Suivons un brin d'herbe. De l'instant où les lèvres du cheval l'arrachent au pré jusqu'à sa sortie sous forme de crottin, il traverse une enfilade d'organes aux règles radicalement différentes : un broyeur de précision, un tube à sens unique, une petite cuve acide, une longue usine à enzymes, puis une chambre de fermentation démesurée. Comprendre cet enchaînement, c'est comprendre pourquoi le cheval est ce curieux hybride qu'on appelle un « fermenteur du gros intestin monogastrique » — et pourquoi presque toutes les règles de son alimentation en découlent.
Un plan d'ensemble : le fermenteur du gros intestin
Avant d'ouvrir la visite, posons la carte. Le tube digestif du cheval se lit en deux moitiés fonctionnelles. En tête, un appareil de type monogastrique — comme celui du porc ou de l'humain — où le cheval digère lui-même, avec ses propres enzymes, les sucres, l'amidon, les protéines et les graisses. En queue, un gros intestin colossal, transformé en cuve de fermentation où des milliards de microbes attaquent la fibre que nul mammifère ne sait couper seul. Le cheval a donc placé sa grande chambre de fermentation après son intestin, à l'inverse de la vache qui la place avant : c'est un fermenteur post-gastrique, ou « fermenteur du gros intestin ».
Cette architecture se lit dans les volumes. Sur un tube digestif d'environ 230 litres chez un cheval de 500 kg, l'estomac compte 15 litres (7 %), l'intestin grêle 70 litres (30 %), le cæcum 30 litres (13 %) et le côlon avec le rectum 115 litres (50 %) [3]. Autrement dit, la seule zone de fermentation pèse près des deux tiers de la capacité digestive. Notre brin d'herbe va donc passer l'essentiel de son voyage tout au bout du parcours. Suivons-le, segment par segment.

La bouche : un broyeur de précision, arrosé de salive
Tout commence par la préhension. Chez le cheval, c'est le rôle de la lèvre supérieure, forte, mobile et sensible, qui glisse le fourrage entre les dents — là où la vache, elle, se sert de sa langue [2]. Autre différence marquante avec les bovins : le cheval possède des incisives en haut et en bas, ce qui lui permet de tondre l'herbe au ras du sol en la cisaillant. La langue déplace ensuite les brins vers les dents jugales, les grosses molaires et prémolaires du fond, véritable organe de broyage.
Et le broyage est intense. Le cheval effectue entre 3000 et 3500 mouvements de mastication par kilo de foin long, contre seulement 800 à 1200 par kilo de concentré ; sur une journée, un cheval nourri au foin mâche environ 40 000 fois, contre 10 000 fois seulement s'il reçoit des granulés [2]. Ce travail réduit les particules à moins de 1,6 mm, et les deux tiers des particules de foin retrouvées dans l'estomac font moins de 1 mm. C'est la première étape indispensable : plus le brin est finement broyé, plus il offrira de surface aux sucs digestifs puis aux microbes.

La mastication déclenche un second phénomène, capital : la salivation. Le cheval sécrète 10 à 12 litres de salive par jour et, contrairement à la nôtre, cette salive n'a aucune activité enzymatique digestive [2]. Elle ne pré-digère rien. Son rôle est ailleurs : lubrifier le bol alimentaire (son mucus prévient le « bouchon œsophagien ») et surtout tamponner, grâce à une teneur en bicarbonate d'environ 50 mEq/L. Détail crucial, la salive ne coule qu'en mâchant : plus le cheval mastique, plus il produit de tampon. Un brin d'herbe longuement broyé arrive donc dans l'estomac abondamment enrobé de mucus et de bicarbonate — un aliment concentré avalé trop vite, beaucoup moins.
