Un trotteur boucle son mile en un peu plus de deux minutes ; un attelage de marathon peut tirer sa voiture pendant plus d'une heure sur un parcours accidenté. Ni l'un ni l'autre n'est un pur sprinteur, et ni l'un ni l'autre n'est un galopeur de plat. Ce sont des athlètes de l'effort soutenu, dont la performance se joue moins sur l'explosion que sur la capacité à produire de l'énergie sans jamais s'arrêter — et à choisir le bon carburant pour ne pas s'épuiser. Comprendre pourquoi la graisse et les fibres, plus que l'amidon, sont la logique de ces disciplines, c'est plonger dans la physiologie de l'aérobie prolongée et de l'épargne du glycogène.

Trois efforts, trois carburants : où se situent le trot et l'attelage ?

Avant de nourrir un cheval, il faut savoir ce que son muscle brûle. Les physiologistes distinguent trois grands types d'exercice selon la source d'énergie mobilisée. Le sprint — un quart de mile (400 m) ou moins, une minute ou moins à près de 100 % de l'intensité maximale — repose sur le métabolisme anaérobie, c'est-à-dire la production d'énergie sans oxygène, à partir du glycogène musculaire (la forme de stockage du glucose dans le muscle). C'est le registre du sprinter Quarter Horse et des concours de traction de force. À l'opposé, l'endurance désigne les activités de deux heures ou plus à faible intensité, qui utilisent le métabolisme aérobie — la combustion des substrats en présence d'oxygène — comme les raids, la randonnée de compétition et le travail de trait, de ferme ou d'attelage prolongé [1].

Entre les deux se trouve le demi-fond : des épreuves de 0,8 à 3 km (0,5 à 2 miles), de plusieurs minutes, à une intensité moyenne de 75 à 95 % du maximum, qui font travailler les deux voies ensemble, aérobie et anaérobie. Et c'est très précisément là que se range la course au trot du Standardbred, aux côtés du galop de plat [1][4]. Le trotteur de course est donc un athlète mixte : son effort dure trop longtemps pour être un pur sprint anaérobie, mais reste trop intense pour être une simple balade aérobie.

Cette position intermédiaire n'est pas une subtilité d'école : elle commande toute la ration. Le trotteur a besoin d'un fond aérobie solide — que l'on construit surtout par du travail long et lent à l'entraînement — plus d'une capacité anaérobie pour tenir l'allure en course. Le cheval d'attelage de randonnée ou de marathon, lui, penche franchement vers le côté prolongé du spectre. Dans les deux cas, la question centrale devient : comment fournir de l'énergie sur la durée sans dilapider les réserves limitées et sans surchauffer la machine ?

Le paradoxe des réservoirs : beaucoup de gras, très peu de sucre

Voici le chiffre qui recadre tout. Le muscle stocke deux carburants : de la graisse, sous forme de triglycérides, et du glucose, sous forme de glycogène. Or les proportions sont vertigineusement déséquilibrées. Chez un cheval de 454 kg, les réserves de tissu adipeux avoisinent 40 kg, tandis que l'ensemble du glycogène musculaire et hépatique, plus les triglycérides intramusculaires, ne pèse que 3 à 5 kg [1]. Le cheval transporte donc près de dix fois plus de « carburant gras » que de « carburant sucre ». Pour un effort qui se compte en dizaines de minutes ou en heures, le message physiologique est clair : mieux vaut apprendre à brûler la graisse.

Réserves énergétiques d'un cheval de 454 kg : environ 40 kg de graisse (tissu adipeux) contre seulement 3 à 5 kg de glycogène et de triglycérides musculaires — un rapport d'environ dix pour un. Source : Equine Clinical Nutrition, 2e éd., ch. 18.

Encore faut-il que l'intensité le permette. La graisse et le glycogène ne se consomment pas dans les mêmes proportions selon l'effort : plus l'exercice est intense, plus la part du glycogène local grimpe ; plus il est doux et long, plus la graisse prend le relais. C'est le crossover concept — étant entendu qu'à chaque instant les deux carburants sont utilisés simultanément, jamais l'un à l'exclusion de l'autre. Les mesures sont parlantes : à faible intensité, l'oxydation des lipides fournit environ 55 % de la dépense énergétique, contre environ 25 % à haute intensité ; symétriquement, le glycogène musculaire couvre environ 30 % de la dépense à 30 % de la VO₂max (la consommation maximale d'oxygène, un indicateur de l'intensité) mais bondit à 65 % à 60 % de la VO₂max [1].

