La grande majorité des chevaux montés ne courent pas, ne sautent pas des barres à 1,40 m et ne tirent pas de charrue : ils promènent leur cavalier une à trois heures par semaine. Or leurs besoins nutritionnels sont bien plus proches de ceux d'un cheval au repos que de ceux d'un athlète. Comprendre pourquoi, c'est comprendre l'un des malentendus les plus répandus de l'alimentation équine — et pourquoi un bon fourrage complété d'un minéral suffit, le plus souvent, à faire un cheval parfaitement nourri.
Le cheval de loisir : un profil physiologique proche de l'entretien
Commençons par nommer notre sujet. Le « cheval de loisir polyvalent », c'est celui qui travaille peu et de façon irrégulière : balade, reprise du week-end, sortie occasionnelle en petite compétition amicale. Les nutritionnistes ont une définition étonnamment précise de ce niveau d'effort. Dans la classification de référence, le travail léger correspond à 1 à 3 heures d'exercice par semaine, réparties en gros en 40 % de pas, 50 % de trot et 10 % de galop, pour une fréquence cardiaque moyenne autour de 80 battements par minute — exactement le profil de la « promenade en extérieur » et des « petits concours occasionnels » [1]. On est très loin des 4 à 12 heures hebdomadaires et des pointes à 150 battements du cheval de haut niveau.
Cette faible sollicitation a une conséquence directe : l'énergie dépensée réellement « en plus » pour ce travail est modeste. Pour saisir pourquoi, il faut d'abord regarder ce qu'est le besoin d'entretien — le socle sur lequel tout le reste s'empile.
Le besoin d'entretien, ce socle qu'on oublie
Le besoin d'entretien, c'est la quantité d'énergie qui laisse le poids et l'état corporel du cheval strictement inchangés, tout en lui permettant ses activités quotidiennes normales — mais sans compter le travail, la gestation, la lactation, ni la lutte contre le froid [1]. C'est l'énergie du métabolisme de base : faire battre le cœur, respirer, entretenir les cellules, digérer.
Physiologiquement, ce besoin est piloté par le poids métabolique, c'est-à-dire le poids vif élevé à la puissance 0,75 (la fameuse relation 70 × PV^0,75 établie sur 25 espèces de mammifères, de la souris de 25 g à l'éléphant de 2 000 kg). Chez le cheval adulte, sur la plage courante de poids, la dépense d'entretien est en pratique quasi proportionnelle au poids vif, si bien qu'on l'exprime commodément en énergie digestible (l'énergie de l'aliment moins celle perdue dans les crottins) par kilo de poids.
Les recommandations retiennent trois niveaux d'entretien selon le tempérament et l'activité spontanée de l'animal : un cheval placide, peu remuant (« bon vivant ») demande environ 30,4 kcal d'énergie digestible par kg de poids vif et par jour, soit 15,2 Mcal/jour pour 500 kg ; un cheval au tempérament calme mais attentif se situe 10 % au-dessus, à 33,4 kcal/kg (16,7 Mcal/jour pour 500 kg) ; un cheval nerveux, remuant, monte à 36,4 kcal/kg (18,2 Mcal/jour pour 500 kg) [1]. Autrement dit, le seul tempérament fait déjà varier le besoin d'entretien de près de 20 % — un écart qu'aucune formule ne prédit à la place de l'œil de l'éleveur.

Le travail léger n'ajoute qu'un supplément modeste
Voici le cœur du raisonnement. Une fois l'entretien couvert, combien le travail léger ajoute-t-il ? Les recommandations chiffrent chaque niveau d'effort en énergie digestible par 100 kg de poids vif : l'entretien moyen réclame 3,34 Mcal, le travail léger 4,00 Mcal, le modéré 4,66, l'intense 5,32 et le très intense 6,90 [1]. Traduisons : passer de l'entretien au travail léger, c'est +20 % d'énergie, quand le travail très intense en réclame plus du double (+107 %).
Concrètement, pour un cheval de 500 kg, le travail léger fait passer le besoin d'environ 16,7 à 20,0 Mcal par jour : 3,3 Mcal de plus, soit à peine l'équivalent énergétique d'un à un kilo et demi de bon foin supplémentaire. Ce n'est pas rien, mais ce n'est certainement pas de quoi justifier un seau de granulés matin et soir.

