Elle a la réputation d'être un aliment « qui fait gonfler l'estomac », un truc de vieux chevaux à réengraisser, ou un vulgaire résidu d'usine. La pulpe de betterave est en réalité l'un des ingrédients les plus intéressants de la nutrition équine moderne : une fibre capable de fournir presque autant d'énergie qu'un grain, mais sans la vague de glucose qui l'accompagne. Comprendre pourquoi elle se comporte ainsi, c'est comprendre au passage tout ce qui rend le tube digestif du cheval si particulier.

D'où vient cette fibre pas comme les autres

La pulpe de betterave n'est pas cultivée pour le cheval : c'est un coproduit. Quand l'industrie sucrière extrait le saccharose de la betterave sucrière, il reste la matière fibreuse de la racine, débarrassée de l'essentiel de son sucre. On la presse, on la sèche, et on obtient les « pulpes déshydratées » ou « cossettes » — des lanières ou des granulés beige clair. La définition en est exactement celle-ci : la matière fibreuse séchée qui reste après retrait de la majeure partie du sucre [1].

Ce détail d'origine explique toute sa personnalité nutritionnelle. Une fois « dessucrée », la pulpe conserve la paroi végétale de la betterave — donc des fibres — mais a perdu le sucre soluble qui faisait tout l'intérêt de la racine pour le sucrier. Contrairement à une idée reçue tenace, la pulpe de betterave séchée standard (non mélassée) n'est pas un aliment sucré. Elle titre environ 0,9 % d'amidon et 7,8 % de sucres totaux sur matière sèche — des valeurs faibles [1]. À titre de comparaison, un grain d'avoine renferme autour de 41 % d'amidon. La confusion vient souvent des versions mélassées, enrobées de mélasse de betterave pour l'appétence : celles-là, oui, rapportent du sucre. La pulpe brute, non.

Un point de vocabulaire : dans cet article, « pulpe de betterave » désigne toujours la pulpe séchée non mélassée, la seule qui mérite le titre de « super-fibre ». Les données chiffrées valent pour cette forme.

Une fibre, mais une fibre « hautement fermentescible »

Voici le cœur du sujet. Toutes les fibres ne se valent pas dans l'intestin du cheval. Le mot « fibre » recouvre en réalité des molécules très différentes : la cellulose et la lignine des tiges de foin, dures et lentes à dégrader, et des composés bien plus « appétissants » pour les microbes, comme les substances pectiques (les pectines) — ces mêmes molécules qui font prendre les confitures.

La pulpe de betterave est exceptionnellement riche en pectines. Or les fibres se classent selon leur fermentescibilité, c'est-à-dire la facilité avec laquelle la flore du gros intestin les dégrade. Ce classement, par ordre décroissant, est éclairant [2] :

pectines d'agrumes > pectines de pommes > pellicules de soja > pulpe de betterave > son de maïs ou d'avoine > légumineuses fourragères > graminées fourragères.

Autrement dit, la pulpe de betterave se situe tout en haut de l'échelle, très loin devant le foin de graminées, dont la fibre est bien plus « paresseuse ». C'est ce qui lui vaut son surnom anglo-saxon de super fibre ou highly digestible fiber. Les chiffres le confirment : sa digestibilité de la fibre dépasse 65 %, avec une valeur fourragère relative (RFV, un indice de qualité fourragère) de 140 — un score élevé [1]. Sa paroi contient environ 45 à 46 % de NDF (la fibre totale insoluble), soit plus qu'un grain (36 % pour l'avoine) mais moins qu'un foin (près de 60 %) : une fibre abondante, mais dont une grande part est réellement valorisée.

Comparaison de la pulpe de betterave, d'un grain (avoine) et d'un foin de graminées sur trois critères, en base matière sèche : amidon (avoine 41 %, pulpe 0,9 %), fibre totale NDF (avoine 36 %, pulpe 45,8 %, foin 59,5 %) et énergie digestible (avoine 3,23 ; pulpe 2,8 ; foin 2,0 Mcal/kg). Source : Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., Tables 13.1 et 13.3.

Le graphique résume le paradoxe : côté composition, la pulpe ressemble à un fourrage (beaucoup de fibre, quasi pas d'amidon) ; côté énergie, elle joue presque dans la cour du grain.

L'énergie « lente » : le tour de force des acides gras volatils

Mais alors, d'où vient l'énergie si la pulpe ne contient ni amidon ni sucre en quantité ? La réponse tient à la manière dont le cheval, herbivore monogastrique à gros intestin fermenteur, tire son énergie des fibres.

