On parle des électrolytes comme d'un accessoire du cheval de sport : une poudre à jeter dans la ration les jours de concours. Pourtant, derrière ce mot se cache une poignée de minéraux qui commandent l'équilibre de l'eau, la transmission des influx nerveux, la contraction des muscles et l'acidité du sang. Comprendre ce qu'ils sont et pourquoi le cheval en perd tant explique une règle qui déroute souvent : une supplémentation mal pensée est au mieux inutile, au pire nuisible. Cet article expose la physiologie ; les gestes pratiques tiennent en une courte section finale.
Que sont, au juste, les électrolytes ?
Un électrolyte est un minéral qui, dissous dans l'eau du corps, se sépare en particules porteuses d'une charge électrique — les ions. Le sel de table (NaCl) plongé dans l'eau devient ainsi du sodium chargé positivement (Na⁺, un cation) et du chlore chargé négativement (Cl⁻, un anion). Cinq de ces ions dominent la physiologie du cheval : le sodium (Na), le chlore (Cl) et le potassium (K), auxquels s'ajoutent le calcium (Ca) et le magnésium (Mg).
Leur répartition dans l'organisme n'a rien d'anodin. Le sodium est le principal cation du liquide extracellulaire — le sang et le liquide qui baigne les cellules —, contrebalancé par ses deux anions, le chlore et le bicarbonate. Le potassium, lui, est le principal cation du liquide intracellulaire : 95 % du potassium échangeable du corps se trouve dans les cellules, accompagné du magnésium [2]. Cette asymétrie — sodium dehors, potassium dedans — n'est pas un détail : c'est elle qui rend possibles la plupart de leurs fonctions.
Quatre rôles qui décident de la vie de la cellule
Régler la distribution de l'eau. L'eau du corps se déplace vers l'endroit où les ions sont les plus concentrés (par osmose). En fixant où se trouvent le sodium et le potassium, l'organisme fixe donc où va l'eau. C'est le mécanisme qui empêche les cellules de se dessécher ou, à l'inverse, de gonfler jusqu'à l'éclatement. La concentration ionique globale d'un liquide corporel, son osmolalité, est ce que le corps surveille en priorité : elle commande aussi la soif et la prise de boisson.
Conduire l'influx nerveux et la contraction musculaire. Le contraste de charges entre l'intérieur et l'extérieur de la cellule est une pile électrique miniature. Chaque nerf qui transmet un signal, chaque fibre musculaire qui se contracte, le fait en laissant brièvement le sodium entrer et le potassium sortir. Le sodium est indispensable au transport des composés à travers les membranes et à la conduction des impulsions électriques dans les nerfs et les muscles ; le potassium participe lui aussi à cette activité neuromusculaire [1]. Des pompes moléculaires — les ATPases sodium/potassium et calcium/magnésium — restaurent en permanence cet équilibre. Détail lourd de conséquences : ces pompes fatiguent pendant l'exercice, ce qui perturbe l'approvisionnement des cellules en substrats et l'évacuation de leurs déchets.
Tenir l'équilibre acido-basique. L'écart entre les cations forts (Na, K) et les anions forts (Cl) du sang — ce que les nutritionnistes appellent la différence en ions forts — influence directement le pH de l'organisme. Le chlore joue ici un rôle central, et sa fuite a des conséquences que nous verrons plus loin.
Des rôles plus spécialisés. Le chlore est aussi un composant de l'acide chlorhydrique de l'estomac : il participe donc à la digestion. Le calcium et le magnésium, eux, débordent du cadre des électrolytes de l'effort — le calcium bâtit le squelette, le magnésium contre la toxicité de l'ammoniac sanguin et sert de cofacteur à des centaines d'enzymes [3] —, mais ils partagent avec les précédents ce statut d'ion dont la concentration doit rester dans une fourchette étroite.