Le crossover concept : à faible intensité les lipides fournissent environ 55 % de la dépense énergétique et le glycogène musculaire environ 30 % ; à plus haute intensité (60 % de la VO₂max) les proportions s'inversent — lipides ~25 %, glycogène ~65 %. Les deux carburants sont brûlés simultanément à tout instant. Source : Equine Clinical Nutrition, 2e éd., ch. 18.

Pourquoi la graisse est-elle le carburant du fond, et le glycogène celui de la vitesse ? Parce que les grandes réserves de lipides produisent de l'ATP — la monnaie énergétique de la cellule — plus lentement que le glycogène, mais en dégageant moins de CO₂, un facteur majeur de la fréquence respiratoire et de la production de chaleur [1]. Le glycogène, lui, est immédiatement disponible mais limité, et « coûte » plus de CO₂. Sur un sprint, cette rapidité est un atout décisif ; sur un effort qui dure, c'est une impasse — car le réservoir de sucre se vide vite.

Le talon d'Achille : un glycogène lent à refaire le plein

Et il se vide vraiment. Une hypoglycémie et une fatigue s'installent lorsque le glycogène musculaire est épuisé — c'est l'équivalent équin du « mur » du marathonien. Le problème est que le cheval reconstitue son glycogène très lentement, bien plus lentement que l'humain. Après un exercice déplétant, un apport massif d'amidon ne restaure que 52 % de la concentration de repos en 24 heures ; même une perfusion intraveineuse de glucose ne plafonne qu'à 75 % [1]. Il faut compter deux à trois jours pour une reconstitution complète.

Deux conséquences en découlent, capitales pour un trotteur qui enchaîne les courses ou un attelage qui travaille plusieurs jours d'affilée. D'abord, le « chargement en glycogène » cher aux marathoniens humains est quasiment inopérant chez le cheval : une surcharge musculaire en glycogène n'est pas réalisable, faute d'une vitesse de recharge suffisante [1]. Ensuite — et c'est le levier nutritionnel majeur —, tout ce qui épargne le glycogène pendant l'effort a de la valeur, puisque ce que l'on n'a pas brûlé n'a pas besoin d'être laborieusement reconstitué. D'où l'intérêt d'un muscle qui sait puiser largement dans la graisse.

L'adaptation au gras : brûler du lipide pour économiser le sucre

C'est ici qu'intervient un mécanisme central de la nutrition d'effort : l'adaptation au gras. Un muscle habitué à un régime riche en matières grasses « apprend » à oxyder davantage de lipides, ce qui lui permet d'épargner son glucose plasmatique et son glycogène pour les moments où ils seront vraiment indispensables — l'accélération finale du trotteur, la côte du marathon. Chez le cheval, il est bien établi que les rations riches en gras réduisent l'utilisation du glucose et du glycogène à l'exercice grâce à une plus forte oxydation lipidique dans les efforts aérobies [3]. Après adaptation, les concentrations de glucose et de glycogène mesurées pendant et après un test d'effort sont plus élevées chez les chevaux supplémentés en gras [2].

Le Standardbred fournit un exemple direct. Des trotteurs recevant une ration riche en gras (11,8 % de matières grasses dans la matière sèche) au lieu d'une ration pauvre (1,5 %) ont montré, lors d'un test d'effort sous-maximal standardisé, une accumulation de lactate sanguin plus faible après quatre semaines d'adaptation [2]. Un lactate plus bas signifie que le muscle reste davantage en filière aérobie et sollicite moins la voie anaérobie — exactement l'objectif recherché pour tenir une allure de course sans « caler ».

L'atout du gras tient aussi à sa densité. Les lipides concentrent environ 2,25 fois plus d'énergie que les glucides, soit approximativement 3 à 3,5 UFC par kilogramme de matières grasses [6]. On peut donc relever le niveau énergétique de la ration sans en gonfler le volume — précieux chez un cheval qui doit déjà ingérer beaucoup de fourrage. Le gras présente d'autres avantages : bonne acceptabilité, haute digestibilité, excellent rendement métabolique, et surtout absence de pic d'hyperglycémie et d'hyperinsulinémie après le repas [6]. Cette absence de flambée hormonale contribue à prévenir la surcharge du muscle en glycogène qui prédispose aux myosites aiguës — le fameux « coup de sang », ou rhabdomyolyse — et l'épuisement précoce dans les efforts longs. Le cheval digère efficacement la graisse, et son ajout présente un intérêt particulier pour le travail d'endurance [7].

