Une fracture, une tendinite, une chirurgie : et voilà un athlète soudain immobilisé au box pour des semaines. Le réflexe serait de le nourrir « comme avant » pour qu'il garde la forme. C'est justement l'erreur. À l'arrêt, ses besoins énergétiques s'effondrent, tandis que le confinement, le stress et la moindre restriction de fourrage font grimper le risque d'ulcères et de coliques. Comprendre ces deux mécanismes opposés, c'est comprendre pourquoi la bonne ration de convalescence tient en une phrase : beaucoup de fourrage pauvre en énergie, et plus un gramme de concentré.

Quand le moteur s'arrête, la facture énergétique fond

Commençons par le plus contre-intuitif. Un cheval au travail brûle bien plus qu'un cheval à l'entretien — c'est évident. Ce qu'on mesure mal, c'est l'ampleur de la chute quand le travail cesse d'un coup.

Chez un cheval adulte, l'énergie nécessaire à l'entretien — c'est-à-dire pour ne perdre ni prendre de poids, sans aucun travail — est estimée à environ 33,4 kcal d'énergie digestible (ED) par kilo de poids vif et par jour pour un tempérament calme et une activité modérée, soit 16,7 Mcal par jour pour un cheval de 500 kg [1]. Pour un sujet vraiment sédentaire, docile, confiné à un espace restreint — exactement le profil du convalescent —, ce besoin descend à son minimum, autour de 30,4 kcal ED/kg, soit 15,2 Mcal par jour. C'est le plancher de l'entretien.

Comparons maintenant à ce que mangeait le même cheval quand il travaillait. Les besoins énergétiques du travail sont classiquement estimés, selon l'intensité, à 1,25 fois l'entretien pour un travail léger, 1,5 fois pour un travail moyen et jusqu'à 2 fois pour un travail intense [3]. Autrement dit, notre cheval de 500 kg qui recevait de quoi couvrir 25 à 33 Mcal par jour à l'entraînement n'a plus besoin, une fois au box, que de 15 à 17 Mcal. Sa dépense a été divisée par deux, ou presque.

Il existe même un seuil inférieur. Chez le cheval hospitalisé ou débilité, confiné dans un box avec une activité et un ingéré très réduits, on estime le métabolisme de repos (RER, resting energy requirement) par l'équation (21,28 × poids vif en kg) + 975, ce qui donne environ 11,6 Mcal par jour pour 500 kg — l'équivalent d'environ 75 % du besoin d'entretien minimal [1]. Ce chiffre concerne un cheval qui mange peu ; il n'est pas la cible d'un convalescent qui s'alimente normalement, mais il illustre à quel point la dépense d'un corps immobile est basse.

La conséquence mécanique est limpide. Si l'on maintient la ration de travail — surtout ses concentrés, denses en énergie —, on verse chaque jour un large surplus énergétique dans un corps qui n'en a plus l'usage. Un cheval consomme normalement de quoi couvrir ses besoins ; mais si l'aliment est appétent et concentré en énergie, il en ingère davantage, et l'excédent, même modeste, finit en graisse s'il se répète [3]. Au box, sans exercice pour brûler quoi que ce soit, la prise de poids est quasi inévitable.

Besoins en énergie digestible d'un cheval de 500 kg selon l'activité : d'environ 33 Mcal/j au travail intense, la dépense tombe à 16–17 Mcal/j à l'entretien au box, et jusqu'à ~11,6 Mcal/j pour un métabolisme de repos à ingéré réduit. Garder la ration de travail crée un large surplus. Source : Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd. (besoins d'entretien et RER) ; Lewis (multiplicateurs du travail).

Le surplus n'est pas qu'esthétique : il pèse sur la convalescence

Prendre du poids au box n'est pas un simple désagrément de silhouette. Chez un cheval en convalescence, c'est un problème orthopédique et métabolique.