L'œsophage : un tuyau à sens strictement unique
Notre brin, réduit en pâte et enrobé de salive, est dégluti. Il s'engage dans l'œsophage, un tube musculeux d'environ 1,5 mètre (60 pouces) qui descend le long de l'encolure, traverse le thorax et le diaphragme pour rejoindre l'estomac [4]. Une onde péristaltique — cette contraction qui progresse comme on ferait avancer du dentifrice dans son tube — pousse le bol vers le bas en quelques secondes.
Ce trajet a une particularité décisive : il ne fonctionne que dans un sens. Il n'existe chez le cheval aucun péristaltisme inverse, et l'entrée de l'estomac est verrouillée par un sphincter cardial puissant qui, sous la pression, se ferme au lieu de s'ouvrir. Conséquence : le cheval ne peut ni vomir, ni éructer, ni renvoyer un aliment coincé. Ce n'est pas une anecdote mais l'une des clés de sa vulnérabilité digestive — le mécanisme complet est développé dans l'article théorique « Pourquoi le cheval ne peut pas vomir : anatomie d'une valve à sens unique ». Retenons ici que, pour notre brin d'herbe, il n'y a pas de marche arrière : la seule issue est vers l'avant.
L'estomac : petit, acide en permanence, à double visage
Première surprise du voyage : l'estomac est minuscule. Chez un cheval de 500 kg, il ne contient que 7,5 à 15 litres, soit environ 8 à 10 % du tube digestif seulement [1][2]. Il ne se remplit en moyenne qu'aux deux tiers, pour une capacité fonctionnelle voisine de 10 à 12 litres — quand la masse avalée chaque jour, aliments et salive confondus, atteint 50 à 70 litres [3]. Le calcul est implacable : l'estomac doit se vider 6 à 8 fois par jour [3]. C'est un organe de transit rapide, pas de stockage. Les liquides le traversent d'ailleurs en un éclair (75 % ont disparu en 30 minutes), tandis que la matière sèche s'évacue plus lentement (plus de 98 % en 12 heures).
Notre brin y séjourne donc peu, mais il y est transformé. L'estomac sécrète de l'acide chlorhydrique et de la pepsine, l'enzyme qui amorce la découpe des protéines. Point remarquable, cet acide est produit en continu, même à jeun — une différence de taille avec l'humain. Et l'organe présente deux visages : sa moitié haute est tapissée d'une muqueuse squameuse non protégée, sa moitié basse d'une muqueuse glandulaire qui, elle, se défend par du mucus et du bicarbonate. Cette « double muqueuse », séparée par la ligne du margo plicatus, explique la sensibilité du cheval aux ulcères et fait l'objet d'un article dédié. Dans la partie haute, une fermentation modeste s'amorce même, tamponnée par la salive — d'où l'importance, encore une fois, d'un brin bien mâché.
L'intestin grêle : l'usine à enzymes, rapide mais vite débordée
Franchie la sortie de l'estomac (le pylore), notre brin entre dans l'intestin grêle, un tube étroit et très long : 20 à 22 mètres pour 40 à 50 litres, voire 16 à 25 m selon le format [1][2]. C'est ici que se joue l'essentiel de la digestion propre du cheval. Le duodénum, premier segment, reçoit chaque jour un déluge de sucs : environ 5 litres de bile — le cheval n'a pas de vésicule biliaire, la bile s'écoule en continu —, 7 litres de suc pancréatique et 5 à 7 litres de sucs intestinaux [3].
Le travail y est enzymatique et minutieux. L'amidon, ces longues chaînes de glucose, est coupé par l'α-amylase pancréatique puis par les enzymes de la muqueuse, qui libèrent le glucose aussitôt absorbé. Les protéines sont hydrolysées en acides aminés — environ deux tiers des protéines de la ration sont digérées avant le cæcum. Les graisses, émulsionnées par la bile, sont découpées et absorbées ici même. Mais l'usine travaille sous contrainte de temps : le contenu progresse vite, atteignant le cæcum 2 à 8 heures après l'ingestion, une partie du liquide en moins d'une heure. Et elle a un point faible bien identifié : l'α-amylase du cheval ne représente que 5 à 6 % de la concentration mesurée chez le porc. Quand l'amidon arrive en excès, l'usine est submergée et le surplus file plus loin, non digéré — avec les conséquences que l'on verra. La distinction entre cette digestion enzymatique et la fermentation qui suit est développée dans l'article « Intestin grêle contre gros intestin : deux usines digestives, deux logiques ».