Restons honnêtes sur la solidité des preuves, car elle n'est pas uniforme. Les résultats se contredisent parfois : d'autres Standardbreds recevant un régime gras (39 g/kg de matière sèche) pendant seulement 21 jours ont, eux, présenté des taux de lactate plus élevés à l'exercice — un désaccord attribuable à une durée d'adaptation plus courte ou à une quantité totale de gras différente [2]. De même, lors d'une course de 1 600 m, l'ajout de gras n'a pas ralenti la vitesse d'utilisation du glycogène [2]. Une limite méthodologique tenace demeure : la plupart des études ont remplacé des calories glucidiques par des calories lipidiques, si bien qu'on démêle mal l'effet du gras ajouté de celui de l'amidon retiré [3]. La direction générale — plus de gras et de fibres, moins d'amidon — est bien étayée ; le détail des mécanismes et l'ampleur de l'effet le sont moins, et souvent sur de petits effectifs.

Les fibres : le carburant lent qui est aussi un réservoir d'eau

L'autre pilier de l'énergie durable, ce sont les fibres — et c'est peut-être la signature la plus originale du cheval. Les glucides des parois végétales, indigestibles dans l'intestin grêle, sont fermentés par les micro-organismes du gros intestin en acides gras volatils (AGV, aussi appelés acides gras à chaîne courte), une source d'énergie de long terme libérée en flux continu. Un cheval de fond bien pourvu en fourrage bénéficie ainsi d'un apport d'énergie régulier qui dure plus longtemps que le glycogène. Chez le trotteur, l'effet se mesure : un régime riche en fibres augmente la disponibilité en acétate à l'exercice et s'accompagne de concentrations de lactate plus basses — encore un signe que l'on reste davantage en aérobie [1][2].

Mais les fibres jouent un second rôle, décisif pour l'effort long : le gros intestin du cheval est un réservoir d'eau et d'électrolytes. Plus le cheval fermente de fibres, plus son gros intestin retient d'eau et de sels, constituant une réserve interne mobilisable pendant l'effort — un tampon contre la déshydratation. À l'inverse, une ration concentrée, pauvre en fibres, vide ce réservoir. C'est un argument de plus pour bâtir la ration du trotteur comme de l'attelage sur du fourrage de qualité.

Une nuance, toutefois : ces deux atouts du gras et des fibres peuvent entrer en tension. Substituer de l'huile à de l'amidon abaisse la digestibilité apparente des fibres chez le trotteur, ce qui réduit précisément la capacité de rétention d'eau du gros intestin [1][2]. Autrement dit, on n'ajoute pas du gras indéfiniment : il s'agit de relever modérément le niveau lipidique tout en préservant un socle fibreux abondant.

Combien d'énergie, et combien d'eau ?

Reste à quantifier. Le besoin énergétique d'un cheval au travail s'ajoute à son entretien, et croît avec l'intensité et la durée de l'effort. L'entretien se majore de 25 % pour un travail léger, 50 % pour un travail moyen et 100 % pour un travail intense ; pour le cheval de trait, on ajoute 10 % du besoin d'entretien par heure de travail — une règle qui colle bien à l'attelage, où c'est la durée qui pèse [6]. Les enquêtes de rationnement précisent la place du trotteur : par rapport à l'entretien, le supplément journalier moyen atteint 0 à 1 UFC chez le cheval de CSO, 0,5 à 1,5 UFC chez le cheval de course au trot, et 2 à 3 UFC chez le galopeur (l'UFC, unité fourragère cheval, est l'unité française d'énergie nette) [6]. Le trotteur occupe donc une position intermédiaire, cohérente avec son statut d'athlète mixte.

Supplément énergétique journalier par rapport à l'entretien, selon la discipline : 0 à 1 UFC pour le cheval de CSO, 0,5 à 1,5 UFC pour la course au trot, 2 à 3 UFC pour le galopeur de plat. Le trotteur se situe à mi-chemin. Source : Wolter, Alimentation du cheval (enquêtes de rationnement).

