On parle beaucoup du cuivre et du zinc pour le squelette du cheval, rarement du manganèse. Pourtant cet oligoélément est indispensable à la fabrication même du cartilage, et il porte à lui seul une des enzymes antioxydantes les plus stratégiques de la cellule. Voyage au cœur d'un minéral qu'on croit toujours « couvert par le fourrage » — et dont les besoins réels, chez le cheval, restent en partie une énigme.
Un oligoélément que le fourrage fournit presque partout
Le manganèse (symbole Mn) fait partie des oligoéléments : des minéraux dont l'organisme n'a besoin qu'en très petites quantités, de l'ordre du milligramme, mais dont l'absence dérègle des fonctions vitales. Contrairement au sodium ou au calcium, on ne le distribue jamais « au seau » : il agit comme cofacteur, c'est-à-dire comme la pièce métallique sans laquelle certaines enzymes ne fonctionnent pas. Une enzyme est une protéine qui accélère une réaction chimique ; beaucoup d'entre elles ne s'activent qu'en se refermant sur un atome de métal, comme une clé sur son barillet. Le manganèse est cette clé pour toute une famille de réactions.
Bonne nouvelle pour le cheval : le manganèse est généralement bien représenté dans les fourrages [3]. C'est même l'un des rares oligoéléments dont l'herbe et le foin apportent souvent des quantités confortables. Les analyses de foin donnent couramment des teneurs de plusieurs dizaines de milligrammes par kilo de matière sèche — 35 à 64 ppm dans des bulletins de laboratoire nord-américains [4], 78 à 100 ppm dans les foins et luzernes français [3] (ppm signifie « partie par million », soit un milligramme par kilo). Les aliments courants du cheval en contiennent de 3 à 170 ppm [2] : un écart énorme, qui tient à un facteur souvent ignoré — la nature du sol.
Cette abondance apparente cache deux pièges que nous verrons plus loin : d'une part la disponibilité du manganèse dépend étroitement du sol, d'autre part son absorption dans l'intestin peut être bloquée par d'autres minéraux présents en excès. Avant d'y venir, comprenons pourquoi ce métal compte autant.

Le cofacteur qui assemble le cartilage
C'est ici que le manganèse gagne ses galons. Le cartilage — ce tissu lisse qui coiffe l'extrémité des os et permet un mouvement sans friction — n'est pas une matière inerte. Des cellules spécialisées, les chondrocytes, y fabriquent en permanence une matrice faite de collagène (une charpente de protéines) et de protéoglycanes, de grosses molécules mi-protéines mi-sucres dont la propriété est de retenir l'eau. C'est cette rétention d'eau qui donne au cartilage son rôle d'amortisseur : sous la charge, il se comporte comme une éponge gorgée d'eau qui encaisse le choc.
Or ces protéoglycanes sont bâtis autour de longues chaînes de sucres appelées glycosaminoglycanes (GAG), dont la chondroïtine-sulfate est un représentant majeur, « composant du cartilage articulaire ». Et la synthèse de ces chaînes réclame du manganèse. Le manganèse est essentiel à la synthèse de la chondroïtine-sulfate nécessaire à la formation du cartilage [2]. Sur le plan biochimique, ce sont des enzymes appelées glycosyltransférases qui allongent la chaîne de sucre, molécule par molécule ; plusieurs d'entre elles n'opèrent qu'en présence d'un ion manganèse en cofacteur. Sans ce métal, l'atelier tourne au ralenti, la matrice du cartilage se construit mal.
L'image mécanique est parlante : le collagène fournit les poutres, les protéoglycanes fournissent le coussin d'eau, et le manganèse est l'outil qui assemble ce coussin. Voilà pourquoi une carence, chez les espèces où elle est bien décrite, se traduit d'abord par des désordres du squelette en formation.
Dans l'os : bâtir l'osséine, puis la minéraliser
Le manganèse ne s'arrête pas au cartilage articulaire ; il intervient aussi dans l'os. Le manganèse agit doublement : il renforce la fabrication d'osséine et en facilite la minéralisation [3]. L'osséine est la trame organique de l'os, sa charpente souple avant qu'elle ne se durcisse par dépôt de calcium et de phosphore. Le manganèse participe donc aux deux temps : la construction de la trame, puis son durcissement.
Cette double casquette explique pourquoi le manganèse est cité, aux côtés du cuivre et du zinc, parmi les minéraux qui « soutiennent le développement du tissu conjonctif ». Un apport suffisant et des rapports équilibrés de manganèse, de zinc et de cuivre sont nécessaires au bon développement des tissus conjonctifs, tandis que calcium, phosphore et magnésium construisent le tissu osseux proprement dit [1]. Le manganèse se trouve ainsi à la charnière entre le cartilage et l'os — précisément là où, chez le poulain en croissance, se jouent les maladies orthopédiques du développement.
