Un pré tondu au ras du sol paraît « bien exploité » : plus un brin qui dépasse, aucun gaspillage apparent. C'est une illusion coûteuse. En broutant l'herbe trop bas et trop souvent, on affame la plante autant que le cheval, on ouvre la porte aux adventices, et l'on rapproche dangereusement le mufle du cheval de la terre et des crottins. Comprendre le surpâturage, c'est suivre deux mécanismes parallèles : ce qui se casse dans la physiologie de la plante, et ce qui se dérègle dans l'assiette du cheval.
Le surpâturage, ou l'herbe broutée plus vite qu'elle ne repousse
Commençons par nommer le phénomène. Le surpâturage n'est pas simplement « beaucoup d'herbe mangée » : c'est une herbe broutée plus bas et plus fréquemment que la plante ne peut le supporter, sans jamais lui laisser le temps de reconstituer ses réserves. Le repère de terrain est simple : l'herbe préférée du cheval ne devrait jamais descendre sous 5 cm (2 pouces) de hauteur, et il faut même lui laisser 10 à 15 cm avant l'entrée en dormance hivernale [2].
Or le cheval est un brouteur particulier. Laissé libre, il passe 14 à 16 heures par 24 heures à brouter — d'autres estimations donnent 10 à 15 heures par jour au pâturage [2]. Surtout, c'est un mangeur sélectif : il retourne inlassablement sur les zones d'herbe jeune et tendre, les tond au ras, et délaisse les zones plus hautes ou souillées par ses crottins, que la plante fertilise et qui montent en graine. Résultat, un pré pâturé en continu se scinde vite en deux : des « toilettes » hautes et refusées, et des « pelouses » surexploitées, rongées jusqu'à la racine. C'est cette exploitation en tache, répétée sur les mêmes talles, qui installe le surpâturage bien avant que la parcelle entière ne soit rase.
Une talle, précisons-le, est une pousse individuelle de graminée émise à la base de la plante ; une touffe de graminée est un bouquet de talles. C'est à leur base, tout près du sol, que se joue l'essentiel de la survie de la plante — et c'est justement là que mord le surpâturage.
Côté herbe : une plante qu'on empêche de reconstituer ses réserves
Pourquoi 5 cm plutôt que 2 ? Parce qu'une graminée ne repousse pas « d'en haut » comme une chevelure, mais à partir de méristèmes — les tissus de croissance situés à la base des feuilles et des talles, au ras du sol. Tant qu'on coupe au-dessus d'eux, la feuille repart vite. Dès qu'on broute en dessous, on arrache le moteur de la repousse lui-même.
À cela s'ajoute une question d'énergie. Pour redémarrer, la jeune repousse puise dans deux banques : les réserves de glucides stockées dans la base des tiges et les racines, et la surface foliaire restante qui capte la lumière. Le surpâturage vide les deux comptes en même temps : il ampute les réserves basales et supprime presque toute la feuille, donc la capacité de photosynthèse. La plante doit reconstruire à crédit, sur des réserves déjà entamées. À chaque coup de dents répété avant qu'elle ait remboursé, elle repart plus faible. Le constat est cru : le surpâturage ralentit ou empêche la repousse du fourrage, ce qui laisse les mauvaises herbes envahir la prairie et remplacer les plantes désirables [2].
Ce cercle vicieux ne s'arrête pas à la plante. Un couvert appauvri laisse apparaître des plaques de sol nu, que le piétinement répété tasse et compacte — d'autant plus vite que le sol est humide et sa portance faible (la portance est la capacité d'un sol à supporter le poids des animaux sans se déformer). Sur ces vides s'installent les adventices : plantes indésirables, souvent non consommées, parfois toxiques. Le lien est direct dans la littérature : les chevaux sont le plus exposés aux plantes vénéneuses quand les pâtures sont surpâturées et que les mauvaises herbes peuvent proliférer [4]. Le surpâturage ne fait donc pas que raréfier la bonne herbe : il sélectionne activement la mauvaise.
La preuve chiffrée : deux fois plus d'herbe quand on cesse de surpâturer
L'idée que « laisser souffler l'herbe » rapporte plus qu'un pâturage continu n'est pas qu'une intuition d'agronome : elle se mesure. Sur une même parcelle de luzerne (2,1 hectares, huit jeunes chevaux), deux conduites ont été comparées [2]. En pâturage continu, les chevaux restent en permanence sur la surface entière ; en pâturage tournant, la parcelle est divisée en six morceaux exploités successivement, chacun mis au repos après passage.
