Un bulletin d'analyse de foin, c'est une colonne de sigles et de pourcentages qui intimide plus qu'elle n'éclaire. Pourtant, chaque ligne raconte une histoire précise : celle d'une plante qui a vieilli, épaissi ses parois, perdu en digestibilité et en appétence. Comprendre ce langage, c'est cesser de subir le foin qu'on achète pour enfin savoir ce qu'on donne à manger. Décryptons le bulletin ligne par ligne — et voyons pourquoi deux fibres aux noms presque identiques, l'ADF et le NDF, pilotent deux choses complètement différentes.

Pourquoi analyser un foin, et sur quelle base

Le foin est la pièce maîtresse de la ration : un cheval de 500 kg qui ingère 2 % de son poids en matière sèche mange plus de trois tonnes de foin en neuf mois. Or, contrairement à un aliment industriel, le foin long brin n'arrive avec aucune étiquette ni garantie nutritionnelle. Sa valeur dépend de l'espèce, du stade de coupe, de la fertilisation, de la météo au séchage — autant de facteurs invisibles à l'œil. Deux bottes d'apparence identique peuvent différer du simple au double sur des critères qui comptent.

D'où l'analyse de laboratoire. Mais avant de lire le moindre chiffre, il faut comprendre une convention qui gouverne tout le bulletin : tout se compare sur la matière sèche (MS). La première ligne, la matière sèche justement, indique la part du fourrage qui n'est pas de l'eau. Un foin correctement conservé titre au moins 86 % de MS (soit moins de 14 % d'humidité) ; au-delà de 20 % d'humidité au pressage, moisissures et levures se développent en quelques jours, et une botte trop humide peut même s'échauffer jusqu'à la combustion. Tous les autres pourcentages du bulletin — protéines, fibres, minéraux — sont ramenés à 100 % de MS, précisément pour qu'on puisse comparer deux foins sans que leur teneur en eau ne fausse la lecture.

Bulletin d'analyse de foin annoté : pour chaque ligne (matière sèche, protéines brutes, ADF, NDF, énergie digestible, WSC/amidon, minéraux, RFV), ce que le paramètre mesure réellement, ce qu'il pilote chez le cheval et un repère de « bon foin ». Source : Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd.

Les protéines brutes : un calcul, pas une mesure directe

La ligne « protéines brutes » (PB, ou crude protein, CP) est la plus trompeuse du bulletin, parce qu'elle n'est pas mesurée directement. Le laboratoire dose en réalité l'azote de l'échantillon. Comme les protéines contiennent en moyenne 16 % d'azote, on multiplie le taux d'azote par 6,25 (c'est-à-dire qu'on le divise par 0,16) pour estimer la teneur en protéines. Un foin à 1,6 % d'azote affiche donc environ 10 % de protéines brutes.

Le mot « brutes » a son importance : le calcul suppose que tout l'azote provient de vraies protéines. Il ne dit rien de la qualité de ces protéines — leur richesse en acides aminés essentiels comme la lysine — ni ne distingue l'azote protéique de l'azote non protéique. Un foin peut afficher un beau chiffre de PB sans pour autant couvrir les besoins en acides aminés d'un jeune cheval en croissance. La PB donne la quantité ; elle ne juge pas la qualité.

ADF et NDF : deux fibres, deux messages

C'est ici que le bulletin devient vraiment instructif — et souvent mal compris. Les fibres végétales forment la paroi des cellules, ce squelette rigide qui tient la plante debout. Elles sont liées par des liaisons dites « bêta » qu'aucun mammifère ne sait rompre : seuls les microbes du gros intestin du cheval possèdent les enzymes pour les fermenter. Deux analyses, mises au point à l'origine pour les ruminants par la méthode dite de Van Soest, découpent cette paroi de deux façons.

