Le débourrage — ces premières séances où le cheval de deux ou trois ans apprend à porter un cavalier — est souvent vécu comme une étape d'éducation. C'est aussi, et on l'oublie, un carrefour nutritionnel délicat. Le jeune cheval y cumule deux exigences qui tirent dans des sens opposés : sa croissance n'est pas terminée, et un besoin d'effort apparaît pour la première fois. À cela s'ajoutent un environnement bouleversé, du transport, parfois la découverte du box — autant de stress qui pèsent sur un estomac particulièrement vulnérable. Comprendre ces mécanismes explique une règle qui déroute : au débourrage, ajouter de l'énergie n'est pas anodin, et l'excès se paie autant dans le comportement que dans le squelette.
Un cheval encore en construction, déjà mis au travail
Rappelons d'abord une évidence trop vite écartée : à deux ans, le cheval n'a pas fini de grandir. Ses plaques de croissance osseuses (les cartilages de conjugaison, zones où l'os s'allonge) sont encore actives, et son squelette continue de se densifier. Or c'est précisément à cet âge que beaucoup de chevaux débutent le travail sous la selle. Beaucoup de chevaux entrent à l'entraînement alors qu'ils sont encore en croissance, typiquement les sujets de deux ans [1].

La conséquence est une double contrainte. D'un côté, la croissance impose ses propres besoins : les besoins énergétiques du jeune cheval augmentent avec sa vitesse de croissance et sa taille, même si, rapportés au kilo de poids vif, ils diminuent à mesure qu'il vieillit et que sa croissance ralentit [2]. De l'autre, l'entrée au travail crée un besoin d'effort nouveau — modeste au débourrage, mais réel.
Comment additionner les deux ? La réponse des sources est plus prudente qu'on ne l'imagine. Pour un point aussi central que le calcium — le minéral du squelette —, le besoin d'un cheval de deux ans qui débute l'entraînement tout en grandissant est estimé identique au besoin de croissance seul [1]. Autrement dit : le travail léger du débourrage ne « rajoute » pas mécaniquement un supplément par-dessus les besoins de croissance ; c'est la couverture de croissance qui reste la priorité. Une limite mérite d'être signalée : les besoins du jeune cheval qui commence à travailler sont encore mal établis et demandent davantage de recherche [1]. On raisonne donc ici sur une base solide (les besoins de croissance) plus qu'on ne dispose d'un barème précis « débourrage ».
Il faut aussi replacer l'effort du débourrage à sa juste échelle. Le supplément d'énergie exigé par le travail dépend de l'allure : au-dessus de l'entretien, un pas lent ne coûte qu'environ 0,17 Mcal par heure et par 100 kg de poids porté, un pas rapide 0,25, un trot lent 0,6 — contre 2,0 pour le galop et jusqu'à 3,9 pour un galop rapide [2]. Le débourrage se joue dans le bas de cette échelle : quelques minutes de pas et de trot ne représentent qu'un incrément énergétique très faible. Vouloir « soutenir le travail » par une hausse marquée de la ration, c'est se tromper d'ordre de grandeur — et exposer le jeune cheval aux risques décrits plus loin.

Le piège de l'énergie : nourrir la croissance sans doper le squelette
Le premier réflexe, face à un cheval qui commence à travailler, est d'augmenter la ration énergétique. C'est là que le jeune cheval est le plus exposé. Chez lui, un excès d'énergie ne fait pas que déposer de la graisse : il accélère la vitesse de croissance, et cette accélération est considérée comme un facteur contribuant aux maladies orthopédiques du développement (les DOD, anomalies de formation de l'os et du cartilage chez le jeune), décrites de longue date [2]. Nourrir trop généreusement un cheval en pleine croissance, sous prétexte qu'il travaille, revient donc à prendre un risque sur son ossature en formation.
