Regardez un pré pâturé par des chevaux depuis quelques semaines : il n'est jamais uniforme. Des plages tondues à ras, vertes et rases comme un green, côtoient des îlots d'herbe haute, montée en tige, que les animaux contournent obstinément. Ces îlots, ce sont les « refus ». Loin d'être un caprice, ce dessin en damier raconte une histoire cohérente — une histoire de goût, de crottins, de parasites et de chimie du sol qui, une fois enclenchée, s'entretient toute seule.

Un herbivore qui choisit, et qui choisit finement

Première chose à comprendre : le cheval n'est pas une tondeuse qui avale tout ce qui pousse. C'est un brouteur sélectif. Il ne mange pas les plantes les plus abondantes, mais celles qu'il préfère, en arbitrant entre appétence (le goût) et disponibilité. Tant que ses fourrages favoris ne sont pas épuisés, il ne consomme qu'une poignée des nombreuses espèces présentes [2][3]. Le stade de croissance de la plante pèse lourd dans ce tri : les pousses jeunes et immatures sont nettement préférées aux tiges âgées. Résultat mécanique de ces préférences : un pâturage brouté « par plaques », incomplètement exploité.

Cette sélectivité s'appuie sur un outil anatomique remarquable. Contrairement aux bovins, qui n'ont d'incisives qu'à la mâchoire inférieure et s'aident de la langue pour enrouler l'herbe, le cheval possède des incisives en haut et en bas. Il cisaille la végétation et peut donc brouter très près du sol [6]. Il sait même, de ses incisives, saisir des brins aussi courts que 2 mm [4]. Là où le bœuf laisse un gazon de plusieurs centimètres, le cheval rase.

Ce talent a un revers. Parce qu'il tond ras et revient volontiers sur les mêmes endroits, le cheval défie la gestion du couvert végétal : il crée des zones répétitivement broutées, très courtes, qu'il faut sans cesse aider à se régénérer [3]. Ces zones rases portent un nom en anglais — les lawns (pelouses) — par opposition aux roughs, les refus hauts et grossiers.

Le rôle décisif du crottin

Pourquoi le cheval délaisse-t-il justement certaines plages ? Le facteur déclenchant est simple et bien documenté : il évite l'herbe souillée par ses propres crottins. Le point est explicite : le cheval évite l'herbe contaminée par ses crottins, mais n'a pas de répugnance pour les zones arrosées par ses urines [1]. Ce sont donc les fèces, et non toutes les déjections, qui commandent l'évitement.

L'observation se retrouve d'un ouvrage à l'autre. La plupart des chevaux adultes refusent de brouter les zones souillées par les fèces [2]. Sur une prairie bien gérée, le cheval marche en continu et broute la parcelle de façon homogène — sauf lorsque des refus se forment du fait de l'accumulation fécale [4]. Autrement dit : sans crottins, pas de damier ; avec crottins, le damier apparaît.

Le comportement a même une signature sociale. Les chevaux concentrent souvent leurs crottins sur des aires dédiées, de véritables latrines, qu'ils évitent ensuite de brouter. Ces latrines deviennent le noyau des futurs refus. C'est ce qui distingue le cheval des ruminants : le bœuf et le mouton pâturent plus au hasard, et acceptent même de brouter autour des crottins laissés par les chevaux. À l'inverse, le cheval concentre son travail sur des zones précises. Le recouvrement entre les choix de fourrage du cheval et ceux du bovin atteint 77 % — les deux mangent en gros les mêmes plantes —, mais avec une répartition spatiale opposée : ciblée chez le cheval, dispersée chez le bovin [3].

Éviter les crottins, c'est éviter les parasites

Voici l'interprétation la plus séduisante de ce dégoût. Au pâturage, la préoccupation parasitaire majeure du cheval, ce sont les strongles, en particulier les petits strongles (cyathostomes). Or leurs formes infestantes — les larves — sont ingérées en même temps que l'herbe [5]. Et ces larves sont précisément les plus concentrées à proximité des crottins, d'où elles ont éclos.

Fuir l'herbe qui pousse au pied des crottins revient donc à fuir la zone la plus contaminée par les larves. Le comportement d'évitement fonctionne comme une hygiène parasitaire spontanée : en boudant ses propres latrines, le cheval réduit sa réinfestation. L'idée est élégante et cohérente avec la biologie du parasite.

Un mot de prudence toutefois, au nom de la rigueur : les deux faits sont documentés séparément — d'un côté l'évitement des crottins [1][2], de l'autre l'ingestion des larves de strongles avec l'herbe [5]. Le lien fonctionnel entre les deux, très largement admis, relève ici d'une synthèse logique plus que d'une expérience unique citée dans le corpus. Retenons-le comme une explication solide et plausible, pas comme un chiffre mesuré. À noter aussi que ce garde-fou n'est pas parfait : la coprophagie (l'ingestion de crottins, fréquente chez le très jeune poulain) et le surpâturage forcé, quand l'herbe propre manque, contournent l'évitement et exposent quand même l'animal [5].