Il faut toutefois rester prudent : chez le cheval, ces mécanismes sont largement extrapolés d'autres espèces. Nous y reviendrons, car c'est la grande limite de tout ce dossier.
MnSOD : le pare-feu antioxydant des mitochondries
Le deuxième grand rôle du manganèse n'a rien à voir avec le squelette, et il est tout aussi vital. Le manganèse est le cœur métallique d'une enzyme antioxydante appelée superoxyde dismutase — plus précisément la forme logée dans les mitochondries, les petites centrales énergétiques de la cellule. On la nomme MnSOD.
Pour comprendre son utilité, il faut savoir que la production d'énergie a un coût. En brûlant les nutriments avec de l'oxygène, la mitochondrie laisse échapper des sous-produits instables, les radicaux libres, dont le superoxyde. Ces molécules, hyperréactives, arrachent des électrons à tout ce qu'elles croisent — ADN, protéines, membranes — et endommagent la cellule. Le manganèse agit comme un capteur de superoxyde qui réduit les dégâts radicalaires, impliqués dans la peroxydation des lipides, la rupture des membranes et la mort cellulaire, dans un large éventail de situations normales et pathologiques, dont l'ischémie et l'inflammation [2].
La MnSOD est donc le pare-feu placé à la source même du danger : elle neutralise le superoxyde à l'endroit exact où il naît, dans la mitochondrie, avant qu'il ne se propage. Le manganèse figure d'ailleurs dans la liste des oligoéléments antioxydants de la nutrition équine, aux côtés du sélénium, du zinc et du cuivre. Il entre même dans la synthèse endogène du coenzyme Q, un autre antioxydant lié à la production d'énergie, aux côtés de la phénylalanine et des vitamines B5 et B6 [1]. Un cofacteur, décidément, aux multiples fonctions.
Glucides, lipides, fertilité : les autres casquettes
Le manganèse est aussi essentiel au métabolisme des glucides et des lipides [2]. Il intervient dans plusieurs enzymes de ces voies, ce qui le relie à la manière dont l'organisme utilise les sucres et fabrique ou dégrade les graisses. Ce rôle métabolique reste toutefois peu documenté chez le cheval en particulier.
Enfin, chez tous les mammifères étudiés, le manganèse est lié à la reproduction. Il est indispensable au développement osseux et à la fertilité, et participe à l'élaboration, par l'antéhypophyse, des gonadotrophines — les hormones qui commandent l'appareil reproducteur [3]. Chez les reproducteurs carencés (chez les espèces où la carence est connue), on observe une baisse de la libido, des troubles de la spermatogénèse et des perturbations du cycle œstral. Là encore, il s'agit de données obtenues surtout chez le bétail, la volaille ou le porc.
Besoins, carence rare, marge de sécurité large
Combien en faut-il ? La réponse honnête est : on ne le sait pas précisément chez le cheval. La quantité de manganèse nécessaire au cheval n'est pas connue [2]. Faute d'études directes, on s'appuie sur d'autres espèces : 40 ppm de la matière sèche de la ration sont recommandés pour toutes les catégories de chevaux, un chiffre supérieur au besoin réel, puisque des rations totales en dessous de 20 ppm ne posent pas de problème apparent [2]. Un autre objectif possible est d'atteindre au moins 50 ppm [3]. En quantité quotidienne, l'apport se situe autour de 80 mg par jour pour un cheval adulte à l'entretien, et de 78 à 100 mg par jour selon les stades de croissance et de reproduction [1].
Ce flou n'est pas trop gênant, car deux réalités le compensent. D'abord, la carence en manganèse n'a jamais été formellement caractérisée chez le cheval. Le seul cas suspecté aurait résulté d'un chaulage excessif du sol, qui avait fortement réduit la disponibilité du minéral. Chez les autres mammifères, la carence frappe surtout le nouveau-né et la reproduction : jeunes chétifs, incoordination, déformations des membres — articulations épaissies, boulets bloqués, aplombs déviés, os fragiles et raccourcis, d'où boiteries et raideurs. Une carence a été évoquée comme cause d'anomalies squelettiques semblables chez des poulains nouveau-nés, mais jamais confirmée.

Ensuite, la marge de sécurité est confortable. L'excès de manganèse n'a jamais été rapporté chez le cheval : la toxicose ne survient pas naturellement, même après ingestion de grandes quantités sur de longues périodes, et les seuils nocifs restent inconnus pour l'espèce [2]. Les tables de tolérance situent le seuil autour de 400 ppm pour un besoin voisin de 40 ppm [1] — un facteur de sécurité d'environ dix, l'un des plus larges parmi les oligoéléments. Le manganèse est donc, à l'inverse du sélénium, un minéral avec lequel on risque peu par le haut.