Les tables françaises donnent des ordres de grandeur concrets pour un trotteur de 560 kg : environ 6,2 UFC par jour au repos temporaire, mais jusqu'à 8,5 UFC en entraînement de vitesse, avec 553 g de MADC (matières azotées digestibles cheval) — soit près d'un tiers d'énergie en plus lié au travail [5], tableau 2.2. On retrouve le principe fondateur du mode d'alimentation de l'effort long : pour un même besoin énergétique, plus l'effort est de nature aérobie, plus la part de fourrage doit être importante [5].

Fournir l'énergie ne suffit pas : encore faut-il ne pas se dessécher. La transpiration est le principal mécanisme de thermorégulation du cheval, et sur la durée les pertes deviennent massives — jusqu'à environ 2 % du poids vif pour un travail intense, soit près de 10 litres pour un cheval de 500 kg [1]. Le débit sudoral peut atteindre 10 litres par heure sous climat chaud chez un sujet mal entraîné [6]. Or la sueur du cheval n'est pas de l'eau pure : elle est légèrement hypertonique, c'est-à-dire plus concentrée en sels que le plasma, son électrolyte dominant étant le chlorure, suivi du sodium et du potassium (environ 5,3, 3,1 et 1,4 g par kg de sueur) [1]. En perdant proportionnellement plus de sels que d'eau, le cheval dilue son milieu intérieur — ce qui, paradoxalement, éteint la soif au lieu de la stimuler, puisque c'est la concentration en sels qui la déclenche. Un cheval d'attelage sur une longue journée de travail peut donc se déshydrater tout en refusant de boire : d'où l'importance d'apporter du sodium proportionnellement à la sueur, au-delà du seul entretien.

En pratique, ce que la physiologie impose

Le détail de la conduite alimentaire relève d'un autre registre, mais quelques repères découlent directement de ce qui précède. La base reste un fourrage de très bonne qualité à volonté, qui alimente à la fois la fermentation productrice d'AGV et le réservoir d'eau du gros intestin. Complétez par une source de matières grasses plutôt que par un excès d'amidon, en introduisant le gras progressivement et suffisamment tôt — plusieurs semaines — pour laisser au muscle le temps de s'adapter, sans pousser au point de brider la digestion des fibres. Relevez l'apport de sodium avec la sueur, et évitez de donner un gros repas de grain juste avant l'effort, car le pic d'insuline qu'il provoque freine l'oxydation des graisses au pire moment. Pour le trotteur comme pour le cheval d'attelage, la logique est la même : fournir un carburant lent et abondant, épargner le glycogène rare, et protéger l'équilibre de l'eau et des sels. Comprendre pourquoi vaut mieux que réciter un menu — car c'est cette compréhension qui permet d'ajuster la ration à chaque cheval et à chaque épreuve.

À retenir

  • Le trotteur de course est un athlète mixte (demi-fond, 0,8 à 3 km, effort aérobie et anaérobie), tandis que le cheval d'attelage prolongé penche vers l'aérobie de fond : ni l'un ni l'autre n'est un pur sprinteur.
  • Le cheval stocke ~40 kg de graisse pour seulement 3 à 5 kg de glycogène et de triglycérides musculaires ; à faible intensité, les lipides fournissent ~55 % de l'énergie, contre ~25 % à haute intensité.
  • Le glycogène se reconstitue très lentement (à peine ~52 % en 24 h après un apport d'amidon) : tout ce qui l'épargne — l'adaptation au gras, les fibres — a de la valeur pour un cheval qui enchaîne les efforts.
  • L'adaptation à un régime gras réduit le lactate à l'exercice chez le trotteur (11,8 % de gras, après 4 semaines), mais les études se contredisent parfois et portent sur de petits effectifs : effet réel, ampleur discutée.
  • L'effort long dépense de l'eau et des sels : la sueur hypertonique (Cl > Na > K) peut atteindre ~10 L/h et éteindre la soif ; il faut donc relever le sodium avec le travail. Règle de base : plus l'effort est aérobie, plus la ration doit faire de place au fourrage.

Sources

  1. Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
  2. Evidence-based Equine Nutrition : A Practical Approach for Professionals, T. Hollands & L. Drury (dir.), 2023.
  3. Evidence-based Equine Nutrition, S. L. Ralston, 2007.
  4. Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.
  5. Nutrition et alimentation des chevaux, W. Martin-Rosset (dir.), 2012.
  6. Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
  7. Equine Nutrition and Feeding, D. Frape, 4ᵉ éd., 2010.