Le seau de mash chaud du dimanche soir, le son humide qu'on donne « pour nettoyer les intestins » ou « réchauffer » le cheval en hiver : peu de gestes d'écurie sont aussi ancrés dans les habitudes, et aussi peu vérifiés. Or le son de blé est un aliment à la personnalité chimique très marquée, dont plusieurs vertus supposées résistent mal à l'examen. Cet article démonte la composition du son, explique pourquoi son rapport calcium/phosphore inversé n'est pas un détail, et passe au crible l'effet laxatif et le mythe du mash chaud.

D'où vient le son, et pourquoi il n'est pas une céréale comme les autres

Le son (bran en anglais) est l'enveloppe externe du grain, la couche périphérique retirée lors de la mouture du blé, du maïs ou du riz pour en extraire la farine. C'est donc un sous-produit de meunerie : ce qui reste quand on a pris l'amande farineuse. En Amérique du Nord et en Europe, c'est le son de blé qui domine dans les écuries ; ailleurs, on rencontre davantage le son de riz.

Cette origine explique tout le reste. En concentrant l'enveloppe et la couche à aleurone du grain, on obtient un aliment riche en fibres, en protéines, en certaines vitamines du groupe B (folates, niacine, thiamine, riboflavine) et surtout en phosphore, mais pauvre en amande et donc en amidon disponible. Sa composition sur matière brute donne pour le son de blé environ 17,5 % de protéines brutes, 4,6 % de matières grasses, 9,7 % de cellulose brute et une énergie digestible d'environ 3,3 kcal/g [1]. À première vue, un profil honorable, proche de celui de l'avoine pour l'énergie et un peu plus protéiné.

Mais un chiffre change la donne : la densité. Le son est un aliment « fluffy », floconneux et très léger. Sa densité est de 0,24 kg par litre, soit la moitié de celle de l'avoine et près du quart de celle du maïs ou du blé grain [2]. Concrètement, à volume égal, un litre de son n'apporte qu'environ 0,7 Mcal d'énergie digestible, contre 1,4 pour l'avoine et 2,6 à 2,9 pour le maïs ou le blé. Autrement dit : le seau paraît plein, mais nourrit peu. Un repère pratique le résume — un litre de son pèse environ 250 g [3]. C'est un aliment de lest et de texture bien plus que de calories.

À volume égal, un litre de son de blé (0,24 kg/L, soit ~250 g) n'apporte que 0,7 Mcal d'énergie digestible, contre 1,4 pour l'avoine et 2,6 à 2,9 pour le maïs et le blé grain : le seau paraît plein mais nourrit deux fois moins que l'avoine. Source : Feedmyhorse d'après Feeding and Care of the Horse, 2e éd.

Le rapport calcium/phosphore inversé : le vrai talon d'Achille

Voici le point le plus important, et le plus mal connu. Chez le cheval, l'équilibre entre calcium (Ca) et phosphore (P) de la ration compte presque autant que les quantités absolues. Le rapport Ca:P doit être compris entre 1,2:1 et 3:1 environ, c'est-à-dire toujours au moins autant de calcium que de phosphore. Un rapport inférieur à 1:1 — plus de phosphore que de calcium — n'est recommandé pour aucun cheval [1].

Or le son de blé fait exactement l'inverse. Sur matière brute, il titre environ 0,15 % de calcium pour 1,08 % de phosphore, soit un rapport de l'ordre de 1:7. D'autres valeurs voisines (0,1 % de Ca pour 1,2 % de P) confirment que le son contient trois à quatre fois plus de phosphore que l'avoine [2]. Les données françaises de l'INRA vont dans le même sens, avec environ 1 g de calcium pour 10,7 g de phosphore par kilo [3]. On parle de rapport « inversé » : le phosphore, minoritaire dans un régime équilibré, y devient largement dominant.

Pourquoi est-ce un problème mécanique et pas seulement théorique ? Parce que le phosphore du son est en grande partie séquestré sous forme de phytates : environ 90 % du phosphore du son est du phosphore phytique, une molécule qui, dans l'intestin, se lie au calcium et freine son absorption. Le son ne se contente donc pas d'apporter peu de calcium : il gêne activement l'assimilation de celui présent dans le reste de la ration.

Quand le son fabrique une carence en calcium : la « maladie du son »

Que se passe-t-il si un cheval reçoit beaucoup de son, sans que le calcium de la ration ne soit relevé pour compenser ? L'organisme, incapable d'absorber assez de calcium, voit sa calcémie (le taux de calcium sanguin) menacée. Or ce taux est vital et défendu en priorité. La parathyroïde réagit en sécrétant de la parathormone (PTH), une hormone qui va puiser le calcium là où il est stocké en abondance : dans le squelette.

