Dès un à deux mois, le lait de la jument ne couvre plus tout ce dont son poulain a besoin. Le creep feeding consiste à offrir alors au seul poulain un concentré que la mère ne peut atteindre. Bien conduit, il lisse la croissance et prépare le sevrage. Mal calibré — trop, trop riche, trop sucré — il devient au contraire l'un des moteurs de la maladie orthopédique du jeune cheval. Voici pourquoi, et selon quelle logique.
Quand le lait ne suffit plus : la fenêtre du deuxième mois
Le lait de jument est un aliment remarquable, mais transitoire. Sa production est maximale en début de lactation puis décline régulièrement jusqu'au sevrage. Les chiffres donnent la mesure du phénomène : un poulain consomme environ 25 % de son poids vif par jour en lait vers le 11ᵉ jour, une proportion qui tombe déjà à 18 % du poids vif vers le 39ᵉ jour post-partum [2]. Autrement dit, dès la fin du premier mois, la source qui a tout donné commence à se tarir, alors même que l'animal grandit et que ses besoins, eux, augmentent.
Le poulain compense naturellement en se tournant vers le solide. La quantité de nourriture solide ingérée est inversement liée à la quantité de lait bu : le temps passé à manger du solide représente environ 23 % du temps alimentaire à 8 semaines, et grimpe à 40–50 % vers 21 semaines [2]. Ce basculement est physiologique et souhaitable — il amorce la maturation du tube digestif du futur herbivore. Mais il laisse une fenêtre : entre le moment où le lait devient insuffisant et celui où le poulain sait tirer l'essentiel de son énergie du fourrage et des concentrés, il existe un risque de déficit. C'est précisément cette fenêtre que le creep feeding vient combler. La logique est constante : dès deux mois, un concentré spécifiquement formulé — le « creep feed » — est proposé pour couvrir les besoins du poulain à mesure que la production laitière de la mère décline [2]. Le repère se situe même un peu plus tôt : initiez les poulains sous la mère à un concentré enrichi en minéraux dès l'âge de un à deux mois [1].

Le creep feeding, ou nourrir le poulain à l'insu de la mère
Le terme décrit une méthode précise : nourrir intentionnellement le seul poulain, alors qu'il est encore avec sa mère [2]. Le principe pratique est de rendre le concentré accessible au poulain mais pas à la jument — une mangeoire à barreaux resserrés que le petit muffle du poulain franchit mais pas le grand, ou une planche placée en travers d'un angle de box à environ 137 cm de haut pour les races légères, sous laquelle le poulain passe mais pas la mère [3][2]. Un point de méthode compte : proposez les concentrés régulés au moins une fois, de préférence deux fois par jour, et rendez-les inaccessibles à la mère ou aux autres poulains ; et si le poulain a accès à la ration de la jument, donnez le même concentré à celle-ci, pour éviter qu'il n'ingère un aliment mal équilibré pour lui [1].
Pourquoi se donner cette peine ? D'abord parce que couvrir les besoins pendant la fenêtre à risque évite le déficit décrit plus haut. Ensuite parce que l'exercice a une valeur préparatoire : il habitue le futur sevré à manger un aliment concentré indépendamment de sa mère, ce qui compte le jour où celle-ci disparaît [2]. Les données de terrain vont dans ce sens : les poulains ayant reçu un creep feed affichaient un gain moyen quotidien supérieur d'environ 10 %, perdaient moins de poids après le sevrage et obtenaient de meilleurs scores d'appréciation générale que les poulains non complémentés [2]. L'intérêt n'est donc pas seulement nutritionnel mais aussi zootechnique. Il reste que ces bénéfices ne valent que si l'aliment est correctement calibré — et c'est là que tout se joue.
Pourquoi trop, ou trop riche, fabrique de la maladie orthopédique
Le principal danger du creep feeding n'est pas le sous-dosage isolé : c'est l'emballement de la croissance. La maladie orthopédique du développement (en anglais DOD : developmental orthopedic disease, qui regroupe ostéochondrose, épiphysite, déformations des membres) a des facteurs de risque bien identifiés : une grande taille et un poids élevé, une vitesse de croissance forte — d'origine génétique ou par à-coup — et une consommation élevée de calories qui alimente cette vitesse [2]. Le squelette du jeune cheval a besoin de temps pour se minéraliser ; le pousser trop vite, c'est demander à un cartilage de croissance de suivre un rythme que sa maturation ne permet pas.