Le contraste est net. Le pâturage tournant a permis de récolter plus du double de fourrage — environ 2 431 kg de matière sèche contre 1 190 kg en continu — et a prolongé la saison de pâturage de 25 à 37 jours avant que le surpâturage n'apparaisse. (La matière sèche est ce qui reste du fourrage une fois toute l'eau retirée ; c'est l'unité qui permet de comparer des herbes de teneurs en eau différentes.) Le supplément d'herbe vient tout entier de la repousse survenue pendant les périodes de repos et de l'absence de broutage en tache. Autrement dit, le surpâturage ne « gratte » qu'un petit surplus immédiat au prix d'une perte de production bien plus lourde — une attitude joliment résumée par la formule « avare d'un sou et prodigue d'un dollar » [2].

Il faut lire ce chiffre pour ce qu'il est : une seule étude, sur huit animaux et une parcelle de luzerne. L'ordre de grandeur — un rapport du simple au double — est cohérent avec toute la logique agronomique de la repousse, mais les valeurs absolues n'ont rien d'universel : elles dépendent du sol, du climat, de l'espèce et de la saison. C'est l'écart entre les deux conduites qui compte, pas le nombre exact de kilos.
Côté cheval : une herbe rase change aussi ce qu'il ingère
Si le surpâturage n'abîmait que la prairie, ce serait déjà un problème économique. Mais il modifie aussi, et plus sournoisement, ce qui entre dans le tube digestif du cheval. Trois mécanismes se combinent.
Le premier est l'ingestion de terre et de sable. Quand l'herbe est rase, le cheval racle le sol pour attraper les derniers brins, avalant du même geste des particules minérales. Le constat est explicite : l'ingestion involontaire de sable et de terre augmente sur les pâtures surpâturées et sur sols sableux, surtout quand les chevaux sont sous-alimentés et forcés de brouter au ras [2]. Or le sable ingéré ne se digère pas : il sédimente au fond du côlon et du cæcum, où il irrite la muqueuse, provoque une diarrhée chronique avec amaigrissement, et peut aller jusqu'à l'obstruction — la fameuse colique de sable (accumulation de sable causant douleur et blocage intestinal). Le lien est mécanique : moins il reste d'herbe entre les dents et la terre, plus la part de minéral avalé grimpe.
Le deuxième mécanisme est le parasitisme. Les larves infestantes des strongles — les vers les plus préoccupants du cheval — sont pondues avec les crottins, éclosent, puis grimpent le long des brins d'herbe où le cheval les avale en broutant. Un chiffre frappant balise le risque : la concentration de larves infestantes est 15 fois plus élevée dans les zones souillées par les crottins que dans les zones propres [2]. En temps normal, le cheval évite ces zones. Mais un pré surpâturé ne lui laisse plus le choix : à court d'herbe propre, il est contraint de brouter bas et près des crottins, exactement là où les larves sont les plus denses. Le surpâturage transforme ainsi une aversion protectrice en exposition forcée. À l'inverse, retirer les crottins régulièrement paye : un balayage mécanique deux fois par semaine a contrôlé le parasitisme aussi bien qu'un vermifuge, tout en augmentant de 50 % la surface effectivement broutée.
Le troisième mécanisme est plus subtil : la qualité nutritionnelle de la repousse elle-même. Une graminée qui pousse activement « brûle » ses sucres pour grandir et n'en stocke que l'excédent. Mais dès qu'elle est stressée — capable de photosynthétiser sans pouvoir croître —, typiquement sous l'effet du gel ou de la sécheresse, elle accumule ses sucres solubles et ses fructanes (des sucres de réserve que les enzymes du cheval ne digèrent pas et qui fermentent dans le gros intestin) au lieu de les dépenser [5]. Une repousse de pré surpâturé — courte, malmenée, souvent installée sur sol sec et tassé — cumule ces conditions de stress. Le lien mérite toutefois une réserve honnête : l'accumulation de sucres sous stress hydrique et thermique est documentée [5], mais aucune étude ne mesure directement la teneur en sucres d'une herbe précisément surpâturée. C'est une inférence mécaniste plausible, pas un fait chiffré ; on la présente comme telle.