La NDF (neutral detergent fiber, fibre neutro-détergente) mesure la quasi-totalité de la paroi : hémicellulose, cellulose et lignine. C'est la masse totale de fibres structurales. La ADF (acid detergent fiber, fibre acido-détergente) est une sous-fraction de la NDF : le traitement acide dissout l'hémicellulose et ne laisse que la cellulose et la lignine, les fractions les plus mal valorisées. La lignine, en particulier, est la partie ligneuse de la plante (le bois, l'écorce) : totalement indigestible, elle traverse le tube digestif et ressort dans les crottins.

Retenons la hiérarchie : la NDF englobe l'ADF, qui englobe la lignine. Ces deux nombres montent ensemble à mesure que la plante mûrit, mais ils pilotent deux phénomènes distincts.

Quand l'ADF augmente, la digestibilité diminue. Puisque l'ADF pèse surtout la lignine, elle est le meilleur prédicteur chimique disponible de la digestibilité in vivo. Une équation simple relie les deux : la matière sèche digestible (DDM) ≈ 88,9 − (0,779 × %ADF). Concrètement, un foin coupé jeune à 35 % d'ADF sera digestible à environ 62 % ; le même fourrage coupé plus tard, à 45 % d'ADF, ne le sera plus qu'à 53 %. Plus il y a de lignine, moins le cheval extrait d'énergie et de nutriments de chaque bouchée.

Quand la NDF augmente, l'ingestion diminue. La NDF gonfle le contenu digestif et le sature : c'est l'effet de « remplissage » ou gut fill. Tant que la fibre n'est pas fermentée et évacuée, l'animal ne peut pas remanger. Chez le cheval, l'ingestion maximale de fourrage (en % du poids vif) s'estime par 120 ÷ %NDF. Un foin immature à 40 % de NDF autorise une ingestion maximale de 3,0 % du poids vif ; le même fourrage plus mûr à 60 % de NDF plafonne l'ingestion à 2,0 %. La plante mûrit, la NDF grimpe, et le cheval mange mécaniquement moins.

Deux fibres, deux mécanismes indépendants. L'ADF (cellulose + lignine) commande la digestibilité : plus elle monte, moins le cheval tire d'énergie de chaque bouchée. La NDF (paroi totale) commande l'ingestion par effet de remplissage : plus elle monte, moins le cheval peut manger. Formules et exemples chiffrés d'après Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd.

Une réserve de taille : le cheval n'est pas une vache

Voilà le point que les vendeurs de foin oublient volontiers de mentionner : ces méthodes, ADF et NDF, ont été développées pour les ruminants. Chez la vache, la NDF est très fortement corrélée à l'ingestion volontaire. Chez le cheval, c'est beaucoup moins net. La digestibilité de la matière sèche chute bien quand la NDF monte (coefficient de détermination r² = 0,71) [1], mais l'ingestion, elle, ne suit pas fidèlement la NDF : certains chevaux mangent davantage de foin médiocre pour compenser, d'autres réduisent leur consommation. La réponse est individuelle.

De même, le cheval ne digère la fibre qu'à hauteur de 65 à 75 % de ce que réalise un ruminant. Un bulletin conçu selon des références bovines ne se transpose donc jamais mot pour mot au cheval. Les seuils existent, ils sont utiles, mais ce sont des repères de comparaison, pas des vérités biologiques absolues.

Cela dit, ces seuils restent précieux pour trier des lots. Un foin est d'excellente qualité pour le cheval en dessous de 40 % de NDF et 31 % d'ADF. Restez sous 65 % de NDF et 45 % d'ADF ; au-delà, le fourrage n'a guère de valeur nutritionnelle et, passé 65 % de NDF, il ne sera probablement même pas consommé [1]. À l'autre extrême, la paille, avec ses 73 % de NDF et 50 % d'ADF en moyenne, sert justement de lest : ralentir l'ingestion et faire maigrir un poney obèse. Entre les deux, on module : 40–50 % de NDF et 30–35 % d'ADF conviennent aux chevaux au travail, aux jeunes et aux poulinières ; des valeurs un peu plus élevées (50–65 % de NDF, 35–45 % d'ADF) suffisent au cheval à l'entretien ou au bon faiseur, pour abaisser volontairement la densité énergétique.

