On croit souvent que le cheval « sait » ce dont il a besoin. Pour l'immense majorité des nutriments, c'est faux : il ne cherche ni le calcium, ni le phosphore, ni le cuivre qui lui manquent. Il existe pourtant une exception spectaculaire — le sel. Le sodium est le seul minéral pour lequel l'animal possède un véritable appétit spécifique, une boussole interne qui le pousse à en consommer juste ce qu'il faut. Et cette singularité n'a rien d'anecdotique : elle compense un déséquilibre que l'alimentation naturelle du cheval ne saurait corriger seule.
Un minéral partout dans le corps, presque absent de l'herbe
Le sodium (Na) est le grand organisateur du milieu extracellulaire — tout le liquide qui baigne les cellules, en dehors d'elles. Avec le chlore (Cl), son compagnon inséparable au sein du sel de table (le chlorure de sodium, NaCl), il assure trois fonctions vitales : la régulation de l'ensemble des fluides corporels, le maintien de l'équilibre acido-basique, et la génération du potentiel de membrane qui permet la conduction de l'influx électrique dans les nerfs et les muscles [1]. Autrement dit, sans sodium, ni circulation de l'eau, ni battement cardiaque, ni contraction musculaire, ni pensée : rien ne fonctionne.
Voilà le paradoxe. Ce minéral omniprésent dans l'organisme est remarquablement rare dans l'alimentation de base du cheval. Les fourrages — foin, herbe — sont naturellement pauvres en sodium, en dessous de 0,1 % de la matière sèche [2]. Or c'est précisément le seuil qu'un cheval à l'entretien devrait trouver dans sa ration. De nombreux aliments contiennent donc moins de 0,1 % de sodium, soit moins que le besoin d'un cheval au repos [1]. Le fourrage, socle de toute ration équine, ne suffit pas à couvrir un besoin pourtant modeste. Le cheval sauvage, lui, cherchait des sources salées ; le cheval domestique dépend de nous.
À quoi sert vraiment le sodium : l'eau, la tension, le courant
Pour comprendre pourquoi le manque de sodium est si problématique, il faut saisir son rôle physiologique. Le sodium est le principal cation (ion positif) du liquide extracellulaire, et sa concentration détermine la pression osmotique de ce compartiment. La pression osmotique, c'est la « force d'appel » qu'exerce une solution sur l'eau : plus un compartiment est concentré en particules dissoutes, plus il attire l'eau à travers les membranes. Le sodium, le potassium et les chlorures commandent et accompagnent les mouvements de l'eau dans l'organisme [3] : c'est en fin de compte la répartition du sodium qui dicte où va l'eau — dans le sang, dans les cellules, dans les tissus.
Le deuxième rôle est électrique. Toute cellule nerveuse ou musculaire fonctionne comme une petite pile : elle maintient une différence de charge de part et d'autre de sa membrane, avec beaucoup de sodium à l'extérieur et beaucoup de potassium à l'intérieur. C'est cette « batterie » qui, en se déchargeant brièvement, engendre l'influx nerveux et déclenche la contraction musculaire. Sans un gradient de sodium correctement entretenu, la commande nerveuse s'altère — d'où les tremblements et la démarche incertaine qui accompagnent une carence sévère.
Enfin, le corps est plutôt bon gestionnaire de ce qu'il reçoit : de 75 à 95 % du sodium et du chlore ingérés sont absorbés, et les excès sont éliminés dans l'urine [1]. L'excrétion urinaire de sodium varie donc directement avec la consommation : le rein ajuste en permanence, gardant ce qui manque, évacuant ce qui déborde. Ce réglage fin est précieux — mais il a ses limites quand les pertes deviennent massives.
Pourquoi le cheval en perd tant : la sueur, une fuite concentrée
C'est là que tout se joue. Le cheval est un athlète qui se refroidit essentiellement en transpirant : la sudation est son principal mécanisme de thermorégulation. Or la sueur équine n'est pas de l'eau pure — c'est une solution minérale concentrée. Fait remarquable, elle est même légèrement hypertonique par rapport au plasma sanguin, c'est-à-dire plus salée que le sang lui-même [2]. Le cheval perd donc, proportionnellement, plus de sel que d'eau quand il transpire.
Les trois électrolytes majeurs de la sueur atteignent 5,3 g de chlore, 3,1 g de sodium et 1,4 g de potassium par kilogramme de sueur [2]. Le chlore domine, le sodium suit de près. Et les volumes en jeu sont considérables : lors d'un travail intense, surtout sous climat chaud et chez un sujet mal entraîné, la production de sueur peut atteindre jusqu'à 10 litres par heure [3]. Sachant qu'un litre de sueur correspond à peu près à un kilogramme de poids perdu, on mesure l'ampleur du drainage.

