Retirer l'herbe pour maîtriser les calories d'un cheval obèse ou fourbu semble d'une logique imparable : plus de prairie, plus de sucres avalés en cachette. Mais le sol nu ne supprime pas seulement le problème — il supprime aussi la nourriture. Un dry lot mal pensé remplace un risque métabolique par un risque digestif et comportemental. La clé n'est pas d'enlever le fourrage, mais de le reconstituer autrement : pesé, pauvre, et étalé sur la journée. Voici pourquoi.

Pourquoi vouloir un cheval sur sol nu ?

Le pâturage est l'environnement idéal du cheval : nutrition optimale, exercice, vie sociale. Comptez d'ailleurs deux hectares de prairie par cheval en climat tempéré pour éviter le surpâturage [1]. Alors pourquoi choisir délibérément un enclos sans un brin d'herbe ?

Parce que la prairie a un défaut majeur pour certains chevaux : l'apport de sucres y est incontrôlable. Les glucides non structuraux de l'herbe — regroupés sous le sigle NSC, c'est-à-dire les sucres simples, l'amidon et les fructanes contenus dans les cellules végétales — varient énormément selon l'heure, la saison et la météo. Une même prairie d'automne peut voir sa teneur en sucres solubles grimper de 8 à 17 % en une seule journée ensoleillée après une nuit froide. Le cheval qui broute librement 14 à 16 heures par jour ingère donc une dose de sucre que personne ne mesure et que personne ne maîtrise.

Or, pour trois profils de chevaux, cette dose est précisément le danger à éviter. Le cheval obèse développe une inflammation chronique de bas grade : le tissu gras, longtemps considéré comme inerte, sécrète en réalité des molécules pro-inflammatoires qui participent à la dérégulation de l'insuline. Le cheval insulino-résistant répond de façon exagérée à chaque arrivée de glucides. Et chez ces deux-là, l'hyperinsulinémie est un facteur de risque reconnu de la fourbure — une maladie qui pourrait frapper jusqu'à un tiers des chevaux au cours de leur vie. Retirer l'herbe, c'est couper la source d'entrée incontrôlée des sucres. Un accès non maîtrisé à la pâture est contre-productif dès lors que l'objectif est de limiter l'apport énergétique [2].

Le dry lot — défini simplement comme un enclos clôturé sans herbe, de taille variable — devient alors un outil : il transforme une ration subie (l'herbe, dont je ne connais ni la quantité ni la composition) en une ration choisie (le foin, que je pèse et que je peux faire analyser).

Le dry lot supprime l'apport incontrôlé de sucres du pâturage, mais ampute aussi le fourrage naturel : les deux plateaux de la même décision. Source : Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd. ; S.L. Ralston, Evidence-Based Equine Nutrition.

Le revers de la médaille : trois fonctions du fourrage qu'on ampute

Voilà le piège dans lequel tombe le dry lot naïf : en supprimant l'herbe, on ne supprime pas qu'un flux de sucres. On supprime le fourrage lui-même, et avec lui trois fonctions physiologiques que rien d'autre ne remplit.

La mastication et son tampon salivaire. Le cheval a évolué pour brouter environ 16 heures par jour. La domestication a déjà ramené ce temps de mâchoire à moins de 10 heures ; un sol nu sans foin le réduirait à zéro. Or, mâcher n'est pas qu'une occupation : la salive produite pendant la mastication tamponne l'acidité de l'estomac. Cet organe sécrète de l'acide en continu, qu'il y ait ou non de la nourriture. Sans un flux régulier de fibres à mastiquer, l'acide n'est plus neutralisé et attaque la paroi. La présence physique de fourrage dans l'estomac agit comme un tampon, et un apport d'au moins 1 à 1,5 % du poids vif en matière sèche par jour s'accompagne d'une moindre incidence d'ulcères gastriques [1]. Le mode de logement, paddock ou box, modifie d'ailleurs le pH gastrique sur 24 heures : l'environnement, à travers l'accès au fourrage, agit directement sur l'acidité de l'estomac [1].