L'énergie, les sucres et les minéraux : le reste du bulletin

L'énergie digestible (ED), exprimée en Mcal ou MJ par kilo de MS, est la mesure énergétique de référence en nutrition équine : c'est l'énergie brute du fourrage moins celle perdue dans les crottins. Rares sont les foins pour lesquels on dispose d'essais de digestibilité réels ; l'ED est donc presque toujours calculée à partir des autres lignes du bulletin — protéines, ADF, NDF, matière grasse, cendres. La formule est instructive : l'ED des fourrages décroît notamment quand l'ADF augmente et quand l'écart (NDF − ADF) augmente. Autrement dit, l'énergie affichée n'est pas pesée, elle est déduite des fibres. Il faut la lire comme une estimation, pas comme une certitude.

Viennent ensuite les glucides solubles, cruciaux pour les chevaux à risque métabolique ou de fourbure. Attention aux sigles, car ils ne mesurent pas la même chose. Les WSC (water soluble carbohydrates) regroupent les sucres simples et les fructanes ; les ESC (ethanol soluble carbohydrates) ne captent que les sucres simples. On en déduit les fructanes par différence (WSC − ESC), et surtout les NSC (glucides non structuraux), qui ne sont pas une mesure de laboratoire mais un calcul : NSC = WSC + amidon, l'amidon étant, lui, dosé séparément. Pour un cheval fourbu ou insulino-résistant, ces lignes valent le coût d'une analyse par voie humide (wet chemistry), la plus précise.

Enfin, les minéraux. Un bon bulletin donne les macrominéraux (calcium, phosphore, magnésium…) et les oligoéléments. Méfiance en revanche avec la ligne « cendres » (ash) de l'analyse dite proximale : elle totalise l'ensemble des minéraux inorganiques, mais ne dit rien de chacun pris séparément. Une teneur en cendres n'a donc qu'un intérêt limité ; ce sont les dosages individuels, notamment le rapport calcium/phosphore, qui pilotent l'équilibre de la ration.

Le RFV : un indice synthétique, à manier avec précaution

Pour résumer tout cela en un seul nombre, le monde du fourrage a créé le RFV (relative feed value, valeur relative d'un fourrage), très répandu aux États-Unis. Il combine les deux mécanismes qu'on vient de voir : la digestibilité tirée de l'ADF et l'ingestion tirée de la NDF, selon la formule RFV = %DDM × %DMI × 0,775. La référence est fixée à 100 pour une luzerne titrant 41 % d'ADF et 53 % de NDF. Plus le RFV est élevé, meilleur est le fourrage : une luzerne mi-floraison (RFV 125) vaut mieux qu'une luzerne pleine floraison (RFV 100).

Séduisant — mais deux limites majeures pour le cheval. D'abord, le RFV a été calibré sur des fermenteurs pré-gastriques : d'abord le mouton, puis la vache, jamais le cheval, qui fermente en aval dans le cæcum et le côlon. Le constat est sans détour : le RFV n'est pas un ajustement parfait pour les chevaux [1]. Ensuite, à cause de la variabilité inhérente à la mesure de l'ADF et de la NDF, le RFV ne peut pas servir à équilibrer une ration — seulement à comparer des lots, idéalement de même type. La règle du pouce : un écart de ±5 points de RFV n'a aucune signification pratique. Son cousin le RFQ (relative forage quality), qui intègre une estimation d'ingestion et une digestibilité mesurée à 48 h chez le ruminant, n'apporte probablement rien de plus au cheval. Le RFV reste utile faute de mieux, à condition de le voir pour ce qu'il est : un outil de tri, pas de formulation.