Le premier enjeu tient aux aplombs. Un membre en réparation — os fracturé, tendon ou ligament lésé — doit supporter la charge du corps pendant que les tissus cicatrisent. Chaque kilo superflu s'ajoute à cette charge, sur des structures déjà fragilisées, et souvent sur les membres opposés qui compensent l'appui. Or le surpoids, comme le sous-poids, aggrave les problèmes articulaires et locomoteurs [3]. Alourdir un cheval qui doit ménager un aplomb va exactement à contre-courant de ce que l'on cherche.

Le second enjeu est métabolique. La prise de graisse s'accompagne d'une baisse de la sensibilité à l'insuline. Un cheval qui devient gras et sédentaire glisse vers le terrain de l'insulino-résistance, avec à la clé un risque accru de fourbure — une catastrophe pour un animal déjà immobilisé, dont on ne pourra pas ménager les pieds par le mouvement. Le stress de la convalescence lui-même n'aide pas : le cortisol, dont la sécrétion augmente sous l'effet d'un confinement inhabituel ou d'une douleur, réduit la sensibilité à l'insuline et élève les réponses glycémiques et insuliniques [2].

Il y a enfin un paradoxe osseux à connaître. Après une atteinte squelettique, on est parfois tenté de « charger » en calcium pour consolider. Mauvaise idée : un apport de calcium prolongé et excessif — au-delà de cinq fois les besoins d'entretien — a été suggéré comme pouvant produire une densité osseuse excessive et un remodelage inadéquat, ce qui peut empêcher l'os de retrouver sa solidité normale à la guérison [1]. Et le confinement lui-même joue contre le squelette : la perte de densité osseuse liée à l'immobilisation au box est décrite comme inévitable. La leçon n'est pas de gaver de minéraux, mais d'équilibrer sans excès — ce qui relève de l'ajustement fin, à confier au vétérinaire.

L'autre versant : confiner et rationner, c'est acidifier l'estomac

Voici le piège symétrique. Puisque le cheval grossit, la tentation est de couper franchement dans la ration, fourrage compris. C'est précisément ce qu'il ne faut pas faire — et pour le comprendre, il faut regarder comment fonctionne l'estomac du cheval.

Sa particularité, décisive ici, est que l'estomac équin sécrète de l'acide chlorhydrique (HCl) en permanence, y compris quand il est vide [1]. C'est un héritage de son mode de vie naturel : à la pâture, le cheval broute 14 à 18 heures par jour et ne reste jamais volontairement plus de trois ou quatre heures sans manger. Son estomac n'est donc, en pratique, jamais vide, et la sécrétion continue d'acide y trouve toujours de la matière à digérer.

Au box, tout change. Le cheval reçoit deux ou trois repas, souvent espacés de six à huit heures, et l'estomac se retrouve vide de longues plages de la journée. Les chevaux à l'écurie présentent un pH gastrique bas au petit matin (entre 1 h et 9 h), quand l'estomac est vide [1]. Or la moitié supérieure de l'estomac — la muqueuse dite squameuse, non glandulaire — n'a aucune protection contre l'acide : exposée, elle s'ulcère, c'est la maladie ulcéreuse gastrique squameuse (equine squamous gastric disease, ESGD) [1].

Le fourrage joue là un rôle de tampon remarquable, par deux voies. D'abord la salive : mâcher stimule une salivation abondante, riche en bicarbonate, qui neutralise l'acide. Chez des chevaux nourris au foin à volonté, le pH de la région non glandulaire remonte à une valeur médiane de 7,0, contre 1 à 2 dans la région glandulaire où l'acide est sécrété [1]. Ensuite la mastication elle-même : le foin long génère un temps de mastication bien supérieur et près de deux fois plus de salive que des granulés [1]. Un estomac occupé par un matelas de fibres et arrosé de salive est un estomac protégé.

Repères du risque ulcéreux au box : au-delà de 4 heures de jeûne le risque monte, d'où la règle de 4 à 6 repas par jour ou du fourrage à volonté ; à jeun, la zone acide de l'estomac descend à pH 1–2 ; le foin long produit environ deux fois plus de salive tampon que les granulés. Source : Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd. ; Ralston.