Le temps d'occupation. Un cheval nourri au fourrage à volonté passe l'essentiel de sa journée à manger — de 57 % de son temps dans un enclos individuel jusqu'à 73 % des heures de jour lorsqu'il dispose de foin à volonté et voit ses congénères. Ce budget-temps n'est pas un luxe : c'est le socle de l'équilibre mental de l'espèce. Le supprimer, c'est ouvrir la porte à l'ennui, dont nous verrons les conséquences plus loin.

Le microbiote fibreux. Le gros intestin du cheval est un immense fermenteur peuplé de bactéries qui vivent de la fibre. Sans apport fibreux suffisant, la synthèse d'acides gras volatils s'effondre, le transit se déséquilibre, et un fourrage insuffisant augmente le risque de coliques, de fourbure et de vices d'écurie [1]. Autrement dit : le fourrage n'est pas une garniture calorique qu'on pourrait retirer sans conséquence. C'est la fondation de tout programme alimentaire équin : au moins 1 % du poids vif en fourrage chaque jour [1].

Reconstituer l'apport fibreux : foin pauvre, pesé, et ralenti

La solution n'est donc pas d'enlever le fourrage, mais de le remettre sous une forme maîtrisée. Trois leviers y concourent.

Choisir un foin pauvre plutôt que restreindre un foin riche. L'objectif est de garder du volume fibreux tout en réduisant les calories et les sucres. Privilégiez un foin tardif, grossier, à faible valeur énergétique, propre, sans poussière ni moisissure — nourri en petits repas fréquents. La plupart des foins de graminées conviennent comme base, à condition de viser une teneur en NSC inférieure à 12 %, seuil associé à une meilleure sensibilité à l'insuline. Si le foin disponible dépasse ce niveau, le tremper 30 à 60 minutes dans l'eau tiède en lessive une partie des sucres — mais aussi 30 à 50 % du potassium, ce qu'il faut savoir.

Peser, et connaître le plancher. C'est ici que le dry lot exige de la rigueur. Pour un cheval en perte de poids, la restriction descend typiquement à 1,25 % du poids vif en matière sèche, pour un rythme de perte réaliste de 0,5 à 1 % du poids vif par semaine. Mais ne descendez jamais impunément sous le plancher fibreux : en dessous d'environ 1 % du poids vif, les risques digestifs et comportementaux explosent. Un point important : la réponse à une même restriction varie énormément d'un individu à l'autre. Chez 12 chevaux et poneys restreints à 1,25 % du poids vif, 65 % de la variation de perte de poids s'expliquait par l'animal lui-même, indépendamment de la ration. Le chiffre est un point de départ, pas une recette universelle — d'où l'importance de peser le cheval, sa ceinture abdominale et son foin, plutôt que de se fier à l'œil.

Ralentir l'ingestion avec des filets à mailles fines. C'est le levier le plus élégant. Un filet dont les mailles mesurent 2,5 à 4,5 cm (1 à 1,75 pouce) empêche le cheval d'arracher de grosses bouchées : il doit tirer quelques brins à la fois, avec les lèvres et les dents, à un rythme proche de celui du pâturage. L'effet sur le temps de mastication est spectaculaire et mesurable. Là où un cheval avale 1 kg de foin en 39 minutes dans un simple filet, il lui faut 67 minutes par kilo dans un filet à double couche, et 78 minutes par kilo dans un filet à triple couche. Superposer les filets permet donc d'étirer un même poids de foin — donc les mêmes calories — sur beaucoup plus de temps de mâchoire. On reconstitue ainsi, artificiellement, le rythme lent et la salivation continue que l'herbe fournissait naturellement. Les filets et râteliers lents rallongent le temps d'ingestion tout en réduisant le travail de distribution.

À poids de foin égal, superposer les couches de filet allonge fortement le temps de mastication : la même ration s'étire de 39 à 78 minutes par kilo. Source : Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd. (données réf. 29).

Un dernier point sur la ration : un régime tout fourrage, surtout pauvre, ne couvre pas les besoins en vitamines et minéraux. Il faut le compléter par un aliment équilibreur bas en calories, distribué autour de 0,1 % du poids vif, pour éviter de créer une carence en voulant corriger un excès.

Les deux poisons du sol nu : l'ennui et le sable

Même bien nourri, le dry lot cache deux dangers propres à sa nature de sol nu. Les ignorer, c'est voir apparaître des problèmes qu'on n'avait pas au pré.