Ces concentrations sanguines, justement, sont maintenues au cordeau, essentiellement par le rein. Chez le cheval sain, le sodium plasmatique oscille autour de 133–143 mmol/l, le chlore autour de 100 mmol/l et le potassium seulement autour de 3,3–5,3 mmol/l [2]. Ce dernier chiffre est parlant : il y a très peu de potassium dans le sang, précisément parce que l'essentiel est stocké dans les cellules.
Pourquoi le cheval en perd autant : la sueur hypertonique
Ici, le cheval se distingue nettement de nous. La transpiration est son principal moyen d'évacuer la chaleur — 70 % environ de la chaleur produite par l'effort part par évaporation de la sueur [2] —, mais sa glande sudoripare, contrairement à la nôtre, ne sait pas retenir le sodium. Elle emporte donc beaucoup de sel avec l'eau. Résultat : la sueur du cheval est hypertonique, c'est-à-dire plus concentrée en sels que le plasma lui-même, là où la sueur humaine est au contraire diluée.
Les chiffres cadrent le phénomène. Rapportée au kilogramme de sueur, la composition ionique est d'environ 5,3 g de chlore, 3,1 g de sodium et 1,4 g de potassium [1]. L'ordre compte autant que les nombres : le chlore fuit en premier, le sodium ensuite, le potassium en dernier.

À titre de comparaison, la sueur humaine ne contient qu'environ 50 mmol/l de sodium et 60 mmol/l de chlore, contre 115 à 167 mmol/l de sodium et 160 à 181 mmol/l de chlore dans la sueur équine prolongée [2]. Le cheval sue non seulement beaucoup — de 5 à 10 litres par heure à faible intensité, jusqu'à 15 l/h à haute intensité, et un cheval d'endurance à 17 km/h peut atteindre 12,5 l/h — mais il sue salé. Les pertes de sel peuvent approcher 100 g par jour lors d'un travail intense sous climat chaud, dont 50 à 60 g par la seule sueur (à raison d'environ 4,5 g de sel par litre) et 35 à 40 g par les urines [3].
Car la sueur n'est pas la seule voie de sortie. L'urine ajuste en permanence les stocks : tout excès de sodium, de chlore ou de potassium ingéré y est évacué, l'excrétion urinaire variant directement avec l'apport [1]. C'est une soupape indispensable — mais elle explique aussi pourquoi donner des électrolytes à un cheval qui n'en perd pas revient simplement à les lui faire uriner.
Le tableau chiffré des pertes selon le volume de sueur illustre l'ampleur du phénomène pour un cheval de 500 kg : à 5 litres de sueur, il perd déjà environ 27 g de sodium, 41 g de chlore et 34 g de potassium ; à 40 litres — un long trois-jours ou une course d'endurance —, les pertes grimpent à 142 g de sodium, 254 g de chlore et 97 g de potassium [2].

La conséquence perverse : déshydraté, mais sans soif
Enchaînons les maillons. La sueur, hypertonique, emporte proportionnellement plus de sels que d'eau. Le sang qui reste s'appauvrit donc en sels : il devient hypotonique. Or c'est justement la concentration en sodium du sang qui, en montant, déclenche la soif. Un cheval qui a beaucoup transpiré se retrouve dans une situation paradoxale — la déshydratation dite hypo-ionique — : il manque d'eau, mais son sang dilué n'envoie pas le signal d'alarme [3]. Il peut donc se dessécher sans jamais avoir soif.

Ce raccourci physiologique commande toute la logique de la supplémentation, et un piège majeur : abreuver un tel cheval à l'eau pure aggrave encore la dilution. Corrigez l'hypotonicité et l'alcalose qui l'accompagne en apportant des ions — Na, K et surtout Cl [2]. Le renvoi vers l'article « Déshydratation du cheval » détaille cette cascade.
Un mot sur cette alcalose, car elle est contre-intuitive. On imagine volontiers l'effort synonyme d'acidose et d'acide lactique. Mais lors d'un effort prolongé, la perte massive de chlore dans la sueur pousse le rein à retenir du bicarbonate en compensation : le cheval devient au contraire alcalotique. C'est pourquoi ajouter du bicarbonate à un mélange d'électrolytes d'endurance est non seulement inutile mais contre-indiqué [2]. La rhabdomyolyse « coup de sang » sporadique s'accompagne d'ailleurs le plus souvent d'une alcalose métabolique liée à un manque de chlore, et non de l'acidose longtemps supposée.
