Le magnésium est l'un des minéraux les plus vendus sous forme de compléments « anti-stress » pour chevaux. Pourtant, ses fonctions physiologiques réelles n'ont rien de mystérieux : il fait tourner les enzymes, l'énergie et les muscles. Cet article démêle ce que le magnésium fait vraiment dans l'organisme, à quel point une vraie carence est rare, et jusqu'où la science soutient — ou non — l'idée qu'en donner « calmerait » un cheval.

Un minéral majeur, présent partout et actif à l'état ionisé

Le magnésium (Mg) fait partie des macrominéraux, ces éléments dont le corps a besoin en quantités qui se comptent en grammes et non en milligrammes. Chez le cheval, il est loin d'être anecdotique : environ 60 % du magnésium corporel est stocké dans l'os, à peu près 30 % dans les muscles, et le reste circule dans le sang et les tissus mous [1].

Cette répartition dit déjà l'essentiel. L'os n'est pas qu'une charpente : c'est aussi un réservoir minéral que l'organisme puise et reconstitue. Le muscle, lui, concentre le magnésium parce qu'il en a un besoin fonctionnel constant. Quant à la petite fraction sanguine, elle est la plus surveillée, car c'est elle que l'on mesure et elle qui doit rester stable.

Un point technique mérite d'être posé d'emblée : seule la forme ionisée du magnésium (Mg²⁺) est biologiquement active. C'est cette forme, et non le magnésium total du sang, qui reflète le vrai statut de l'animal. Des signes de manque peuvent d'ailleurs apparaître alors que le magnésium total du sang paraît normal, si sa fraction ionisée, elle, a baissé [1]. Le sang régule cette concentration par trois leviers : l'absorption intestinale, l'excrétion urinaire, et les échanges avec les tissus.

Ce que le magnésium fait vraiment : enzymes, énergie, muscle, os

Schéma des quatre grandes fonctions physiologiques du magnésium chez le cheval : cofacteur enzymatique, métabolisme énergétique (activité de l'ATP), fonction musculaire et nerveuse, réservoir osseux. Source : Equine Clinical Nutrition, 2e éd.

Cofacteur enzymatique. Le magnésium est un activateur de nombreuses enzymes : sans lui, ces protéines qui catalysent les réactions chimiques du corps tournent au ralenti ou pas du tout. On peut le voir comme la clé qui met un moteur en marche — l'enzyme est le moteur, le magnésium la clé de contact. Cette fonction, à elle seule, explique pourquoi le magnésium touche à presque tous les grands métabolismes.

Métabolisme énergétique. Le magnésium est nécessaire à l'activité de l'ATP, la molécule qui sert de monnaie énergétique à toutes les cellules. L'ATP (adénosine triphosphate) libère de l'énergie quand elle cède un de ses groupements phosphate ; or elle n'est fonctionnelle que sous forme liée au magnésium. Autrement dit, chaque contraction musculaire, chaque influx nerveux, chaque synthèse cellulaire qui « dépense » de l'ATP mobilise indirectement du magnésium. C'est le lien profond entre ce minéral et l'effort.

Muscle et nerf. Le magnésium est important pour la fonction musculaire et intervient dans l'excitabilité et la conduction nerveuses [1]. C'est ici que se joue toute la réputation « calmante » du minéral, sur laquelle nous reviendrons : le magnésium participe à l'équilibre entre excitation et relaxation des cellules nerveuses et musculaires. Un déséquilibre de cet ion, comme de son partenaire le calcium, peut donc se traduire par de l'hyperexcitabilité.

Os. Enfin, le magnésium est un constituant du tissu osseux — d'où les 60 % stockés là. Ce réservoir se remplit davantage chez les animaux qui construisent de l'os ou en mobilisent : le poulain en croissance, la jument en fin de gestation, la jument en lactation.

Combien il en faut : des besoins modestes, largement couverts par le fourrage

Les besoins en magnésium restent raisonnables. Pour les calculer, les nutritionnistes partent de deux nombres : les pertes endogènes (le magnésium que le corps élimine en permanence, estimé à 6 mg par kg de poids vif et par jour) et la digestibilité vraie du magnésium alimentaire, retenue à 40 % [1]. À noter : une valeur de pertes endogènes plus basse, 2,2 mg/kg/jour, a aussi été rapportée, ce qui abaisserait sensiblement le besoin — les chiffres officiels sont donc plutôt une marge de sécurité qu'une vérité gravée.

En pratique, cela donne les repères de la Table 8.1 [1]. Pour un cheval de 500 kg, le besoin d'entretien tourne autour de 7,5 g de magnésium par jour, et grimpe avec l'effort et la lactation.

