Le soufre est le minéral qu'on n'écrit presque jamais sur une fiche de ration. On le connaît pour une seule chose — la corne du sabot et la qualité du poil — et on l'oublie aussitôt. Pourtant le corps du cheval en contient partout, sous une forme qui n'est presque jamais du soufre « minéral » : ce sont les acides aminés soufrés qui l'apportent, et ils fabriquent bien plus qu'un sabot solide. Voici pourquoi ce petit atome se cache derrière la kératine, mais aussi derrière le glutathion, le cartilage et une vitamine B.
Un minéral présent partout, compté nulle part
Commençons par une évidence qui surprend : le soufre représente environ 0,15 % du poids vif du cheval, en poids frais [1]. Ce n'est pas rien — c'est du même ordre que d'autres macro-éléments qu'on surveille de près. Et pourtant, aucun tableau de rationnement ne demande « combien de soufre ? ». La raison est simple : le soufre n'arrive presque jamais seul. Il entre dans l'organisme accroché à des molécules de protéine, si bien que dès qu'on couvre les besoins en protéines de qualité, on couvre le soufre sans y penser.
Dans le plasma, l'essentiel du soufre est d'ailleurs associé aux protéines. Le corps ne stocke pas de « réserve de soufre » comme il stocke du calcium dans l'os : il stocke des acides aminés soufrés, et à travers eux, la matière première du soufre. C'est ce qui explique la double particularité de cet élément — omniprésent dans les tissus, mais invisible dans nos calculs de ration.

Le soufre entre par la protéine, presque jamais seul
C'est ici que le cheval se distingue nettement du ruminant. La vache, grâce à sa flore du rumen, sait fabriquer ses propres acides aminés soufrés à partir de soufre minéral. Le cheval, lui, ne le peut pas : il doit recevoir « en nature » les acides aminés soufrés — la méthionine et la cystéine [3]. La conséquence est nette : la méthionine est un acide aminé essentiel, qui doit obligatoirement figurer dans la ration, car le cheval est incapable de la synthétiser à partir de soufre inorganique.
La grande majorité du soufre ingéré se présente donc sous forme organique, dans les acides aminés soufrés des protéines végétales. C'est si vrai qu'on peut estimer grossièrement la teneur en soufre d'un aliment à partir de sa teneur en protéines : le soufre représente entre 0,5 % et 1,12 % de la protéine brute [1]. Le détail est instructif — les graminées en contiennent le moins (0,54 à 0,59 % de la protéine), les légumineuses un peu plus (autour de 0,70 %), et les céréales et leurs coproduits davantage encore (0,72 à 1,12 %). Autrement dit, la richesse d'un fourrage en soufre suit d'assez près sa richesse — et sa qualité — en protéines.
Parce que le soufre voyage avec les acides aminés, sa digestibilité est liée à celle des protéines dans l'intestin grêle, où il est absorbé. Les bilans disponibles — une synthèse de 79 essais — situent la digestibilité apparente du soufre organique autour de 81 % [1]. La flore de l'intestin postérieur sait bien, elle aussi, utiliser du soufre minéral pour fabriquer deux vitamines B soufrées, la thiamine et la biotine, que le cheval peut absorber ; mais l'absorption des acides aminés soufrés produits par les microbes dans le gros intestin reste, elle, limitée. Le message tient en une phrase : chez le cheval, la voie noble du soufre passe par la protéine avalée, pas par la fermentation.
Pourquoi la kératine, et pourquoi le sabot
Reste à comprendre la réputation historique du soufre. Elle vient d'une protéine : la kératine, qui constitue le poil, la peau et la corne du sabot. Sa particularité est d'être exceptionnellement riche en cystine — un acide aminé soufré formé à partir de deux cystéines. Or c'est précisément le soufre qui fait la solidité de la kératine : deux atomes de soufre de deux cystéines voisines se lient pour former un pont disulfure, une véritable agrafe chimique. Multipliés par milliers, ces ponts « cousent » les chaînes protéiques entre elles et donnent à la corne sa dureté.
Ce n'est donc pas un hasard si la concentration en acides aminés soufrés — et donc en soufre — est la plus élevée dans le sabot et le poil, où la kératine renferme environ 4 % de soufre [2]. Le sabot est, littéralement, le tissu le plus « soufré » du corps. On comprend du même coup pourquoi la seule carence en soufre qu'on ose imaginer chez le cheval concerne la corne : seule une possible fragilité du sabot par manque de soufre pour les ponts disulfure est évoquée, à titre spéculatif, sans qu'un cas ait jamais été observé [1].