La logique d'une bonne supplémentation : remplacer ce qui est perdu, dans les bonnes proportions
De tout cela découle un principe simple : une supplémentation en électrolytes n'a de sens que si elle rétablit ce que la sueur a réellement emporté, ion par ion, dans les bonnes proportions. La cible n'est pas une recette de laboratoire, c'est la composition de la sueur elle-même. Une formule cohérente contient donc surtout du sodium et du chlore — sous forme de sel, NaCl — puis du potassium en moindre quantité, exactement l'ordre observé plus haut. Le cadre réglementaire européen le formule sans ambiguïté : un aliment destiné à compenser des pertes de sueur importantes doit contenir du chlorure de sodium et devrait contenir du chlorure de potassium, les autres sels (magnésium, calcium, phosphore) restant à faible dose et facultatifs [2].
Encore faut-il ajuster les quantités au besoin réel. Pour un cheval de 500 kg au travail très intense, remplacer les pertes de sueur suppose d'apporter, au-dessus de l'entretien, environ 53 g de chlore, 31 g de sodium et 28 g de potassium par jour [1]. Ces estimations pour un travail lourd quotidien sont probablement surévaluées : un athlète d'élite ne subit pas de telles pertes tous les jours, et aucune approche unique ne convient à tous les chevaux. La supplémentation stratégique — donner selon la charge de travail et le climat du jour — vaut mieux qu'une dose forfaitaire quotidienne.
Pourquoi une supplémentation mal pensée rate sa cible
Plusieurs erreurs classiques découlent de l'oubli de cette physiologie.
Les poudres surtout sucrées. Un peu de glucose peut aider l'absorption intestinale du sodium, mais une poudre dont l'ingrédient principal est le sucre n'est pas un supplément d'électrolytes : c'est un édulcorant. Si les sels ne dominent pas la composition, le produit ne remplace pas ce que la sueur a emporté, quel que soit son goût agréable.
Les électrolytes sans eau. C'est l'erreur la plus dangereuse. Donner du sel ou une pâte d'électrolytes concentre encore les liquides d'un cheval déjà déshydraté, tant qu'il ne boit pas pour diluer cet apport. La règle est catégorique : ne rechargez jamais un cheval en électrolytes sans qu'il boive de l'eau [1]. L'étiquetage réglementaire l'impose noir sur blanc — de l'eau doit rester disponible en permanence, et au moins 20 minutes à une heure après l'administration d'électrolytes non mélangés à de l'eau. L'ingestion de sel seul est même potentiellement dangereuse pour un cheval au repos [2].
Le surdosage au repos. Chez un cheval qui ne transpire pas, l'excédent d'électrolytes est purement et simplement éliminé dans l'urine — dépense inutile — et peut irriter le tube digestif. Un apport de NaCl dépassant 6 % de l'ingéré total franchit la limite de tolérance et expose à une véritable intoxication saline : coliques, diarrhée, faiblesse, troubles de la marche, voire mort [1]. Certains chevaux développent un appétit aberrant pour le sel et peuvent vider un petit bloc en un jour ; la vigilance s'impose. Un excès de potassium n'est pas neutre non plus : il accélère la fuite urinaire du sodium et entrave l'assimilation du magnésium, et devient franchement dangereux chez les rares chevaux atteints de paralysie périodique hyperkaliémique (HYPP) [3].
L'entretien, c'est du sel ; l'effort, c'est des électrolytes + de l'eau
La distinction la plus utile est peut-être celle-ci : le besoin d'entretien et les pertes d'effort ne relèvent pas du même produit.