Répété dans le temps, ce prélèvement osseux vide littéralement les os de leur minéral, remplacé par du tissu fibreux. C'est l'hyperparathyroïdie nutritionnelle secondaire, aussi appelée osteodystrophia fibrosa. Chez le jeune cheval devenu adulte, elle se manifeste de façon spectaculaire par un gonflement des os de la face — d'où le surnom de « grosse tête » (big head). Cette affection porte historiquement deux autres noms parlants : Miller's disease (la maladie du meunier) et, précisément, bran disease, la « maladie du son », parce qu'elle survenait sur des régimes trop riches en son.

La chaîne du désordre : un rapport Ca:P de 1:7 (0,15 % Ca / 1,08 % P) contre 1,2:1 à 3:1 recommandé, aggravé par ~90 % de phosphore phytique qui bloque l'absorption du calcium, mène — sans calcium de compensation — à la sécrétion de parathormone, au pillage du squelette et à l'osteodystrophia fibrosa, la « grosse tête » ou bran disease. Source : Feedmyhorse d'après Feeding and Care of the Horse et Equine Clinical Nutrition, 2e éd.

La bonne nouvelle : ce risque n'est pas une fatalité du son en soi, mais du son déséquilibré. Dès lors que le phosphore élevé est compensé par un apport de calcium suffisant (un foin de luzerne, riche en calcium, ou un complément minéral adapté), le son de blé — comme le son de riz — redevient un aliment parfaitement sûr [1][2]. Une nuance de fertilité s'y ajoute : les rations trop chargées en céréales ou en son entretiennent une hyperphosphorose qui, en gênant l'assimilation des oligo-éléments, nuit à la reproduction [3] — un rappel que l'excès de phosphore a des effets au-delà du seul squelette.

L'effet laxatif : croyance tenace, preuves fragiles

Passons au mythe le plus universel : le son « nettoierait » l'intestin et ramollirait les crottins. Ici, les sources ne sont pas d'accord entre elles — et c'est instructif.

Du côté expérimental, le verdict est net : le son n'a pas d'effet laxatif — il n'augmente pas la teneur en eau des crottins et ne les ramollit donc pas [2]. Aucune étude contrôlée ne confirme ni n'infirme non plus l'idée que le son préviendrait les coliques, qu'il soit donné sec ou en mash [2]. La croyance existe, la preuve manque.

La tradition française tient un discours différent : le son de blé serait recherché surtout pour ses propriétés émollientes dans le tube digestif, grâce à son pouvoir d'imbibition et à sa teneur en cellulose qui faciliteraient le transit [3]. Un seuil est même avancé : la limite de 4 kg par cheval et par jour est rarement atteinte car, à ce niveau, l'effet peut devenir franchement laxatif chez certains sujets [3]. En pratique, tenez-vous-en à 1 à 1,5 kg par jour, soit 10 à 15 % de la ration.

Comment réconcilier ces positions ? La clé tient sans doute dans la dose et dans ce qu'on mesure. Aux quantités usuelles, aucune étude ne détecte d'augmentation de l'eau fécale : le son n'est pas un laxatif chimique. Aux quantités massives (proches de 4 kg), et surtout servi humide, ce que le tube digestif reçoit, c'est avant tout de l'eau et un volume de lest — l'effet perçu doit beaucoup à l'hydratation du contenu et au changement brutal d'aliment chez un cheval non habitué, davantage qu'à une propriété laxative intrinsèque de la fibre. Les hémicelluloses abondantes du son (le son de blé titre environ 45 % de fibres NDF, dont une bonne part d'hémicelluloses moyennement fermentescibles) contribuent surtout au « moulage » des crottins plus qu'à leur ramollissement [3]. On est loin de l'image du purgatif.

Détail qui pèse lourd : le son peut être irritant pour le tube digestif, en particulier chez un cheval qui n'y est pas accoutumé [1]. Un crottin plus mou après une ration inhabituelle de son n'est donc pas forcément le signe d'un « nettoyage » bénéfique, mais possiblement d'une légère irritation muqueuse. La frontière entre « ça purge » et « ça agresse un peu » est plus ténue qu'on ne le croit.