Le paradoxe : le refus devient plus riche… et plus repoussant

C'est ici que la mécanique se corse et devient franchement contre-intuitive. On imaginerait volontiers que l'herbe boudée est de mauvaise herbe. C'est l'inverse au départ : les crottins fertilisent le sol sous eux. Nourries par cet apport de matière organique, les plantes de la zone de refus poussent vite et vigoureusement, produisant un fourrage luxuriant [2].

Mais deux forces se conjuguent pour que cette herbe opulente reste dédaignée. D'abord la contamination fécale, qui persiste. Ensuite, et c'est le point clé, la maturité : dopée par la fumure, l'herbe du refus monte rapidement en tige, se lignifie, devient grossière — donc peu appétente, à rebours de la préférence du cheval pour les pousses jeunes. À cause à la fois de l'augmentation de la fumure et de la maturité de la plante, cette herbe reste non broutée [2]. Le refus s'auto-protège : plus il est fui, plus il vieillit ; plus il vieillit, plus il est fui.

Et l'affaire ne s'arrête pas là. Laissée à elle-même, cette herbe haute monte en graine. Elle boucle son cycle reproductif sur place, ressème le refus, et pérennise la zone d'année en année. Le refus n'est pas une flaque figée : c'est une jachère qui s'agrandit.

Symétriquement, du côté des lawns, la dynamique appauvrit. Ces plages rases sont broutées encore et encore ; leur repousse est aussitôt reconsommée. Elle reste donc toujours jeune, feuillue, digestible — exactement ce que le cheval recherche, ce qui l'incite à y revenir. Mais à ce régime, le sol s'épuise. L'analyse agronomique française est précise : un enrichissement minéral des sols de refus a été mis en évidence, en regard d'un appauvrissement des zones surpâturées, surtout en potasse [5].

Une comptabilité minérale qui creuse l'écart

Les chiffres agronomiques éclairent le pourquoi de cette divergence. Une prairie pâturée, dans son ensemble, exporte peu : de l'ordre de 7 kg de phosphore et 7 kg de potasse par tonne de matière sèche produite. La raison ? Les animaux restituent l'essentiel via crottins et urine. Mais les zones surpâturées, elles, ne bénéficient pas de ces restitutions — les crottins tombent ailleurs, dans les refus — et exportent au bas mot 30 kg de potasse, un peu plus même que des parcelles fauchées, parce que l'herbe jeune qu'on y broute est riche en minéraux [5].

Exportation de potasse par tonne de matière sèche : ~7 kg/t à l'échelle de la prairie entière (restitutions par crottins et urine incluses) contre ≥ 30 kg/t dans les zones surpâturées, privées de ces restitutions ; ~7 kg de phosphore/t également à l'échelle du pré. Source : Alimentation des chevaux, QUAE/INRA.

Le déséquilibre est donc structurel : les crottins déplacent en permanence de la fertilité des lawns vers les roughs. Les lawns s'épuisent, produisent de moins en moins, et leur flore se dégrade — apparaissent alors pâquerettes, agrostides, pissenlits, ces indicateurs classiques de prairie fatiguée. Les roughs, sur-fertilisés, prospèrent en pure perte. Pour rééquilibrer, l'agronome doit rapporter ce que le cheval a déplacé : une vingtaine de tonnes de fumier composté, ou une fumure minérale riche en potasse (35 unités de P et 150 de K pour 5 tonnes de matière sèche, 70 P et 300 K pour 10 tonnes), à n'appliquer que sur les zones surpâturées [5].

Le coût caché : ce que les refus font perdre

Combien coûte, concrètement, cette dynamique ? Une étude souvent citée met le doigt sur l'addition. Deux lots de huit yearlings de poids et d'état comparables ont pâturé chacun 5,2 acres (2,1 ha) de luzerne de qualité égale, sans autre aliment. Un pré était pâturé en continu ; l'autre, divisé en six parcelles, en pâturage tournant. Sur le pré continu, le spot grazing — la formation de refus et de zones surpâturées — est apparu ; sur le pré tournant, il a été évité (tableau 5-4) [2][3].

Les résultats sont éloquents. Le pré continu n'a fourni que 25 jours de pâturage avant surpâturage, contre 37 pour le tournant. La quantité de fourrage effectivement valorisée a plus que doublé : environ 1 190 kg de matière sèche en continu, contre 2 431 kg en tournant. Et le gain de poids des poulains a suivi : 0,23 kg/jour contre 0,60 kg/jour, soit une croissance 2,6 fois supérieure. Cet écart tient à deux causes conjuguées : la repousse permise par le repos des parcelles, et l'absence de spot grazing dans le système tournant. Les refus ne sont donc pas qu'un problème esthétique : ils confisquent la moitié de la production de la prairie.