Au repos, le besoin d'entretien d'un cheval de 500 kg tourne autour de 10 g de sodium, 40 g de chlore et 25 g de potassium par jour [1]. Le point crucial : les fourrages sont naturellement riches en potassium — de 1 à 3 % de la matière sèche — mais très pauvres en sodium, souvent moins de 0,05 %. Une ration de foin et de céréales couvre donc facilement le potassium, mais laisse presque toujours un déficit en sodium. C'est ce déficit précis que le sel de base est censé combler, et lui seul suffit à l'entretien. Ce besoin d'entretien s'établit à 25–30 g de sel par jour, couvert par les rations communes [3].
Une pierre à sel ou du sel en libre-service laisse d'ailleurs le cheval réguler lui-même sa consommation, grâce à un appétit spécifique pour le sel. La variabilité est cependant énorme : les prises volontaires vont de 9 à 143 g par jour selon les chevaux, et de 5 à plus de 200 g chez un même cheval d'un jour à l'autre [1]. L'accès libre reste néanmoins le filet de sécurité le plus simple pour l'entretien.
Les électrolytes composés, eux, ne se justifient que lorsque la sueur creuse un trou que le sel seul ne comble plus — travail intense, chaleur, transport prolongé dans un van surchauffé. Là, et là seulement, on cherche à remplacer un cocktail (Na, Cl, K) dans les proportions de la sueur, et toujours accompagné d'eau. Confondre les deux logiques — donner un supplément d'effort à un cheval au pré, ou compter sur une pierre à sel pour couvrir les pertes d'un raid d'endurance — revient à se tromper d'outil.
En pratique : quelques principes
Cet article est théorique ; les repères de dosage et de timing sont développés ailleurs. Retenons l'essentiel des conséquences pratiques. Assurez d'abord l'entretien par un accès permanent au sel, qui corrige le déficit chronique en sodium des rations à base de fourrage. Réservez les électrolytes composés aux situations de sudation réelle, en calant leur composition sur celle de la sueur (Na et Cl dominants, puis K) et leur dose sur la charge de travail et le climat du jour, sans forfait quotidien. Toujours garantir de l'eau — un cheval doit boire pour que les électrolytes le réhydratent au lieu de l'assécher. Ne donnez rien « au cas où » à un animal qui ne transpire pas : le surplus est éliminé ou irrite. Ces principes prolongent les articles « Électrolytes et sueur » et « Déshydratation du cheval », auxquels on renverra pour le détail des mécanismes de perte hydrique.
Une nuance de méthode, enfin : la plupart de ces chiffres reposent sur des estimations de terrain et des effectifs modestes, et certaines recommandations pour le travail lourd sont probablement excessives. Les proportions ioniques de la sueur, elles, sont solidement établies et convergent d'une source à l'autre — c'est sur elles qu'il faut raisonner, plutôt que sur une dose universelle.
À retenir
- Les électrolytes (Na, Cl, K, plus Ca et Mg) sont des minéraux ionisés qui commandent la répartition de l'eau, l'influx nerveux, la contraction musculaire et l'équilibre acido-basique.
- La sueur du cheval est hypertonique : elle emporte plus de sels que le sang (surtout du chlore, puis du sodium, puis du potassium : ~5,3 / 3,1 / 1,4 g par kg de sueur). Le cheval peut donc se déshydrater sans avoir soif.
- Une bonne formule imite la composition de la sueur : d'abord Na et Cl, puis K. Le sucre n'est pas un électrolyte.
- Deux logiques distinctes : l'entretien se couvre au sel (~25-30 g/j), les pertes d'effort (jusqu'à ~100 g/j) par des électrolytes + de l'eau.
- Sans eau, les électrolytes aggravent la déshydratation ; au repos, un excès est éliminé dans l'urine ou devient irritant, voire toxique au-delà de 6 % de l'ingéré.
Sources
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Evidence-based Equine Nutrition : A Practical Approach for Professionals, T. Hollands & L. Drury (dir.), 2023.
- Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
- Equine Nutrition and Feeding, D. Frape, 4ᵉ éd., 2010.