Le squelette n'est pas le seul concerné. Le cheval a une particularité que peu d'espèces partagent : face à un excès d'énergie alimentaire, il ne se contente pas de stocker, il augmente aussi son activité physique. Résultat, le cheval qui reçoit trop d'énergie est plus enclin à être « chaud », à sauter, faire des écarts, s'emballer ; à l'inverse, une façon de calmer un cheval est de réduire son apport énergétique [2]. Chez un jeune qu'on essaie justement d'habituer au cavalier, cette excitabilité alimentaire n'est pas un détail : elle peut transformer une séance d'apprentissage en épreuve de force.
« Énergie chaude » contre « énergie froide » : ce n'est pas qu'une image
Les cavaliers parlent d'aliments qui « chauffent » et d'autres qui laissent le cheval « froid ». Derrière cette intuition se cache une réalité nutritionnelle. La source d'énergie compte autant que la quantité.
L'amidon des céréales — la source d'énergie la plus concentrée et la plus rapide — est aussi celle qui échauffe le plus. L'avoine, à la différence de l'orge et surtout du maïs, accroît ainsi le tonus : elle dynamise les chevaux « froids » mais surexcite les chevaux « chauds », une propriété attribuée depuis plus d'un siècle à une substance mal identifiée, l'« avenine » [3]. D'autres facteurs alimentaires jouent sur le tempérament : l'excès de protéines, les carences en calcium et en magnésium ou l'excès de potassium tendent à augmenter l'hyperexcitabilité, tandis que le tryptophane (précurseur de la sérotonine) a un certain effet apaisant [3].
À l'opposé, les fibres (fourrage) et les matières grasses fournissent une énergie plus « calme », libérée lentement, sans pic de sucre sanguin. Et le cheval les valorise remarquablement bien : les huiles végétales apportent environ trois fois plus d'énergie disponible qu'un poids équivalent de céréales [2]. Mieux, ajouter de la matière grasse ne se contente pas de concentrer l'énergie : elle réduit la production de chaleur corporelle de 14 % et laisse 60 % d'énergie supplémentaire disponible pour l'activité, à apport énergétique constant [2]. Le cheval tolère d'ailleurs très bien ces lipides : jusqu'à 20 % de matière grasse dans la ration totale et 30 % dans la partie concentrée, avec une digestibilité apparente voisine de 90 % à ces niveaux [2][3].
La logique est donc claire : au débourrage, on cherche à couvrir un besoin d'énergie qui augmente modérément sans recourir à la source la plus excitante et la plus risquée pour un squelette en croissance. Fibres et matières grasses offrent cette énergie « froide ».
Cette priorité au fourrage n'est pas qu'une précaution : elle est la voie recommandée pour le jeune athlète. Pour qu'un cheval de 18 à 24 mois couvre ses besoins énergétiques en gardant le maximum de fourrage dans sa ration, choisissez un foin de très bonne qualité — assez digestible et appétent pour que l'animal atteigne ses besoins en restant sous 2,5 % de son poids vif en matière sèche ingérée [1]. Un aliment complémentaire sera souvent nécessaire, mais d'autant moins que le fourrage est de meilleure qualité : plus le foin est bon, plus le rapport fourrage/concentré peut rester élevé [1]. Rappelons que la capacité d'ingestion n'est pas illimitée — le cheval, mature comme jeune, plafonne autour de 3,0 à 3,2 % de son poids vif en matière sèche par jour [4] : d'où l'intérêt d'une énergie dense mais calme comme la matière grasse quand le fourrage seul ne suffit plus.
Le stress du changement de vie et l'estomac à vif
La dernière pièce du puzzle est souvent la plus sous-estimée. Le débourrage n'est pas qu'un apprentissage moteur : c'est un bouleversement de vie. Nouvel environnement, transport, passage au box, séparation des congénères, premières contraintes. Or le cheval possède un estomac remarquablement mal armé pour encaisser ce stress.
Pour comprendre, il faut un détour par l'anatomie. L'estomac du cheval sécrète de l'acide chlorhydrique en continu, y compris à jeun — un héritage de son mode de vie d'herbivore qui broute presque sans interruption. Sa moitié haute, la muqueuse squameuse (non glandulaire), n'est pas protégée contre cet acide ; exposée, elle s'ulcère, provoquant la maladie ulcéreuse squameuse (ESGD) [1]. Le rempart naturel, c'est la salive : chez un cheval qui dispose de foin à volonté, la mastication produit un flot de salive qui tamponne l'acidité, faisant remonter le pH de la région non protégée jusqu'à des valeurs médianes de 6 à 7 [1].