Les interactions méconnues qui coûtent cher
C'est le versant le plus intéressant et le plus négligé du manganèse : ce qui l'empêche d'être absorbé. Car un fourrage riche en manganèse ne garantit pas que le cheval en profite.

Premier verrou, dans la mangeoire. Chez les ruminants, l'absorption du manganèse est diminuée par un excès de calcium, de phosphore et de fer ; et, réciproquement, un excès de manganèse gêne l'absorption de ces mêmes minéraux. Cet antagonisme n'est pas démontré chez le cheval, ce qui invite à la prudence [2]. L'absorption intestinale du manganèse est toutefois entravée par les excès de calcium, notamment en régions calcaires et avec des fourrages de légumineuses ou des pulpes de betteraves, exactement comme pour le zinc [3]. Au-delà d'un rapport calcium/phosphore de 3, l'excès de calcium gêne nettement l'assimilation des oligoéléments tels que manganèse, zinc, fer et cuivre [3]. Autrement dit, une ration très calcique — foin de luzerne à volonté, complément mal dosé — peut priver le cheval d'un manganèse pourtant présent.
Second verrou, dans le sol. Le chaulage des prairies, ou un sol naturellement alcalin, bloque ces mêmes oligoéléments dans le sol, au détriment de l'assimilation végétale [3]. Le fourrage qui y pousse est alors pauvre en manganèse à la source : les prairies sur sols alcalins risquent d'être carencées en manganèse [3]. C'est précisément le mécanisme du seul cas équin suspecté. À l'échelle de la plante, le manganèse est par ailleurs mieux représenté dans les graminées que dans les légumineuses, la luzerne étant spécialement pauvre — un paradoxe, puisque la luzerne, riche en calcium, cumule les deux handicaps : peu de manganèse et beaucoup de calcium qui en gêne l'absorption [3].
Ces interactions expliquent l'écart de 3 à 170 ppm mentionné plus haut. Ce n'est pas le manganèse « théorique » du fourrage qui compte, mais celui que le cheval finit par absorber, une fois passés les filtres du sol et de la ration.
Ce que ça change en pratique
Le manganèse illustre une règle d'or de la nutrition minérale : l'apport ne fait pas tout, l'équilibre décide. Trois retombées concrètes se dégagent, à garder mesurées car les données équines manquent.
D'abord, un fourrage varié et de qualité couvre presque toujours le manganèse ; ce n'est pas l'oligoélément à surveiller en priorité. Ensuite, le vrai risque n'est pas le manque absolu mais le blocage : une ration très calcique (luzerne dominante, complément déséquilibré, sol chaulé) mérite qu'on vérifie le rapport calcium/phosphore et l'ensemble du profil minéral plutôt que d'ajouter du manganèse à l'aveugle. Enfin, comme la marge de sécurité est large, une supplémentation modérée — de quoi atteindre au moins 50 ppm en région à risque [3] — ne présente guère de danger d'excès, mais elle ne se justifie que sur la base d'une analyse de fourrage et d'un calcul de ration, idéalement avec l'appui d'un vétérinaire ou d'un nutritionniste. Devant un poulain aux aplombs anormaux, le diagnostic revient au vétérinaire : le manganèse n'est qu'une pièce d'un puzzle où figurent aussi le cuivre, le zinc et l'équilibre phosphocalcique.
À retenir
- Le manganèse est un cofacteur d'enzymes : il aide à assembler la chondroïtine-sulfate et les protéoglycanes du cartilage, participe à la fabrication et à la minéralisation de l'os, et forme le cœur de la superoxyde dismutase mitochondriale, un antioxydant clé.
- Il intervient aussi dans le métabolisme des glucides et des lipides et dans la fertilité, mais ces rôles sont surtout documentés chez d'autres espèces que le cheval.
- Le fourrage en apporte généralement assez (souvent des dizaines de ppm) ; la carence n'a jamais été confirmée chez le cheval et l'excès n'a jamais été rapporté — la marge de sécurité est large.
- Le vrai enjeu est l'absorption : un excès de calcium, de phosphore ou de fer, et les sols chaulés ou alcalins, réduisent la disponibilité du manganèse. L'équilibre de la ration prime sur la simple quantité.
- Les besoins précis du cheval restent inconnus (repères : 40 à 50 ppm, environ 80 mg/jour à l'entretien) ; toute supplémentation se décide sur analyse, avec un professionnel.
Sources
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.
- Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
- Equine Nutrition and Feeding, D. Frape, 4ᵉ éd., 2010.