La fabrication de cette kératine n'est pas l'affaire du seul soufre. Une véritable équipe de « nutriments kératogènes » entre en jeu : les acides aminés soufrés fournissent la matière, mais le zinc, le cuivre et la vitamine A sont nécessaires pour transformer la cystéine en cystine et bâtir les ponts disulfures [3]. À cela s'ajoute la biotine, cette vitamine B soufrée : apportée autour de 15 mg par jour pendant 6 à 10 mois, elle contribue à améliorer la vitesse de pousse et la dureté de la corne [3]. Vouloir une belle corne « par le soufre » seul est donc une erreur de raisonnement : c'est tout l'atelier qu'il faut fournir.

Bien au-delà de la corne
Réduire le soufre au sabot, c'est ne voir que la partie visible. Les acides aminés soufrés servent en réalité à fabriquer la quasi-totalité des protéines et des enzymes du corps. Parmi les molécules soufrées, plusieurs sont des pièces maîtresses du métabolisme [1][2].
Le glutathion d'abord : ce tripeptide soufré est l'un des principaux antioxydants de la cellule, en première ligne pour neutraliser les radicaux libres. C'est aussi lui qui travaille de concert avec le sélénium au sein de la glutathion peroxydase, l'enzyme qui protège les membranes de l'oxydation. Vient ensuite la chondroïtine sulfate, composant du cartilage, de l'os, des tendons et des vaisseaux : le soufre est ici structurel, incrusté dans le tissu articulaire lui-même. On trouve encore le soufre dans le coenzyme A, pivot du métabolisme énergétique, dans la taurine, l'héparine (un anticoagulant naturel) et l'acide lipoïque.
Deux vitamines B, la biotine et la thiamine, sont soufrées — et forment un cas à part, car ce sont les seuls composés soufrés que le cheval ne sait pas fabriquer à partir de la méthionine ; il les obtient de l'alimentation ou de sa flore. Enfin, l'insuline, l'hormone qui règle la glycémie, contient elle aussi du soufre dans sa structure. Du réglage du sucre sanguin à la défense antioxydante, en passant par le cartilage : le soufre est partout, discrètement, bien au-delà de la corne.
Une nuance de méthode s'impose. À l'exception de la thiamine et de la biotine, la plupart de ces composés soufrés peuvent être fabriqués à partir de la méthionine absorbée. C'est donc moins « le soufre » qu'il faut fournir que la bonne matière première soufrée — un point sur lequel le soufre minéral montre vite ses limites.
Le soufre inorganique, un ersatz médiocre
Puisque le corps a besoin de soufre, pourquoi ne pas simplement en donner sous forme minérale ? Parce que le cheval l'exploite mal. Il n'absorbe pas le soufre inorganique aussi bien que le soufre organique — 54 % contre 81 % de digestibilité [1]. Et une fois absorbé, ce soufre minéral n'est pas utilisé aussi efficacement pour fabriquer l'ensemble des composés soufrés dont le corps a besoin. Chez la volaille, une concentration alimentaire de seulement 0,05 % de soufre inorganique suffit à dépasser la capacité de l'organisme à le convertir en composés organiques [1].
Le soufre minéral n'est pas totalement inutile : il peut servir à synthétiser des glucides, lipides et autres composés sulfatés — et la flore postérieure sait en tirer thiamine et biotine. Mais il ne remplace pas la méthionine, puisque le cheval ne sait pas la reconstruire à partir de lui. C'est tout le problème des supplémentations « soufre » à la mode, comme le MSM (méthylsulfonylméthane, dérivé du DMSO) : elles apportent du soufre, non des acides aminés soufrés [4].
L'histoire retient d'ailleurs un avertissement spectaculaire. Des chevaux adultes nourris accidentellement de 200 et 400 g de soufre inorganique presque pur (des « fleurs de soufre ») sont devenus léthargiques en moins de 12 heures, avec coliques, ictère et respiration laborieuse ; deux des douze animaux sont morts malgré les soins [1]. Preuve, s'il en fallait, que « donner du soufre » n'est ni anodin ni équivalent à nourrir en bonnes protéines.