La charge à l'hectare : le vrai levier
Derrière le surpâturage se cache presque toujours une même cause : trop d'animaux sur trop peu d'herbe. C'est la notion de chargement — le nombre d'animaux par hectare — et son ajustement est le principal garde-fou.
Les repères français de l'INRA sont éclairants [1]. Pour de jeunes chevaux de selle de 1 à 3 ans, un pâturage tournant (parcelle cloisonnée en 2 à 4 sous-parcelles de 1 à 1,5 ha, exploitées successivement) admet un chargement de 2 à 3 chevaux/ha en saison. Un pâturage continu (surface unique, effectif constant) impose au contraire de rester modéré : 1,2 à 1,5 cheval/ha sur prairie, et seulement 0,8 à 1,0 sur parcours pauvre. Sur l'ensemble de la saison, un chargement d'environ 2 chevaux/ha convient à une bonne prairie, avec des variations de 1,0 à 2,5 selon la région et la qualité du couvert. (L'INRA raisonne aussi en UGB, l'unité gros bétail, qui ramène chaque animal à un équivalent standard afin de comparer chevaux et bovins.)

Le point décisif n'est pas le chiffre absolu mais son caractère mobile. La pousse de l'herbe est explosive au printemps, ralentit l'été, repart à l'automne. Un chargement figé se retrouve donc excédentaire quand l'herbe manque — et c'est là que naît le surpâturage. D'où la logique du pâturage tournant : un chargement instantané élevé au printemps (3 à 5 chevaux/ha) pour maîtriser la pousse, puis abaissé au fil des cycles à mesure que la repousse faiblit. La règle d'entrée est concrète : mettez les animaux sur une parcelle quand l'herbe atteint 7 à 8 cm au printemps, et fiez-vous à la hauteur d'herbe pour décider quand sortir. Le même constat s'exprime en surface plutôt qu'en tête : dans le nord-est des États-Unis, il faut 0,5 à 1 hectare (en réalité 0,5 à 1 acre) par cheval en mai-juin, mais 1 à 3,5 acres en juillet-août quand la croissance chute [3]. La capacité d'un pré n'est jamais une constante : elle respire avec la saison.
Ce que le mécanisme implique, en bref
En mode théorique, l'essentiel est d'avoir vu pourquoi le surpâturage se paie deux fois : une plante privée de ses méristèmes et de ses réserves qui repousse mal et cède aux adventices ; un cheval poussé vers la terre, les crottins et une herbe stressée. La conduite qui en découle tient en peu de mots — ne pas descendre sous 5 cm, faire tourner les parcelles avec des temps de repos, ajuster le chargement à la pousse réelle, retirer les crottins, faucher les refus — mais chacun de ces gestes n'est que la traduction pratique d'un des maillons décrits ici. Les modalités concrètes (rotation, repos des parcelles, fertilisation) relèvent des articles pratiques dédiés à la conduite du pâturage.
À retenir
- Le surpâturage, c'est brouter l'herbe sous ~5 cm et sans repos : on arrache les méristèmes et on épuise les réserves de la plante, dont la repousse ralentit puis cède la place au sol nu, au tassement et aux adventices.
- Sur une même parcelle, le pâturage tournant a produit environ deux fois plus de fourrage que le pâturage continu (≈ 2 431 vs 1 190 kg MS) — une étude unique sur petit effectif, mais un ordre de grandeur cohérent.
- Une herbe rase pousse le cheval à ingérer terre et sable (risque de colique de sable) et à brouter près des crottins, où les larves de parasites sont 15 fois plus concentrées.
- La repousse stressée d'un pré épuisé tend à accumuler sucres et fructanes : mécanisme plausible mais non mesuré directement dans ce corpus.
- Le levier central est le chargement (nombre de chevaux/ha), à ajuster à la pousse : ~2 chevaux/ha en moyenne sur bonne prairie, moins en pâturage continu ou en été.
Sources
- Nutrition et alimentation des chevaux, W. Martin-Rosset (dir.), 2012.
- Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.
- Manual of Equine Nutrition and Feeding Management, C. Z. Buckhout & B. E. Lindberg, 2022.
- Horse Owner's Guide to Toxic Plants, A. P. Knight & R. G. Walter, 2001.
- Evidence-based Equine Nutrition, S. L. Ralston, 2007.