Deux dérives symétriques mènent au même résultat. La première est le rattrapage brutal. Fournir des quantités insuffisantes d'un creep feed correctement formulé, puis nourrir le sevré pour une croissance rapide, provoque un à-coup de croissance compensatrice — une cause classique de DOD [2][3]. L'expérience le confirme cruellement : en restreignant l'énergie et les protéines de pouliches Standardbred à moins de 80 % du gain quotidien prédit pendant quatre mois, puis en donnant accès à volonté à des rations équilibrées, quatre pouliches sur six ont développé des déformations en flexion, attribuées à la croissance compensatrice rapide ; un résultat semblable a été obtenu chez des Pur-sang [1]. Le creep feeding régulier existe justement pour éviter ces montagnes russes.
La seconde dérive est l'excès inverse : trop, ou trop riche en énergie rapide. Des rations apportant plus de 130 % des recommandations énergétiques pour une croissance rapide augmentent l'incidence de DOD, surtout si l'apport en calcium et phosphore ne dépasse pas 100 % des besoins [1]. Le type de calories compte autant que la quantité. Un excès de concentrés riches en amidon ou en sucre a été documenté non seulement pour induire une résistance à l'insuline, mais aussi pour affecter défavorablement la teneur minérale de l'os ; il a de plus été corrélé à une incidence plus élevée d'ostéochondrose disséquante nécessitant une correction chirurgicale chez des yearlings Pur-sang [1]. L'accès à volonté à un creep feed à forte densité énergétique et pauvre en fibres, ou le sur-nourrissage au concentré, produisent des ingérés élevés et une croissance trop rapide [2].
De là une orientation claire sur la composition : des rations plus fibreuses (plus de 12 % de fibres) et plus grasses (7 à 10 % de matières grasses), à index glycémique relativement bas, sont préférables à de grandes quantités de céréales riches en amidon ou en sucre — au vu des réponses de croissance, de la teneur minérale osseuse et de la sensibilité à l'insuline [1]. La graisse et la fibre fournissent de l'énergie « lente » sans provoquer les pics de glucose et d'insuline qui accompagnent l'amidon.

Protéines, minéraux, forme : ce que doit contenir un creep feed
Une fois compris qu'il faut nourrir la croissance sans la précipiter, restent les cibles. La protéine d'abord. Visez des concentrés à 14–18 % de protéines, et 16–18 % si seul du foin de graminées est disponible, car celui-ci est plus pauvre (6–12 % de protéines en moyenne) que les prairies mixtes ou les foins de légumineuses (souvent plus de 14 %) [1]. Le seuil bas n'est pas négociable : les sevrés sur rations déficientes en protéines (moins de 12 % de la matière sèche totale) ont des croissances réduites et une mauvaise minéralisation osseuse, et s'ils passent brutalement sur une ration adéquate, ils risquent la croissance compensatrice et la DOD. À l'inverse, restreindre la protéine sous 14 % chez un poulain à croissance rapide n'améliore pas la croissance osseuse et peut même être délétère — et un excès de protéines au-delà des besoins n'a pas d'effet réel sur la DOD si les minéraux sont équilibrés [1]. Des repères convergents valent pour le creep feed, sur base brute : au moins 16 % de protéines, 0,7 % de lysine, au moins 6 % de cellulose brute et 3 % de matières grasses [2].