Confinement, jeûne, grain : le trio ulcérogène

Les données de terrain confirment ce que la physiologie laisse prévoir. Le jeûne intermittent — 24 heures de privation de nourriture — et le confinement augmentent tous deux la fréquence et la sévérité des lésions gastriques [2]. Plus frappant encore : même des chevaux nourris au foin d'herbe à volonté présentent une incidence d'ulcères plus élevée lorsqu'ils sont confinés au box que lorsqu'ils vivent au pré. Le confinement en lui-même exerce un effet ulcérogène, comparé à la sortie au pâturage [1].

La recommandation qui en découle est constante : évitez les longues périodes de jeûne. Le seuil est fixé à quatre heures — au-delà, le risque monte — et la ration se fractionne en quatre à six repas par jour, ou reste en libre accès [1]. Évitez à tout prix les jeûnes de plus de douze heures [2]. La convergence est nette : le pire, pour l'estomac du convalescent, c'est l'estomac vide.

Il faut aussi se méfier des concentrés, et pas seulement pour leur énergie. Les gros repas de céréales sont fortement associés à l'ulcération. En fermentant dans l'estomac, l'amidon produit des acides gras volatils — dont l'acide valérique, particulièrement agressif pour la muqueuse squameuse — qui contribuent aux lésions [2]. C'est une raison de plus de couper les grains chez le cheval au repos : inutiles sur le plan énergétique, ils sont en prime délétères pour l'estomac. Évitez les aliments sucrés au-delà de 1 à 2 kg par repas chez les chevaux à risque, catégorie où le convalescent confiné entre pleinement [2].

À ces facteurs s'ajoute parfois un traitement. Les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS), comme la phénylbutazone, sont fréquemment prescrits pour la douleur d'une fracture ou d'une tendinite. Ils ont leur propre toxicité digestive : une toxicité aux AINS peut provoquer une colite du côlon dorsal droit, avec diarrhée, coliques et perte de poids [1]. Cela ne veut pas dire qu'il faut refuser l'antalgie — la gestion de la douleur est essentielle et relève du vétérinaire —, mais que le terrain digestif du convalescent est doublement sollicité, ce qui rend la protection par le fourrage d'autant plus précieuse.

Le corps et la tête : jeûne, graisses mobilisées et ennui

Restreindre brutalement la ration expose à un dernier danger, cette fois métabolique. Dès qu'un cheval sain entre en bilan énergétique négatif, même brièvement, il puise dans ses réserves de graisse : les acides gras non estérifiés (AGNE) s'élèvent dans le sang dès huit heures de privation, et les triglycérides commencent à monter après 36 heures de jeûne [1]. Chez un cheval dénutri plus de 48 heures, les triglycérides peuvent dépasser 500 mg/dL et basculer en hyperlipémie — un état potentiellement mortel, auquel les poneys, les miniatures et les chevaux en surpoids sont particulièrement exposés. Vouloir « affamer » le surpoids d'un convalescent est donc un jeu dangereux, surtout chez un poney bon faiseur.

Il y a enfin la tête. Un cheval confiné qui reçoit une quantité limitée de fourrage l'engloutit d'un coup, puis reste de longues heures le râtelier vide. Ce manque d'accès au fourrage favorise l'apparition de comportements stéréotypés — tic à l'appui, tic du bois, tic à l'ours [1]. Le tube digestif du cheval est conçu pour un flux lent et constant de fibres ; l'occupation par la mastication n'est pas un luxe, c'est un besoin. Chez un animal privé de sortie et de travail, le fourrage disponible en continu devient aussi un outil de bien-être mental, qui limite l'ennui et le stress — lesquels, on l'a vu, aggravent en retour le risque métabolique et ulcéreux.

Le double risque du repos forcé : garder la ration de travail engraisse et surcharge les aplombs en convalescence, tandis que rationner le fourrage acidifie l'estomac, mobilise les graisses et nourrit l'ennui. La solution mécaniste concilie les deux exigences. Source : Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd. ; Ralston ; Lewis.