Besoin quotidien en magnésium d'un cheval de 500 kg selon le stade physiologique : environ 7,5 g à l'entretien, 9,5 g au travail léger, 11,5 g au travail modéré, 15 g au travail intense, 11 g en début de lactation. Source : Equine Clinical Nutrition (Table 8.1), d'après NRC 2007.

La bonne nouvelle, c'est que ces besoins sont normalement couverts par une ration ordinaire. La teneur en magnésium des aliments courants du cheval se situe entre 0,1 et 0,3 % de la matière sèche [1]. Les analyses de foin sont cohérentes : de l'ordre de 0,10 à 0,19 % de magnésium selon les fourrages échantillonnés [2]. Et le magnésium est bien absorbé par le cheval : entre 40 et 60 % dans la plupart des aliments, jusqu'à 70 % pour certaines sources minérales inorganiques [1] ; d'autres mesures donnent des digestibilités comparables, de 50 à 60 %, et jusqu'à 61 % pour les fourrages [3]. Résultat, un cheval qui reçoit du fourrage à hauteur de 2 % de son poids vif couvre généralement seul son besoin d'entretien.

Quelques facteurs peuvent toutefois grignoter cette absorption. Un excès de phosphore réduit la disponibilité du magnésium et pourrait, en théorie, provoquer une carence — même si dans l'étude concernée le rapport calcium/phosphore était inversé, ce qui a pu jouer [1]. L'absorption est en outre abaissée par les excès de calcium, de phosphore et de potassium, et les besoins sont majorés par les rations très riches en azote (le magnésium neutralisant la toxicité de l'ammoniac sanguin) et par les régimes enrichis en matières grasses, dont les acides gras saturés forment dans l'intestin des « savons de magnésium » insolubles et non absorbables [3].

Carence vraie : rare, mais avec une signature nerveuse et musculaire

Voici le point central, souvent noyé dans les discours commerciaux : ni carence ni excès de magnésium n'ont été rapportés chez des chevaux nourris avec des aliments courants [1]. La carence vraie est un phénomène rare, presque de laboratoire.

Pour la produire expérimentalement, il a fallu donner des régimes semi-purifiés apportant 5 à 6 mg de Mg/kg/jour, soit environ 35 % du besoin d'entretien actuel [1]. On parle alors d'hypomagnésémie, définie par une chute du magnésium sérique en dessous de 1,6 mg/dL (la fourchette normale étant de 1,6 à 3 mg/dL). Les signes de carence sont éloquents : nervosité, tremblements musculaires, ataxie (démarche mal coordonnée), pouvant évoluer vers collapsus, respiration accélérée et mort dans les formes sévères [1]. Fait notable, l'hypomagnésémie provoque aussi, bien avant les signes cliniques, des dépôts calciques anormaux dans les tissus mous, notamment l'aorte, détectables dès 30 jours de régime carencé.

Le tableau est cohérent chez le très jeune : la carence peut survenir chez le poulain à la mamelle, car le lait est relativement pauvre en magnésium, sous la forme du « syndrome du poulain contracté » — démarche raide et brusque, « pas de l'oie » (hypermétrie) et hyperexcitabilité [3]. On retrouve la même signature : quand le magnésium manque vraiment, le système neuromusculaire s'emballe.

Ce lien carence → nervosité est réel et documenté. C'est lui, et lui seul, qui donne une base scientifique à l'idée de magnésium « calmant ». Encore faut-il qu'il y ait carence.

Deux mots enfin sur le classique « grass tetany » (tétanie d'herbage) : cette hypomagnésémie aiguë frappe surtout les vaches en lactation sur herbe jeune, riche en potassium et pauvre en magnésium, qui déprime l'absorption. Or les pâtures qui déclenchent la tétanie mortelle chez les ruminants n'affectent pas les chevaux de la même façon [1]. Transposer les craintes bovines au cheval est donc trompeur — même si l'herbe très jeune est toujours pauvre en magnésium, et que la carence, si elle existe, viendra plutôt de là [3].

L'allégation « calmante » au crible : distinguer corriger et calmer

C'est le nœud de l'affaire, et il mérite de la précision. Un magnésium supplémentaire a été proposé comme ayant un effet calmant sur les chevaux, potentiellement parce qu'il corrige une carence en magnésium [1]. La nuance est capitale : l'effet, s'il existe, passe par la correction d'un déficit, pas par un effet sédatif direct chez un cheval déjà bien pourvu.

Tableau de nuance : ce que la science soutient (une carence peut donner de la nervosité corrigible ; les pertes sudorales existent) versus ce qu'elle ne soutient pas (supplémenter un cheval non carencé pour le calmer ; preuves faibles, études rares et souvent mélangées). Source : Equine Clinical Nutrition, 2e éd.