Des besoins flous, une carence quasi introuvable
Il faut le dire franchement : les besoins en soufre du cheval n'ont jamais été déterminés expérimentalement. Les références s'appuient sur un constat pratique — la plupart des aliments contiennent au moins 0,15 % de soufre organique, ce qui paraît suffisant. En partant d'une teneur supposée de 0,15 % de la ration, on calcule pour un cheval de 500 kg à l'entretien un besoin de l'ordre de 15 g de soufre par jour, soit 30 mg/kg de poids vif [1]. Un calcul alternatif, fondé sur les pertes fécales endogènes (environ 6,9 mg/kg/j) et une digestibilité de 80 %, aboutit même à un chiffre plus bas, autour de 8,8 mg/kg — ce qui montre que la recommandation actuelle est prudente plutôt que serrée [1].
La carence, elle, relève presque de la théorie : aucun cas de déficit en soufre n'a été rapporté chez le cheval [1]. Il faudrait, pour s'en approcher, une ration extrêmement pauvre en protéines (de la paille) ou une restriction extrême de la matière sèche ingérée (moins de 1 % du poids vif). Chez d'autres espèces, un manque de soufre réduit l'appétit, la croissance, la pousse du poil et, chez l'adulte, provoque un amaigrissement — mais on parle ici de conditions que le cheval rencontre rarement.
Côté excès, le seuil de tolérance maximal est fixé — par extrapolation depuis d'autres espèces — à 0,5 % de la matière sèche [1]. Aucun effet néfaste n'a été rapporté chez le cheval à partir d'aliments naturellement riches en soufre, hormis le cas dramatique des fleurs de soufre [1]. On sait qu'un excès chronique de soufre (au-delà de 0,3 % de la ration) diminue l'absorption du cuivre chez le porc et le ruminant ; rien ne prouve que ce soit le cas chez le cheval, même si certaines pulpes de betterave surpressées ou déshydratées, riches en soufre, gênent l'assimilation du cuivre et du sélénium [3]. Dernier point de vigilance : le soufre excédentaire est excrété par les fèces et les urines, en partie sous forme de sulfate de calcium — ce qui, associé à un fort apport de calcium, peut accroître le risque de calculs urinaires [1].
Ce que ça change en pratique
Le raisonnement théorique débouche sur quelques repères simples et robustes.
D'abord, ne « supplémentez » pas le soufre : nourrissez en protéines de qualité. Une ration qui couvre correctement les besoins en acides aminés — méthionine et cystéine en tête — apporte le soufre nécessaire, sabot compris. Chercher le soufre pour lui-même, c'est prendre le problème à l'envers.
Ensuite, pour la corne et le poil, le soufre n'agit pas seul : visez la qualité de la protéine, et vérifiez que zinc, cuivre et vitamine A suivent ; la biotine (autour de 15 mg/j sur plusieurs mois) est le levier le mieux documenté sur la dureté du sabot. Un résultat se juge sur 6 à 10 mois, le temps qu'une corne repousse.
Enfin, méfiance envers les logiques de « soufre minéral » : le MSM et autres apports inorganiques sont mal digérés et n'équivalent pas aux acides aminés soufrés. À l'inverse, gardez en tête que les sels de sulfate utilisés pour supplémenter le magnésium, le zinc, le cuivre ou le manganèse ajoutent, eux, du soufre inorganique à la ration — un point à surveiller sur les rations déjà lourdement complémentées. Et l'excès de sélénium, antagoniste des composés soufrés, peut à l'inverse dégrader la qualité de la corne.
À retenir
- Le soufre du cheval arrive presque toujours sous forme organique, via les acides aminés soufrés (méthionine, cystéine) : couvrir les protéines de qualité, c'est couvrir le soufre.
- La méthionine est essentielle : contrairement au ruminant, le cheval ne sait pas la fabriquer à partir de soufre minéral.
- Le soufre fait la solidité de la kératine (ponts disulfure), la plus concentrée dans le sabot et le poil (~4 % de soufre) — mais il sert aussi au glutathion, à la chondroïtine sulfate, à la biotine et à l'insuline.
- Le soufre inorganique est mal exploité (54 % vs 81 % de digestibilité) et ne remplace pas la méthionine.
- Besoins non déterminés expérimentalement (~15 g/j chez un cheval de 500 kg), carence jamais rapportée, excès dangereux surtout sous forme minérale pure.
Sources
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.
- Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
- Equine Nutrition and Feeding, D. Frape, 4ᵉ éd., 2010.