La solution mécaniste : beaucoup de fibres, très peu d'énergie

Tout ce qui précède converge vers une seule stratégie, et elle résout élégamment la contradiction apparente entre « moins d'énergie » et « toujours de quoi mâcher ».

L'idée est de dissocier le volume de fourrage de sa densité énergétique. Maintenez — voire augmentez — la quantité de fourrage long et grossier, mais choisissez un fourrage pauvre en énergie. C'est exactement le levier de la maîtrise du poids chez un cheval qui ne peut pas faire d'exercice : un foin grossier, riche en fibres, à faible densité calorique, propre et sans poussière, fourni en quantité couvrant les besoins caloriques d'entretien [3]. On peut ainsi occuper l'estomac et la bouche pendant des heures — mastication, salive tampon, satiété, occupation mentale — sans verser d'énergie superflue. Le foin à maturité, plus fibreux, apporte moins de calories par kilo qu'un foin jeune et feuillu : c'est le fourrage du convalescent.

Le corollaire est de supprimer les concentrés énergétiques. Ils n'ont plus de justification calorique au repos, et ils aggravent le risque ulcéreux. Ne conservez que ce qui couvre les besoins en protéines, minéraux et vitamines, généralement via un complément minéral et vitaminé ciblé plutôt qu'un aliment complet riche en amidon — un ajustement à calibrer avec le vétérinaire ou le nutritionniste, notamment pour le calcium dont on a vu qu'il ne se « charge » pas impunément.

Deux garde-fous complètent le tableau. D'abord la continuité : fractionnez, visez quatre à six repas par jour ou un accès quasi permanent au fourrage, pour ne jamais laisser l'estomac vide plus de quelques heures — l'usage d'un filet à petites mailles ralentit l'ingestion et étale la ration sans en augmenter la quantité. Ensuite l'eau : le libre accès à l'eau participe à la défense de l'estomac contre les ulcères, et les chevaux privés d'eau ont plus du double de risque d'en développer [1]. Un abreuvoir toujours plein et propre fait partie de la ration.

Un mot de nuance, pour finir. Les études sur l'effet du confinement sur les ulcères ne sont pas toutes concordantes : quelques travaux rapportent au contraire une amélioration des lésions en rentrant des chevaux au box, et l'ampleur du bénéfice du pâturage est parfois modeste [1]. Mais le socle mécaniste, lui, est solide et cohérent : l'estomac s'acidifie quand il est vide, la salive et les fibres le tamponnent, et l'énergie non dépensée se dépose. Sur un cheval immobilisé qu'on ne peut pas faire bouger, ces trois faits suffisent à dessiner la bonne ration.

À retenir

  • À l'arrêt forcé, les besoins énergétiques chutent à l'entretien (≈ 15–17 Mcal/j pour 500 kg) alors que le cheval au travail en recevait 1,25 à 2 fois plus : garder la ration de travail fait grossir, ce qui surcharge les aplombs en convalescence et pousse vers l'insulino-résistance.
  • À l'inverse, confiner et rationner le fourrage acidifie l'estomac : le cheval sécrète de l'acide en continu, même à vide, et la muqueuse non protégée s'ulcère. Confinement, jeûne (> 4 h) et gros repas de grain augmentent tous le risque d'ulcères et de coliques.
  • La solution mécaniste : gardez beaucoup de fourrage long et grossier mais pauvre en énergie (mastication, salive tampon, occupation) et coupez les concentrés. Fractionnez en 4 à 6 repas, eau à volonté.
  • N'« affamez » jamais le surpoids : dès 8 h de jeûne les graisses se mobilisent, avec un risque d'hyperlipémie chez les poneys, miniatures et sujets en surpoids.
  • Douleur, AINS, dosage du calcium et équilibre minéral d'un convalescent relèvent du suivi vétérinaire.

Sources

  1. Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
  2. Evidence-based Equine Nutrition, S. L. Ralston, 2007.
  3. Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.