Les minéraux ensuite, plus délicats. Les déséquilibres minéraux sont une cause bien documentée de DOD, avec toutefois une plage de tolérance assez large. Pour la ration totale des jeunes en croissance, retenez des fourchettes plutôt que des valeurs exactes : calcium 0,8–1,5 %, phosphore 0,4–0,6 %, cuivre 10–20 mg/kg, zinc 40–60 mg/kg [1]. Le rapport entre eux est capital : un apport en phosphore supérieur au calcium (rapport calcium/phosphore inférieur à 1) provoque de façon fiable une maturation osseuse défectueuse. Le zinc et le cuivre méritent une attention particulière. Un excès de zinc — au-delà de 1000 mg/kg — a entraîné des lésions de DOD, tandis que des apports jusqu'à 700 mg/kg n'ont pas posé problème [1]. Le cuivre est cofacteur de la lysyl-oxydase, enzyme qui assure le pontage et la stabilisation du collagène osseux : sa carence altère cette fonction, et un apport de 25 à 55 mg/kg de cuivre s'accompagne d'une moindre survenue d'ostéochondrite, d'épiphysite et de déformations des membres chez les poulains [2]. Un zinc trop élevé peut d'ailleurs induire une carence secondaire en cuivre par interférence.
Une limite mérite d'être signalée : si la preuve que des déficits ou excès sévères de calcium, phosphore, cuivre et zinc nuisent à la croissance est solide, la preuve d'un apport « optimal » précis pour la plupart des minéraux est faible ou inexistante chez le cheval [1]. D'où le choix de fourchettes, et non de chiffres au milligramme près.
La forme, enfin, n'est pas anecdotique. Parce que les aliments granulés et extrudés provoquent des réponses en glucose et en insuline plus faibles que les floconnés sucrés, ces deux premières formes sont préférables au mélange floconné sucré, surtout chez les poulains issus de lignées ou de races prédisposées à la DOD [1]. Le bénéfice se prolonge au sevrage : un concentré plus riche en matières grasses et en fibres réduit le stress des poulains sevrés par rapport à un concentré riche en amidon et en sucre — un point qui compte, le sevrage augmentant déjà le cortisol et abaissant l'immunité cellulaire pendant une quarantaine d'heures [2].

En pratique : des doses régulées, une croissance lissée
La traduction concrète tient en peu de repères. La quantité de concentré se situe entre 0,25 et 1,0 % du poids vif, répartie en deux ou trois repas, avec accès libre à un foin ou une pâture de bonne qualité ; l'objectif est de maintenir un état corporel maigre, côtes non visibles mais palpables [1]. Un point de départ voisin : 0,25 à 0,5 kg pour 100 kg de poids vif, à ajuster selon l'état et la croissance [2]. Un repère de terrain complémentaire : environ 0,45 kg de creep feed par jour et par mois d'âge, en limitant les quantités une fois que le poulain en mange 2 kg par jour, pour ne pas laisser les plus voraces se sur-servir [3]. Sous 0,5 % du poids vif, l'ajout d'un complément équilibré en calcium, phosphore et oligo-éléments peut devenir nécessaire pour couvrir les besoins minéraux [1]. Au sevrage, gardez le même type d'aliment qu'avant, au même rythme, en surveillant tout gain ou perte de poids excessif : le but est une croissance régulière, sans à-coup ni chute [1]. Sel et eau propre restent à disposition permanente.
Le creep feeding relève de la conduite d'élevage, mais les cas de DOD avérée, de déformations des membres ou de croissance manifestement anormale relèvent, eux, du diagnostic vétérinaire : c'est le praticien, avec une évaluation de la ration totale et éventuellement du fourrage, qui ajustera. Les fourchettes rappelées ici sont des cibles de formulation, pas un protocole individuel.
À retenir
- Dès un à deux mois, le lait de la jument décline (de 25 % à 18 % du poids vif du poulain entre J11 et J39) : le creep feed comble la fenêtre et prépare au sevrage.
- Deux dérives mènent à la maladie orthopédique : le sous-dosage suivi d'un rattrapage brutal, et l'excès d'énergie — surtout l'amidon et le sucre (au-delà de 130 % des besoins énergétiques, l'incidence de DOD augmente).
- Cibles : 14–18 % de protéines, calcium 0,8–1,5 %, phosphore 0,4–0,6 %, cuivre 10–20 mg/kg, zinc 40–60 mg/kg ; concentré à 0,25–1,0 % du poids vif, en 2–3 repas [1][2].
- Préférez l'extrudé ou le granulé fibreux et gras au floconné sucré : réponses glucose/insuline plus basses, os mieux minéralisé, sevrage moins stressant. Toute anomalie de croissance relève du vétérinaire.
Sources
- Evidence-based Equine Nutrition, S. L. Ralston, 2007.
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.