Il faut ici signaler une nuance, car elle est instructive. Des majorations plus anciennes retiennent +25 % pour un travail léger, +50 % pour un travail moyen et +100 % pour un travail intense [2]. Les valeurs graduées plus récentes (+20 %, +40 %, jusqu'à +107 %) affinent ce schéma sans en changer la leçon : le supplément du travail léger reste petit. Que l'on retienne +20 % ou +25 %, l'ordre de grandeur est le même — et c'est bien un ordre de grandeur qu'il faut viser, pas une décimale.
Le supplément en protéines suit la même logique de modération : le besoin passe de 126 g de protéines brutes par 100 kg à l'entretien à 139,8 g au travail léger, soit environ +11 % [1]. Là encore, rien qui bouleverse la ration.
Pourquoi le fourrage de qualité fait presque tout le travail
Si le besoin énergétique du cheval de loisir dépasse à peine l'entretien, la conséquence est limpide : le fourrage peut le couvrir seul, ou presque. Le cheval est d'ailleurs remarquablement doué pour cela. Contrairement au ruminant, dont l'ingestion est d'abord bornée par le volume, le cheval ajuste bien le niveau de sa consommation volontaire de fourrage pour couvrir ses besoins énergétiques [2]. À l'entretien, il lui suffit d'ingérer environ 2 kg de matière sèche pour 100 kg de poids vif ; il peut pousser jusqu'à 3,5 kg en production intense (croissance, lactation, travail très soutenu). Un cheval de loisir se situe tout en bas de cette fourchette — sa capacité d'ingestion couvre donc largement ses besoins sans recourir à des aliments concentrés.
De nombreux chevaux adultes à l'entretien, au travail léger ou de tempérament calme se maintiennent parfaitement au pré, sans aucun concentré énergétique supplémentaire [1]. Le constat va dans le même sens ailleurs : en dehors des chevaux à l'entretien strict pour un temps relativement long, une source de protéine de qualité s'impose ; a contrario, pour un cheval proche de l'entretien, le fourrage et un correcteur minéral suffisent [3].
Il reste un « presque », et il est important.
Le point faible du fourrage seul : minéraux et surtout vitamines
Un fourrage de qualité apporte assez d'énergie et de protéines pour un cheval de loisir, mais il ne garantit pas la couverture de tous les minéraux, oligoéléments et vitamines — et c'est là qu'un déséquilibre silencieux peut s'installer. Deux mécanismes l'expliquent.
D'abord, la conservation détruit les vitamines. Un foin récolté et stocké dans de bonnes conditions garde l'essentiel de son énergie, de ses protéines et de ses minéraux deux à trois ans ; mais ses vitamines, elles, se dégradent en quelques semaines [1]. Un autre ordre de grandeur, un peu différent, retient une durée de vie moyenne des vitamines d'environ trois mois, et compte par sécurité un apport vitaminique nul par les aliments conservés dans les calculs de ration [3]. Le calendrier exact varie donc, mais le fond converge : le foin de l'hiver n'apporte plus grand-chose en vitamines, en particulier les vitamines A et E, sensibles et non stockables durablement.
Ensuite, les équilibres minéraux ne sont pas garantis. La correction commence par le rapport phosphocalcique (Ca/P) : les recommandations visent un rapport de l'ordre de 1,35, quand un fourrage seul peut afficher un rapport déséquilibré (0,94 dans un exemple de calcul, à corriger vers 1,35). Viennent ensuite le rapport cuivre/zinc (recommandé autour de 0,20) et le rapport vitamine A/vitamine D (autour de 7) [3]. C'est précisément le rôle de l'aliment minéral et vitaminé (AMV, ou complément minéral-vitaminé) : combler ces déficits ciblés, dans les bons rapports, sans ajouter d'énergie.
D'où la recommandation nette : pour un cheval adulte nourri au fourrage, apportez au minimum, et toute l'année, une source commerciale d'oligoéléments et de vitamines A et E [1]. Un « ration balancer » — ces correcteurs concentrés à 1 à 3 Mcal/kg, pauvres en sucres, amidon et matières grasses — remplit exactement cette fonction, à choisir selon le type de fourrage (herbe ou légumineuse) et à doser précisément : en donner moins expose à des carences, en donner plus à des excès inutiles.
La physiologie de la sur-alimentation par habitude
Reste à comprendre pourquoi tant de chevaux de loisir sont malgré tout suralimentés. La raison n'est pas physiologique, elle est culturelle : « bien nourrir » est associé, dans l'esprit de beaucoup, à « donner du grain ». Or ce geste, appliqué à un cheval dont les besoins dépassent à peine l'entretien, verse presque mécaniquement dans l'excès.