L'ennui et les stéréotypies. Quand le temps de mastication chute, le cheval ne reste pas inactif : il cherche autre chose à mâcher. Le mécanisme est double. D'une part, la baisse du temps d'ingestion crée un vide comportemental — l'ennui. D'autre part, l'estomac privé de fibres devient plus acide, ce qui pousse encore à mâchonner. Le résultat est bien documenté : les chevaux nourris uniquement de granulés, sans fourrage long, rongent près de quatre fois plus de bois que ceux qui reçoivent du foin long (312 contre 82 grammes de bois par cheval et par jour), et passent 3,5 heures de plus par jour à fouiller leur litière. Le rongement de bois n'est pas anodin : il abîme les installations, peut planter des échardes dans la bouche et, surtout, provoquer une obstruction intestinale parfois mortelle. Fractionner l'apport y répond en partie — distribuer des granulés six fois plutôt qu'une réduit le rongement de bois d'environ moitié — mais rien ne remplace le fourrage long réparti dans l'espace.

L'ingestion de sable et de terre. Sur un sol nu, le foin tombé au sol se mêle à la terre, et le cheval qui trie finit par avaler du sable. Or le sable est un facteur inflammatoire reconnu dans l'intestin : il peut provoquer des diarrhées et, à terme, une véritable entéropathie de sable. Le problème est aggravé par un réflexe naturel du cheval : il préfère manger au sol, mais il refuse de manger près de ses crottins — au point que plus de la moitié d'un foin posé à même le sol peut être délaissé. La parade tient en un geste simple et validé : placer des tapis sous les points de distribution lorsque l'ingestion de sable ou de terre est une préoccupation, et surélever légèrement le foin dans un râtelier qui retient les brins.

En pratique : ce qui distingue un bon dry lot d'un mauvais

Le mécanisme dicte la conduite. Un dry lot n'est un bon outil que s'il rend les sucres maîtrisables sans amputer les fonctions du fourrage. Concrètement, cela suppose de réunir quelques conditions simples : un foin pauvre et pesé au plancher fibreux (au moins 1 à 1,5 % du poids vif, restriction descendant au plus bas à 1,25 % sous surveillance) ; des filets à mailles fines, éventuellement superposés, pour étirer la mastication ; plusieurs points de distribution répartis, à distance de l'eau, pour recréer du mouvement et de la fouille ; des tapis pour barrer l'accès au sable ; un équilibreur minéral pour combler ce que le foin pauvre ne donne pas ; et de l'eau et du sel à volonté avec un abri.

Une limite mérite d'être signalée honnêtement : la restriction alimentaire seule n'est pas la meilleure voie. Associer l'exercice à la restriction améliore le métabolisme du glucose bien plus que la restriction seule [1] — un dry lot doit donc rester un lieu où le cheval bouge, pas une cage. Et le dry lot ne convient pas à tout le monde : pour un cheval au poids normal ou maigre, il n'apporte que ses inconvénients. C'est un outil ciblé, pas un mode de vie universel.

À retenir

  • Le dry lot est un enclos sans herbe : son intérêt est de couper l'apport incontrôlé de sucres du pâturage, décisif pour l'obèse, l'insulino-résistant et le fourbu.
  • Mais retirer l'herbe retire aussi le fourrage et ses fonctions : mastication, tampon salivaire de l'estomac, temps d'occupation, microbiote fibreux.
  • Il faut donc reconstituer un apport fibreux : foin pauvre (NSC < 12 %), pesé, au plancher d'au moins 1–1,5 % du poids vif, ralenti par des filets à mailles fines (39 → 78 min/kg selon les couches).
  • Deux dangers propres au sol nu : l'ennui (rongement de bois multiplié par quatre sans fourrage long) et l'ingestion de sable (facteur inflammatoire) — parades : distribution répartie et tapis.
  • Un équilibreur minéral est indispensable, l'exercice améliore le résultat, et le dry lot reste un outil ciblé, à réserver aux chevaux qui en ont besoin.

Sources

  1. Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
  2. Evidence-based Equine Nutrition, S. L. Ralston, 2007.
  3. Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.