Le mash chaud et la fausse chaleur de l'hiver

Reste la scène d'hiver par excellence : le mash fumant censé réchauffer le cheval frigorifié. Le constat est ici d'une constance rare : le mash chaud ne réchauffe pratiquement pas le cheval [1][2]. La chaleur d'un seau tiède est dérisoire face à la masse d'un cheval, et surtout la vraie chaleur interne de l'animal vient de tout autre chose — de la fermentation des fibres du fourrage dans le gros intestin, qui agit comme un poêle biologique. Pour réchauffer un cheval l'hiver, un filet de foin supplémentaire est infiniment plus efficace qu'un mash.

Autre coup porté aux idées reçues : chauffer le son ne change rien à sa valeur. Faire tremper le son dans de l'eau à 50 °C, même pendant une heure, n'affecte pas sa digestibilité. La cuisson ou le trempage chaud relèvent du confort du soigneur, pas d'un bénéfice digestif mesurable. Donner un mash chaud fait surtout du bien à la personne qui a l'impression de faire quelque chose de gentil pour son cheval, mais n'apporte probablement à l'animal ni bénéfice ni dommage notable [2].

Cinq idées reçues sur le son et le mash confrontées aux données : l'effet laxatif est contesté (aucune hausse de l'eau fécale aux doses usuelles), le mash chaud ne réchauffe pas (la chaleur vient de la fermentation du foin), le trempage à 50 °C 1 h ne change pas la digestibilité, la prévention des coliques n'est ni prouvée ni infirmée ; seul l'apport d'eau via un aliment humide résiste à l'examen. Source : Feedmyhorse d'après Feeding and Care of the Horse et Equine Clinical Nutrition, 2e éd.

Un seul effet résiste à l'examen, et il est modeste : le mash, parce qu'il est humide, augmente légèrement l'abreuvement. Sur un cheval qui boit peu par temps froid, apporter de l'eau via un aliment appétent a un intérêt réel d'hydratation. Mais c'est l'eau, pas le son ni la chaleur, qui rend le service. Les nutriments, eux, seraient apportés plus simplement et plus sûrement par du foin ou des grains ordinaires.

Le mash traditionnel — 2 à 3 litres d'orge et 1 à 1,5 litre de son bouillis avec une poignée de graines de lin, parfois additionnés de sel, de mélasse ou de bicarbonate — n'est donc pas dangereux en soi [3]. C'est une préparation appétente, hydratante et rafraîchissante, servie une à trois fois par semaine. Simplement, ses vertus tiennent à l'eau, à l'appétence et au lin (riche en mucilages), bien plus qu'à un pouvoir magique du son chauffé.

En pratique : ce qu'il faut en retenir pour la ration

Le son de blé n'est ni un remède ni un poison : c'est un sous-produit léger, très phosphoré, à utiliser en connaissance de cause. Trois garde-fous suffisent. D'abord, équilibrez le calcium : tout apport régulier de son doit être accompagné de calcium (foin de luzerne, complément minéral) pour ramener le rapport Ca:P au-dessus de 1:1, faute de quoi le risque de déminéralisation osseuse est réel à long terme. Ensuite, restez modéré et progressif : l'usage courant est de 1 à 1,5 kg par jour, ou 10 à 15 % de la ration, en introduisant le son graduellement, car un cheval non accoutumé peut y réagir par une irritation digestive. Enfin, souvenez-vous que le son sec absorbe son poids d'eau dans l'estomac et gonfle : à forte dose et à sec, il expose à des surcharges gastriques, d'où l'intérêt de le mouiller ou de le disperser sur d'autres aliments. Chez le cheval fourbu ou prédisposé à la fourbure, la prudence va plus loin : les mashes de son sont carrément déconseillés, irritants, au rapport Ca:P inversé et pauvres en lysine [1].

À retenir

  • Le son de blé est un sous-produit léger (≈ 250 g/L) : le seau paraît plein mais apporte peu d'énergie, environ moitié moins que l'avoine à volume égal.
  • Son rapport calcium/phosphore est inversé (≈ 1:7) et 90 % de son phosphore est du phytate qui bloque l'absorption du calcium : sans calcium en compensation, risque d'« osteodystrophia fibrosa » (« grosse tête »).
  • L'effet laxatif est contesté : les études ne trouvent pas d'augmentation de l'eau fécale aux doses usuelles ; la tradition française n'évoque un effet laxatif qu'à très forte dose (~4 kg/j).
  • Le mash chaud ne réchauffe pas le cheval (c'est la fermentation du foin qui chauffe) ; son seul intérêt mesurable est d'augmenter légèrement l'abreuvement.
  • Bien équilibré en calcium et donné avec modération, le son reste un aliment sûr et appétent — sans les vertus qu'on lui prête.

Sources

  1. Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
  2. Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.
  3. Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.