Ici, le comportement du cheval joue contre lui. Au fil de son évolution, l'espèce s'est habituée à une consommation abondante en acceptant une digestion médiocre ; elle compense volontiers une nourriture peu digestible par une surconsommation, quitte à produire davantage de crottins [2]. Le cheval régule bien son ingestion de fourrage pour couvrir son énergie, mais cette régulation est prise en défaut face à des aliments très denses et très appétents : le grain et les concentrés apportent beaucoup de calories sous un petit volume, en deçà du seuil de satiété. La leptine, hormone sécrétée par le tissu adipeux qui informe le cerveau des réserves de graisse et favorise normalement la satiété, ne suffit pas à freiner l'ingestion d'un aliment concentré — la corrélation entre leptine et état corporel (r = 0,64) trouvée dans une étude n'étant d'ailleurs pas confirmée dans une autre, signe que ce système de frein reste incomplètement compris [1].
Le résultat est un bilan énergétique positif chronique : l'énergie ingérée dépasse la dépense, jour après jour, et l'excédent se stocke en graisse. L'obésité se développe fréquemment chez les chevaux nourris de rations riches en énergie, grain et aliments industriels denses inclus, et peut même survenir chez un cheval nourri au seul foin s'il en consomme une quantité excessive [1]. Or l'obésité n'est pas qu'une question d'esthétique : elle est associée à la dérégulation de l'insuline (perte de contrôle de la glycémie), au syndrome métabolique équin, à la fourbure et à des coliques liées aux lipomes ou à l'hyperlipémie. Certains profils y sont particulièrement prédisposés — poneys, Arabes, Paso Finos, Morgans — souvent des « bons vivants » (easy keepers) qui, précisément, ont besoin de moins d'énergie que ne le prédit la formule d'entretien.
C'est tout le paradoxe : le cheval de loisir, celui qu'on croit devoir « soutenir » avec des concentrés, est justement celui pour qui l'excès est le plus dangereux et le moins utile. Le principe de la ration d'équilibre est là : couvrir chaque besoin — énergie, protéines, minéraux, vitamines — sans jamais dépasser le besoin énergétique. Le fourrage remplit la jauge d'énergie jusqu'au bon niveau ; le complément minéral-vitaminé remplit celle des micronutriments sans ajouter de calories. Ajouter du grain par habitude, c'est faire déborder la première jauge alors que la seconde était le vrai manque.

En pratique : ce que cela change au seau
La traduction concrète tient en peu de mots. Pour l'immense majorité des chevaux de loisir en bon état, la base est un fourrage de qualité distribué à volonté ou en quantité généreuse, complété d'un aliment minéral et vitaminé choisi selon le fourrage et dosé selon la notice — le tout ajusté non par le calcul, mais par l'observation. Car aucune formule ne remplace l'œil de l'éleveur : les besoins d'entretien varient de 15 à 25 % rien que par la digestibilité individuelle, sans compter le tempérament, la race, le climat et la saison [2]. La règle millénaire reste la meilleure boussole : si le cheval engraisse, réduisez ; s'il maigrit, nourrissez plus [2]. Les chiffres donnent le point de départ ; l'état corporel donne le verdict.
Ces recommandations valent pour un cheval adulte, sain et en état correct. Un cheval maigre, âgé, malade, une jument gestante ou allaitante, un cheval en travail réellement soutenu relèvent d'un autre raisonnement — et, le cas échéant, de l'avis d'un vétérinaire ou d'un nutritionniste.
À retenir
- Le cheval de loisir travaille 1 à 3 heures par semaine : ses besoins ne dépassent l'entretien que d'environ 20 % en énergie et 11 % en protéines.
- Un fourrage de qualité, que le cheval régule bien de lui-même, couvre presque toujours ce besoin sans concentré.
- Le vrai manque du fourrage seul, ce sont les vitamines (détruites au stockage) et certains équilibres minéraux : c'est le rôle du complément minéral-vitaminé, qui n'apporte pas d'énergie.
- Donner du grain « pour bien faire » à un cheval proche de l'entretien mène à l'excès énergétique, au surpoids et à ses maladies (dérégulation de l'insuline, syndrome métabolique, fourbure).
- Les chiffres fixent un point de départ ; l'état corporel, surveillé dans le temps, reste le juge final.
Sources
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
- Nutrition et alimentation des chevaux, W. Martin-Rosset (dir.), 2012.
- Nutrient Requirements of Horses, National Research Council (NRC), 6ᵉ éd. révisée, 2007.