Ce mélange de pertes fortes et d'apports faibles a une conséquence troublante, bien décrite en clinique : une sudation abondante et hyperionique (riche en ions) entraîne une déshydratation dite hypoionique, qui, paradoxalement, suscite peu la soif [3]. Le cheval très déshydraté par la sueur n'a pas forcément envie de boire, car son sang, appauvri en sel, ne déclenche pas le signal de soif. D'où l'intérêt, après un effort, de proposer une boisson appétente et familière plutôt que de l'eau pure — et d'expliquer pourquoi les pertes salines ne se rattrapent pas d'elles-mêmes. L'augmentation de la ration liée au travail n'apporte pas non plus assez de sel pour compenser : l'exercice accroît le besoin en sel proportionnellement à ce qu'il accroît la sudation [1].
L'appétit du sel : une exception dans le règne des minéraux
Arrive alors la trouvaille la plus étonnante. Chez la plupart des espèces domestiques, cheval compris, un appétit véritable et spécifique n'existe que pour trois éléments : l'énergie, l'eau… et le sel [2]. Le sodium est le seul minéral pour lequel un appétit clairement défini existe : si du sel est disponible, le cheval en consomme spontanément la quantité nécessaire à ses besoins [1]. Le sel est donc le seul à donner lieu à une consommation autorégulée [3].
Le contraste avec les autres minéraux est net. Il n'existe aucun appétit sélectif pour le calcium, le phosphore ou les oligoéléments [3] : un cheval carencé en cuivre ne se mettra pas à chercher du cuivre. Contrairement à une idée répandue, les chevaux ne manifestent pas leurs carences ou intoxications par l'envie d'ingérer des substances non alimentaires ; le pica — cette propension à avaler terre, bois, crottins ou papier — n'est presque jamais un comportement de « recherche » d'un minéral manquant [2]. L'appétit du sel est l'exception qui confirme la règle.
Comment fonctionne cette boussole ? Le déclencheur est l'hyponatrémie, c'est-à-dire la baisse du sodium sanguin : elle stimule directement la prise de sel [2]. Le corps « sent » qu'il manque de sodium et oriente le comportement vers la source salée. Une jument en lactation, par exemple, qui boit davantage sans accès au sel, développe une hyponatrémie ; laissée libre devant une pierre de sel, elle rétablit spontanément son équilibre. La libre disposition continue d'une pierre à sel permet ainsi une bonne autorégulation de la consommation, grâce à cet appétit spécifique [3].
Cette boussole n'est toutefois pas d'une précision parfaite. Une bonne part du sel qu'un cheval consomme relève aussi de la préférence ou de l'habitude, et la variabilité est énorme. La consommation volontaire de sel au bloc par des chevaux adultes non travaillés atteint en moyenne 53 g par cheval et par jour, mais varie de 9 à 143 g d'un individu à l'autre, et de 5 à plus de 200 g pour un même cheval selon les jours [1]. Autre limite pratique : le bloc de sel dur stimule moins bien la consommation que le sel en vrac ou saupoudré sur la ration [2]. L'instinct existe, il est fiable dans l'ensemble, mais il gagne à être facilité par la bonne forme d'apport.

Combien il en faut : de l'entretien à l'effort
Le besoin d'entretien est modeste et, pris isolément, presque toujours couvert. La matière sèche de la ration doit contenir au moins 0,1 % de sodium, soit environ 0,25 % de sel commun (le sel étant composé de 39 % de sodium et 61 % de chlore) ; pour un travail entraînant de la sudation, ce taux monte à 0,3 % de sodium, soit 0,75 % de sel [1]. Exprimé en poids vif, cela donne 2,0 g de sodium par 100 kg à l'entretien, soit 5 g de sel — l'équivalent d'une cuillère à café pour 100 kg [2]. Le besoin d'entretien se situe entre 25 et 30 g de sel par cheval et par jour, quantité assez facilement couverte par les rations communes [3].
Tout change avec l'effort. Le besoin en sodium croît régulièrement avec l'intensité du travail : de 2,0 g par 100 kg à l'entretien, il passe à 2,8 g en travail léger, 3,6 g en travail modéré, 5,1 g en travail intense et jusqu'à 8,2 g par 100 kg en travail très intense [2]. Pour un cheval de 500 kg au travail très intense, cela représente environ 41 g de sodium par jour, soit plus de 100 g de sel.