Pour notre brin d'herbe, toutefois, le grêle n'a fait qu'effleurer l'essentiel. Sa charpente — la fibre — a résisté à toutes les enzymes. Elle arrive intacte à la porte du gros intestin.
Le cæcum : l'entrée dans la cuve de fermentation
Passé la valve iléo-cæcale, le décor change du tout au tout. Notre brin débouche dans le cæcum, un grand cul-de-sac (une poche borgne dont l'entrée et la sortie sont proches) de 0,9 à 1,2 mètre de long, d'une contenance d'environ 33 litres. Ici, plus une seule enzyme du cheval : la paroi ne sécrète que du mucus. La digestion est entièrement déléguée à une population microbienne dense — de l'ordre de 5 à 7 milliards de germes par gramme de contenu, un ordre de grandeur comparable à celui du rumen de la vache [3].
Ces microbes savent faire ce qu'aucun mammifère ne sait faire : rompre la cellulose et l'hémicellulose, ces glucides de paroi végétale chimiquement verrouillés. En les fermentant, ils libèrent des acides gras volatils (AGV) — acétate, propionate, butyrate — qui, absorbés à travers la paroi, deviennent une source d'énergie majeure. Le cæcum est un milieu taillé pour ces organismes anaérobies : chaud (39 °C), très humide (environ 92 % d'eau), sans oxygène, et vigoureusement brassé. Son contenu solide s'y renouvelle vite, en moins de quatre heures : le cæcum mélange et ensemence, avant de transmettre au côlon. Le fonctionnement détaillé de cette cuve fait l'objet de l'article « Le cæcum, cette "cuve de fermentation" : comment le cheval tire l'énergie de la fibre ».
Le gros côlon : là où le voyage prend son temps
Notre brin — désormais une bouillie de fibres en cours de digestion — passe dans le gros côlon (ou côlon ascendant), le plus vaste compartiment de tout le tube : 3 à 3,7 mètres de long, environ 80 litres, à lui seul plus de 40 % de la capacité digestive. La fermentation, amorcée au cæcum, s'y poursuit et s'y achève. C'est ici que se joue la vraie récompense énergétique de la fibre.
Car la fermentation est un processus lent, et le côlon lui offre le temps qu'il faut : son contenu y chemine sur 36 à 48 heures, contre moins de quatre heures dans le cæcum. Cette patience paie. Les proportions d'AGV produits sont remarquablement stables — environ 75 % d'acétate, 18 % de propionate, 6 % de butyrate — pour un total de l'ordre de 500 à 1000 grammes par jour, avec un pic six heures après le repas. Au bout du compte, ces AGV couvrent en moyenne 25 à 30 % des besoins énergétiques du cheval, et jusqu'à près de 50 % avec des régimes très fibreux [3]. Près d'un tiers de l'énergie du cheval sort donc d'un aliment que ses propres enzymes n'ont jamais pu toucher.
Le côlon a une seconde mission, indissociable de la première : récupérer l'eau. La fermentation exige un milieu très hydraté, mais cette eau ne doit pas être perdue. À mesure que le contenu avance, le côlon la réabsorbe — un processus couplé à l'absorption des AGV et du sodium. Fermentation, extraction d'énergie et gestion de l'eau sont ainsi trois fonctions liées dans un même organe. C'est pourquoi tout dérèglement du transit se paie ici : trop rapide, l'eau n'est plus réabsorbée et c'est la diarrhée ; trop lent, le contenu se dessèche et le risque de bouchon (impaction) apparaît, notamment aux endroits où le côlon se rétrécit et tourne, comme la flexure pelvienne.