Deux mécanismes viennent alors aggraver le risque au moment précis du débourrage. D'abord, le stress lui-même ralentit la vidange de l'estomac, qu'il soit physique ou psychologique [1] : l'aliment stationne, l'acidité travaille plus longtemps. Ensuite, la façon de nourrir change souvent à cette période — plus de concentré, des repas espacés, parfois des granulés. Or les aliments en granulés sont avalés vite, avec peu de mastication : le bol alimentaire est plus sec, la salive moins abondante, et ce défaut de tampon augmente le risque d'ulcères [1]. Les longues périodes de jeûne (plus de 4 à 6 heures) et les gros repas de concentré tirent dans le même sens.
L'amidon, encore lui, n'est pas neutre pour le tube digestif. Une ration très riche en amidon (11,4 g/kg de poids vif) accroît la translocation bactérienne vers les ganglions et le foie, comparée à une ration à 2 g/kg [1] ; et l'introduction rapide de l'amidon est une cause classique de maldigestion chez le jeune [3]. Empiler concentré, stress et repas espacés au moment du débourrage, c'est réunir les conditions de l'ulcère.
En pratique : quelques principes
Cet article est théorique ; les repères de conduite sont développés dans l'article pratique associé. Retenons les conséquences directes de cette physiologie. Ne pas surcharger en énergie, car chez le jeune l'excès accélère la croissance (risque orthopédique) et échauffe le comportement. Privilégier l'énergie « froide » — fibres et matières grasses — plutôt que l'amidon des céréales, pour couvrir un besoin d'effort qui reste modeste sans exciter ni acidifier. Protéger l'estomac au moment du changement de vie : maximiser le fourrage et donc la salive tampon, éviter les jeûnes et les gros repas de concentré, se méfier du cumul stress + granulés + transport. Maintenir la couverture minérale de croissance, le calcium en tête, sans se dire qu'un cheval « qui travaille un peu » aurait des besoins différents d'un cheval en croissance. Ces principes prolongent les articles consacrés aux ulcères gastriques et à l'alimentation du cheval en croissance.
Une nuance de méthode, pour finir. La physiologie décrite ici — sécrétion acide continue, rôle de la salive, effet du stress, énergie « chaude » de l'amidon — est solidement établie. En revanche, le barème chiffré propre au débourrage n'existe pas vraiment : les besoins du jeune cheval qui commence à travailler restent à préciser [1]. On raisonne donc par principes et par prudence, en s'appuyant sur les besoins de croissance connus, plutôt que sur une recette de ration « débourrage » qui n'aurait pas de fondement.
À retenir
- Le débourrage cumule une double contrainte : croissance encore active (squelette en formation) et apparition d'un besoin d'effort. Chez un cheval de 2 ans qui entre au travail en grandissant, le besoin de calcium est estimé égal à celui de la croissance seule (les données propres au débourrage manquent).
- Chez le jeune, un excès d'énergie ne fait pas que engraisser : il accélère la croissance (facteur de maladies orthopédiques) et augmente l'activité et l'excitabilité — un cheval « chaud ».
- L'amidon des céréales est l'énergie qui « chauffe » le plus ; fibres et matières grasses offrent une énergie « froide ». L'huile apporte ~3× l'énergie d'un même poids de céréales et réduit la production de chaleur.
- L'estomac sécrète de l'acide en continu ; la salive du fourrage le tamponne (pH 6–7). Le stress du changement de vie ralentit la vidange gastrique et, combiné aux gros repas de concentré et aux granulés, majore le risque d'ulcères squameux.
- On raisonne au débourrage par principes (ne pas surcharger, énergie froide, protéger l'estomac, tenir la couverture minérale), faute de barème chiffré spécifique.
Sources
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.
- Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
- Equine Nutrition and Feeding, D. Frape, 4ᵉ éd., 2010.

