupanine et de la spartéine, et certaines légumineuses sont soupçonnées de véhiculer de la bufoténine [3]. Autrement dit, ces substances naturelles de la graine peuvent, à l'état de traces, déclencher un contrôle positif. Pour un cheval de compétition soumis au code des courses, la prudence s'impose donc davantage que pour un cheval de loisir ou une poulinière.
Ce qu'il faut en retenir pour rationner
Les mécanismes tracent des repères pratiques clairs, à resserrer en quelques lignes.
Pois et féverole sont d'excellents compléments protéiques, riches en lysine et sûrs même crus pour les espèces fourragères — un atout précieux pour la poulinière et le jeune. Leur revers est l'amidon (près de 42 %) : comptez-les dans le budget amidon de la ration et introduisez-les progressivement, comme une céréale.
Le lupin doux apporte le plus de protéines des trois avec quasiment pas d'amidon, ce qui en fait la graine la plus « douce » pour le tube digestif — à condition d'exiger une variété à faible teneur en alcaloïdes et une conservation irréprochable pour écarter la lupinose.
Aucun ne détrône complètement le soja pour la croissance rapide du poulain, où la densité et la constance en lysine du tourteau restent inégalées. Les protéagineux jouent en substitution partielle, comme partenaires locaux plutôt que comme remplaçants intégraux. Et pour le cheval de course, la vigilance antidopage prime.
Une dernière prudence de fond : la plupart de ces données proviennent d'ouvrages de référence et de tables de composition, non d'essais contrôlés propres à chaque variété moderne. Les fourchettes larges — 21 à 26 % de protéines pour les pulses, par exemple — rappellent qu'une analyse du lot réellement distribué reste la meilleure boussole.
À retenir
- Le tourteau de soja reste l'étalon : c'est la source végétale la plus riche en protéines (~44 %) et en lysine ; les protéagineux visent une substitution partielle, pas un remplacement total.
- Pois et féverole apportent 21–26 % de protéines mais aussi ~42 % d'amidon : ils se rationnent en partie comme une céréale. Le lupin, à 32 % de protéines et 2 % d'amidon seulement, est bien plus doux pour la digestion.
- Toute graine de légumineuse crue porte des facteurs antinutritionnels (inhibiteurs de trypsine, lectines…) ; la cuisson les détruit largement. Mais féverole, pois fourrager et pois chiche sont réputés sûrs même crus.
- Le lupin exige une variété « douce » à faible teneur en alcaloïdes (lupanine, spartéine), et une bonne conservation pour éviter la lupinose (moisissure hépatotoxique).
- Atout majeur : ce sont des protéines locales. Réserve : pois, féverole et lupin figurent parmi les matières premières suspectes en antidopage — prudence pour les chevaux de course.
Sources
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.
- Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
- Nutrition et alimentation des chevaux, W. Martin-Rosset (dir.), 2012.