Que disent réellement les études ? Peu de choses, et rien de solide :

  • Plusieurs travaux ont mélangé le magnésium à d'autres ingrédients, si bien qu'il est impossible d'attribuer l'effet calmant au magnésium seul [1].
  • Une étude pilote a observé une simple tendance à une réactivité réduite aux stimuli chez des chevaux recevant du calcium et du magnésium, mais aucune conclusion affirmant l'efficacité du supplément n'a pu être tirée [1].
  • Chez des Standardbreds adultes, 10 g de magnésium (sous forme d'aspartate, en plus des 11,2 g déjà apportés par la ration de base) diminuent la vitesse de réaction à un stimulus surprenant [1]. C'est le résultat le plus « positif » — sur un seul type de mesure, un effectif limité, une réponse à un sursaut, non un état général de calme.

En clair : les preuves sont faibles, préliminaires, et confondues avec d'autres facteurs. Rien ne démontre qu'ajouter du magnésium à un cheval déjà correctement nourri le rende plus calme. Or, on l'a vu, la carence vraie est rare, et la plupart des aliments contiennent plus de magnésium que le cheval n'en a besoin — l'excès étant simplement éliminé dans les urines, car la régulation rénale est le principal mécanisme d'homéostasie du magnésium [1].

La logique honnête est donc : corriger une carence avérée peut aider un cheval nerveux ; « calmer » un cheval sain par du magnésium n'est pas soutenu par les données. Deux affirmations que le marketing fusionne en une seule, à tort.

Deux réserves de sécurité, cependant, pour ne pas basculer dans le déni inverse. D'abord, les pertes par la sueur existent : la sueur du cheval emporte surtout chlorures, sodium et potassium, et, en moindre part, calcium et magnésium ; chez le cheval d'endurance, le besoin en magnésium est même renforcé, à la fois par la captation du magnésium par le tissu adipeux lors de la lipolyse et par la formation de savons de magnésium en cas de ration lipidique [3]. Un cheval qui transpire beaucoup et longtemps n'est donc pas dans la même situation qu'un cheval de loisir. Ensuite, l'excès n'est pas totalement anodin dans des conditions particulières : la concentration maximale tolérable est fixée à 0,8 % de la ration, et un drench oral massif (67–90 g de Mg) a provoqué tremblements et hypermagnésémie chez deux chevaux — mais leur fonction rénale était compromise. Aux doses des rations normales, chez un cheval aux reins fonctionnels, la toxicité est extrêmement improbable.

En pratique : quelques repères simples

Le fond étant posé, l'application tient en peu de lignes. Un cheval à l'entretien recevant un fourrage de qualité à volonté couvre presque toujours son besoin en magnésium sans complément. Avant d'acheter un « calmant » au magnésium, il faut se demander si le cheval est réellement carencé — ce qui, statistiquement, est peu probable, et se vérifie mieux par un bilan (magnésium ionisé sérique, ou rapport urinaire) que par intuition. Les situations qui justifient une attention réelle sont ciblées : effort intense et transpiration abondante (endurance, chaleur), rations très riches en matières grasses ou en azote, excès de calcium, de phosphore ou de potassium dans la ration, et le poulain à la mamelle sur herbe très jeune. Dans le doute, mieux vaut équilibrer la ration globale et demander conseil que de miser sur un effet sédatif que la science ne garantit pas.

À retenir

  • Le magnésium est un cofacteur d'enzymes, indispensable à l'activité de l'ATP (énergie), à la fonction musculaire et nerveuse ; 60 % est stocké dans l'os, 30 % dans le muscle.
  • Le besoin est modeste — environ 7,5 g/jour pour un cheval de 500 kg à l'entretien — et généralement couvert par le fourrage (0,1–0,3 % de Mg, absorbé à 40–60 %).
  • La carence vraie est rare ; quand elle survient, sa signature est nerveuse et musculaire : nervosité, tremblements, ataxie (hypomagnésémie sous 1,6 mg/dL).
  • Effet « calmant » : corriger une carence avérée peut aider, mais rien ne prouve que supplémenter un cheval sain le calme — preuves faibles, études rares et souvent mélangées.
  • Réserves à garder en tête : les pertes par la sueur sont réelles (effort, chaleur), et l'excès n'est un problème qu'en cas de dose massive ou de reins défaillants.

Sources

  1. Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
  2. Manual of Equine Nutrition and Feeding Management, C. Z. Buckhout & B. E. Lindberg, 2022.
  3. Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
  4. Equine Nutrition and Feeding, D. Frape, 4ᵉ éd., 2010.