Le maillon faible : l'échantillonnage

On garde le plus important pour la fin, car c'est là que tout se joue. L'échantillonnage produit plus de variation dans les résultats que l'erreur du laboratoire lui-même. La variation naturelle d'un nutriment au sein d'un même foin peut atteindre 3 à 8 %, selon la part de feuilles, de tiges et d'adventices prélevée, alors que l'écart entre deux laboratoires sur le même échantillon n'est que de 1 à 3 %. Un bulletin impeccable sur un échantillon non représentatif ne vaut rien.

L'illustration la plus parlante est chiffrée : sur des bottes de luzerne identiques, un prélèvement à la sonde (carotte), un prélèvement à la main riche en feuilles et un prélèvement à la main pauvre en feuilles ont donné respectivement 30, 23 et 40 % d'ADF, et 16,4 ; 20,8 et 11,6 % de protéines [2]. La même botte, selon la façon de la prélever, passe d'un foin très digestible et riche à un foin grossier et pauvre — sur le papier.

La parade est connue : on prélève avec une sonde à foin (jamais un « flocon » ou une poignée), en carottant en diagonale 15 à 20 bottes tirées au hasard du lot, puis on réunit ces carottes en un seul échantillon composite représentatif du lot. Pour les très gros lots (100 à 200 tonnes) ou les lots hétérogènes, on monte à 35 carottes. Enfin, on choisit entre voie humide (wet chemistry, la référence, indispensable pour les NSC et tout problème de santé) et spectrométrie proche infrarouge (NIRS, plus rapide et moins chère, mais fiable seulement sur des échantillons purs d'une seule espèce, et hasardeuse sur les foins mélangés).

Le même foin de luzerne, quatre façons de le prélever, quatre résultats. Un prélèvement à la main riche en feuilles descend à 23 % d'ADF, un prélèvement pauvre en feuilles grimpe à 40 % — pour la même botte. Seule la sonde (carotte) donne un chiffre représentatif. Source : L. D. Lewis, Feeding and Care of the Horse.

Ce que change une lecture éclairée du bulletin

Comprendre le bulletin ne transforme pas le foin, mais transforme les décisions. On cesse de choisir un lot sur sa couleur ou son odeur seules pour croiser l'ADF (l'énergie qu'on en tirera), la NDF (la quantité que le cheval acceptera), les protéines (pour les jeunes et les poulinières) et les sucres (pour les chevaux métaboliques). On relit les seuils avec la réserve qui s'impose — ils viennent du ruminant — et l'on garde le RFV pour départager deux lots comparables, jamais pour bâtir une ration. Surtout, on investit d'abord dans un prélèvement sérieux : une sonde et vingt bottes valent mieux que le plus précis des laboratoires nourri d'une mauvaise poignée. Pour une ration ajustée au gramme, notamment sur un cheval malade, l'analyse reste le point de départ ; mais elle demande souvent l'appui d'un vétérinaire nutritionniste, car interpréter ces lignes en croisant les besoins réels de l'animal est un métier à part entière.

À retenir

  • Tout le bulletin se lit sur la matière sèche ; les protéines « brutes » sont un calcul (azote × 6,25) qui ne juge pas la qualité des acides aminés.
  • ADF (cellulose + lignine) → digestibilité : plus elle monte, moins le cheval tire d'énergie (35 % d'ADF ≈ 62 % digestible, 45 % ≈ 53 %). NDF (paroi totale) → ingestion : plus elle monte, moins le cheval peut manger (40 % → 3,0 % du poids vif, 60 % → 2,0 %).
  • Repères pour le cheval : excellent sous 40 % de NDF et 31 % d'ADF ; guère de valeur au-delà de 65 % et 45 %. Mais ces seuils viennent du ruminant — chez le cheval, l'ingestion suit moins fidèlement la NDF.
  • Le RFV compare des lots de foin, il ne sert pas à équilibrer une ration (variabilité de l'ADF/NDF ; indice calibré sur mouton et vache).
  • L'échantillonnage pèse plus lourd que le laboratoire : carotter à la sonde 15 à 20 bottes du lot. Une même botte de luzerne peut afficher de 23 à 40 % d'ADF selon le prélèvement.

Sources

  1. Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
  2. Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.