Les pertes de sueur expliquent cette escalade. Elles vont de 0,25 % du poids vif en travail léger à 2 % du poids vif en travail très intense [2]. Pour remplacer les pertes d'un cheval de 500 kg au travail très intense, il faut compter environ 53 g de chlore et 31 g de sodium au-dessus de l'entretien [2]. Lors d'un travail intense sous climat chaud, les pertes salines peuvent avoisiner 100 g par jour, dont 35 à 40 g dans les urines et 50 à 60 g dans la sueur (à raison de 4,5 g par litre) ; un complément de 30 à 70 g de sel par jour devient alors indispensable pour éviter les signes de fatigue et la moindre résistance à la chaleur [3].
Ces chiffres restent des estimations, à manier avec prudence : les besoins calculés pour les chevaux en travail intense sont probablement supérieurs à la réalité, car de telles pertes ne surviennent pas tous les jours [2]. Une approche individualisée existe : le poids perdu pendant l'exercice, multiplié par 3,1 g de sodium par kilogramme, donne une bonne approximation du besoin réel du cheval ce jour-là [2].
Quand ça manque, quand c'est trop
Puisque le cheval se régule s'il a du sel à disposition, une carence ne survient en pratique que s'il n'y a aucun accès au sel [1]. Le délai d'apparition est d'autant plus court que les pertes sont fortes : la carence menace surtout en lactation et lors de sudation abondante. Un manque de sodium diminue la production de lait et la sudation elle-même ; or moins transpirer signifie une température corporelle qui grimpe et une performance qui chute [1].
Le premier signe d'une carence installée est justement un appétit anormal : le cheval se met à lécher tout objet susceptible de porter du sel [1]. Si rien n'est corrigé, la consommation d'aliment et d'eau baisse, entraînant amaigrissement, faiblesse et déshydratation. En cas de carence rapide, la contraction musculaire et la mastication deviennent incoordonnées, la démarche vacille, et le sang montre une chute du sodium et du chlore avec une hausse du potassium. Les mêmes symptômes se retrouvent : altération de l'appétit, pica, poil rêche, ralentissement de la croissance ou de la lactation, fatigabilité accrue, voire prédisposition aux « coups de sang » musculaires [3].
À l'inverse, l'intoxication par le sel reste exceptionnelle, car le cheval tolère de forts apports tant qu'il dispose d'eau non salée en quantité suffisante [1]. Elle ne survient qu'en cas d'abreuvement exclusif à l'eau saumâtre, de consommation de lactosérums très salés, ou d'introduction de plus de 2 à 3 % de sel dans les aliments sans eau disponible [1][3]. Les signes sont alors la colique, la diarrhée, des urines fréquentes, la faiblesse, la démarche titubante, la paralysie de l'arrière-main, jusqu'au décès. L'antidote est simple : une bonne eau de boisson, offerte à volonté — mais donnée progressivement, par petites quantités répétées, car réhydrater trop vite fait entrer l'eau dans les cellules et gonfler le cerveau, avec un risque neurologique propre.
En pratique : la règle tient en une phrase
Sur le plan théorique, tout converge vers une conduite d'une simplicité déconcertante. Puisque le fourrage n'apporte pas assez de sodium, que les pertes de sueur peuvent être massives, et que le cheval possède justement le seul instinct minéral fiable, il suffit le plus souvent de mettre du sel à disposition en permanence — bloc ou, mieux, sel en vrac — et le cheval couvre ses besoins seul [1]. Pour les chevaux au travail, notamment par temps chaud, où l'instinct et le bloc de sel peuvent ne pas suffire, complétez directement la ration : de l'ordre de 0,5 à 1 % de sel dans le mélange de céréales, ou 30 à 70 g de sel par jour selon l'effort [1][3]. Une seule condition, absolue : de l'eau propre, toujours disponible. Le sel sans eau est le seul chemin vers le danger.
À retenir
- Le sodium régule l'eau du corps, la pression osmotique et l'influx nerveux et musculaire — mais les fourrages en contiennent moins de 0,1 % de la matière sèche, en dessous même du besoin d'entretien.
- La sueur équine est légèrement plus salée que le sang (5,3 g de chlore, 3,1 g de sodium, 1,4 g de potassium par kg) et peut atteindre 10 L/heure à l'effort : le cheval perd beaucoup de sel là où l'herbe lui en apporte peu.
- Le sel est le seul minéral que le cheval réclame par instinct : la baisse du sodium sanguin déclenche l'appétit du sel, et un cheval qui a du sel à volonté couvre spontanément ses besoins.
- Le besoin d'entretien (≈ 25-30 g de sel/j, ou 2 g de sodium/100 kg) est facilement couvert ; il quadruple au travail très intense (8,2 g/100 kg), où un complément de 30 à 70 g de sel/j peut être nécessaire.
- Carence seulement en l'absence d'accès au sel (léchage, amaigrissement, moindre sudation) ; intoxication rare, sauf sel > 2-3 % sans eau. La règle : sel à volonté et eau propre en permanence.
Sources
- Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.