Essai pâturage continu vs tournant (2 lots de 8 yearlings, 5,2 acres de luzerne chacun) : le pré continu ne fournit que 25 jours de pâturage contre 37 en tournant, 1 190 kg de MS valorisée contre 2 431 kg (×2,0), et un gain de 0,23 kg/j contre 0,60 kg/j (×2,6). Petit effectif, à ne pas généraliser tel quel. Source : Feeding and Care of the Horse, tableau 5-4.

Gardons ici la juste mesure. Cet essai porte sur un petit effectif (huit animaux par lot), sur de la luzerne et sur des jeunes en croissance — un contexte particulier. On ne peut pas en extrapoler mécaniquement un « ×2 » universel pour tout pré et tout cheval. Ce qu'il établit robustement, en revanche, c'est le sens de l'effet : laisser les refus s'installer ampute la production. C'est cohérent avec l'ensemble des données disponibles.

Une boucle qui s'entretient — et comment on la casse

Récapitulons la logique d'ensemble, car sa beauté est d'être auto-entretenue. Le cheval préfère l'herbe jeune et fuit ses crottins. Cette double impulsion partage le pré en deux mondes. Les lawns, sans cesse rasés, restent jeunes et attirants, mais s'appauvrissent et se dégradent. Les roughs, fertilisés par les crottins et jamais broutés, montent en tige, se contaminent, montent en graine et s'étendent. Chaque zone renforce sa propre trajectoire, et rien, dans le comportement spontané du cheval, ne vient rééquilibrer le système. Livrée à elle-même, une prairie équine tend inexorablement vers ce damier.

Schéma de la boucle auto-entretenue : le cheval préfère l'herbe jeune et fuit ses crottins, ce qui partage le pré en deux mondes divergents. Les lawns (pelouses rases) restent jeunes et attirants mais s'épuisent, surtout en potasse ; les roughs (refus hauts), fertilisés par les crottins, montent en tige, se contaminent (larves de strongles) et montent en graine — la zone s'agrandit. Les crottins transfèrent en permanence la fertilité des lawns vers les roughs. Sources : Feeding and Care of the Horse ; Equine Clinical Nutrition ; Alimentation des chevaux, QUAE.

Puisque l'article est théorique, une seule note pratique suffit à en tirer la conséquence — les leviers concrets relevant d'un article dédié. Tous découlent directement du mécanisme. Casser la boucle signifie corriger ce que le comportement déséquilibre : faucher les refus juste après la sortie des animaux pour éliminer l'herbe âgée et provoquer une repousse homogène ; éparpiller les crottins (herse, chaîne) pour diluer la contamination et redistribuer la fertilité ; introduire des bovins ou des ovins, qui broutent au hasard et autour des crottins que le cheval dédaigne, homogénéisant le couvert ; et surtout empêcher le surpâturage par le pâturage tournant, qui laisse chaque parcelle se reposer et prive le spot grazing du temps de s'installer [2][3][5]. Chacune de ces mesures ne fait qu'une chose : rompre la dynamique que le cheval, laissé seul, entretiendrait.

Une dernière nuance de fidélité : les analyses ne s'accordent pas au mot près sur les intensités. Certaines relient d'abord les refus au chargement (densité d'animaux) et au repos des parcelles ; d'autres insistent sur les crottins et la maturité de l'herbe. Ces lectures ne s'opposent pas : elles décrivent les maillons complémentaires d'une même chaîne. Le refus au pré n'a pas une cause unique — il naît de la rencontre entre un comportement ancestral et une gestion qui le laisse s'exprimer sans contrepoids.

À retenir

  • Le cheval est un brouteur sélectif : il préfère l'herbe jeune et appétente, et évite l'herbe souillée par ses propres crottins (mais pas par son urine).
  • Cet évitement fuit aussi les zones les plus riches en larves de strongles : c'est une hygiène parasitaire spontanée (interprétation logique, non un chiffre mesuré).
  • Paradoxe : le refus, fertilisé par les crottins, pousse vite mais monte en tige puis en graine — devenant plus riche et plus repoussant à la fois.
  • En miroir, les zones rases (lawns) s'épuisent, surtout en potasse : les crottins déplacent la fertilité des lawns vers les roughs, ~7 kg de potasse/t exportés d'un pré contre ≥30 kg des zones surpâturées.
  • La dynamique s'auto-entretient et coûte cher : un essai montre une production de fourrage quasi doublée en pâturage tournant, qui évite les refus (petit effectif, à ne pas généraliser tel quel).

Sources

  1. Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
  2. Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.
  3. Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
  4. Evidence-based Equine Nutrition : A Practical Approach for Professionals, T. Hollands & L. Drury (dir.), 2023.
  5. Nutrition et alimentation des chevaux, W. Martin-Rosset (dir.), 2012.
  6. Equine Nutrition and Feeding, D. Frape, 4ᵉ éd., 2010.