Le petit côlon et le rectum : la mise en forme du crottin
Notre brin, réduit à ses résidus indigestibles — surtout de la lignine, la seule fraction que même les microbes ne dégradent pas —, entre dans le petit côlon (ou côlon descendant), long d'environ 3 mètres pour 18 à 19 litres. Son diamètre est plus étroit et, fait notable, son contenu est nettement plus sec que celui du gros côlon : l'essentiel de l'eau a été récupérée en amont [4]. C'est là que la masse fécale prend sa forme définitive. Le petit côlon la moule en boules — les crottins caractéristiques du cheval —, dont plus de la moitié du poids sec est constituée de bactéries [2].
Le voyage s'achève dans le rectum, court segment d'environ 0,3 mètre qui débouche à l'anus. La quasi-totalité du délai total de transit — en moyenne une trentaine d'heures, davantage pour un fourrage long et fibreux — s'est jouée dans le gros intestin, où notre brin a passé, et de loin, la plus grande partie de son séjour [3]. De la bouchée d'herbe au crottin, il aura été broyé, acidifié, arrosé d'enzymes, puis longuement fermenté par une flore à qui le cheval doit près d'un tiers de son énergie.
Ce que ce voyage impose en pratique
De cette anatomie découlent, presque mécaniquement, les grandes règles du rationnement — développées dans les articles pratiques dédiés. Trois idées résument l'essentiel. D'abord, le fourrage est le carburant central, pas un simple lest : c'est lui qui alimente la cuve de fermentation d'où provient l'essentiel de l'énergie d'un cheval au repos, et qui entretient la mastication, la salivation et la motricité digestive. Ensuite, il ne faut jamais saturer l'intestin grêle en amidon : au-delà de sa faible capacité enzymatique, l'amidon déborde vers le gros intestin, y fermente de façon désordonnée en acide lactique, acidifie la flore et expose aux coliques comme à la fourbure — d'où le fractionnement des concentrés et les transitions progressives. Enfin, l'estomac minuscule et sans soupape commande des repas fractionnés, de l'eau à disposition et un ordre de distribution — eau, puis fourrage, puis concentré — qui ménage un organe conçu pour un flux continu, jamais pour de grosses portions d'un coup.
À retenir
- Le cheval est un fermenteur du gros intestin monogastrique : il digère lui-même sucres, amidon, protéines et graisses en tête de tube, puis délègue la fibre à une flore logée en queue, dans un gros intestin qui concentre environ 60 à 70 % de la capacité digestive.
- La bouche broie intensément (jusqu'à ~40 000 mastications/jour au foin) et produit 10-12 L/jour de salive qui ne digère rien mais lubrifie et tamponne ; l'œsophage ne fonctionne que dans un sens (ni vomissement, ni éructation).
- L'estomac est petit (7,5-15 L, ~10 % du tube), acide en permanence, et se vide 6 à 8 fois par jour ; l'intestin grêle (20-22 m, 40-50 L) digère vite par voie enzymatique, mais son amylase est faible (5-6 % du niveau du porc).
- Le cæcum (~33 L) et le gros côlon (~80 L) fermentent la fibre en acides gras volatils qui couvrent 25-30 % des besoins énergétiques (jusqu'à ~50 % en régime fibreux), tout en récupérant l'eau ; le contenu y séjourne 36-48 h.
- Le transit total dure environ 30 heures, l'essentiel passé dans le gros intestin ; le petit côlon assèche le résidu et forme les crottins.
Sources
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Equine Nutrition and Feeding, D. Frape, 4ᵉ éd., 2010.
- Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
- Manual of Equine Nutrition and Feeding Management, C. Z. Buckhout & B. E. Lindberg, 2022.