Quand un cheval mange du grain, l'amidon est en principe digéré dans l'intestin grêle par les enzymes (surtout l'amylase), découpé en glucose, puis absorbé dans le sang. Résultat : une montée rapide de la glycémie (le taux de glucose sanguin), suivie d'une sécrétion d'insuline pour ranger ce glucose dans les cellules. C'est le fameux pic glycémique. Une particularité du cheval rend d'ailleurs ce système fragile : la concentration en α-amylase de son suc pancréatique n'atteint que 5 à 6 % de celle du porc [3]. Le cheval digère donc mal les gros repas d'amidon, dont une partie « déborde » vers le gros intestin.

La pulpe de betterave, elle, emprunte une tout autre voie. Sa fibre pectique n'est pas attaquée par les enzymes du grêle : elle passe presque intacte jusqu'au gros intestin (cæcum et côlon), où l'immense population microbienne la fermente. Cette fermentation produit des acides gras volatils (AGV) — acétate, propionate, butyrate — que la paroi intestinale absorbe et qui deviennent une source d'énergie majeure pour le cheval.

Une donnée illustre parfaitement ce trajet. En mesurant ce qui « disparaît » de l'aliment le long de l'intestin grêle, la pulpe de betterave affiche la plus faible disparition de matière organique dans le grêle : 185 g/kg, contre 294 pour des cubes de foin et 239 pour des pellicules de soja [3]. Comprendre : très peu de la pulpe est digérée en amont ; l'essentiel arrive au gros intestin pour y être fermenté. La pulpe de betterave subit ainsi une fermentation dans le gros intestin plus importante que les autres aliments testés [3].

Schéma des deux voies d'obtention de l'énergie. Voie du grain : amidon → digestion dans l'intestin grêle → glucose absorbé → pic de glycémie et d'insuline. Voie de la pulpe de betterave : fibre fermentescible (pectines) → fermentation par le microbiote du gros intestin → acides gras volatils (acétate, propionate, butyrate) → énergie lente, sans pic glycémique.

C'est là toute la subtilité : la pulpe fournit une énergie comparable à celle du grain — estimée à 2,33 Mcal d'énergie digestible par kg de matière sèche [1] — mais sous forme d'AGV libérés progressivement, sans à-coup glycémique. Une énergie « lente » plutôt qu'une décharge de glucose. Voilà pourquoi on parle de « super-fibre » : elle réconcilie la densité énergétique du concentré avec la sécurité digestive du fourrage.

À qui profite cette énergie sans pic glycémique ?

Cette propriété change tout pour certains chevaux. Le pic de glucose et d'insuline qui suit un repas d'amidon est précisément ce qu'il faut éviter chez le cheval insulino-résistant, fourbu ou sujet aux troubles métaboliques. Pour ces animaux, préférez des formules riches en matières grasses (> 7 %) et en fibres, à base surtout de pulpe de betterave et d'orge, lorsqu'un apport calorique supplémentaire est nécessaire [4]. La pulpe apporte des calories sans nourrir le problème glycémique.

Même logique pour le cheval à l'effort : les AGV constituent un carburant de fond bien adapté à l'endurance, et la pulpe permet de densifier une ration sans multiplier les repas de grain à risque. Pour le cheval âgé à la dentition usée, elle est un excellent substitut de fourrage [1] : trempée, elle se mâche sans peine et remplace une part du foin devenu difficile à broyer. Et pour le cheval maigre à réengraisser, sa densité énergétique en fait un allié de choix — un bon complément d'une ration de fourrage pour un cheval qui doit reprendre de l'état.

Une nuance importante toutefois : la pulpe n'est pas un aliment complet. elle est pauvre en vitamines et, hormis le calcium, pauvre en minéraux [1] — une ration qui en repose largement devra être complétée par un aliment minéral et vitaminé.

Le calcium : une richesse à surveiller

Justement, parlons du calcium, car c'est un autre trait marquant de la pulpe — et une source de déséquilibre potentiel. La pulpe de betterave est naturellement riche en calcium et très pauvre en phosphore : autour de 0,91 % de calcium pour 0,09 % de phosphore sur matière sèche [1], soit un rapport calcium/phosphore d'environ 10 pour 1.

Pourquoi est-ce un problème ? Parce que l'organisme du cheval a besoin que ces deux minéraux restent dans un rapport équilibré, idéalement compris entre 1,5 et 2 pour 1 en faveur du calcium. Un rapport calcium/phosphore inférieur à 1 (donc un excès relatif de phosphore) conduit de façon fiable à une minéralisation osseuse défectueuse [4]. Le risque de la pulpe est l'inverse et plus subtil : distribuée en grande quantité sans phosphore d'appoint, elle déséquilibre la ration côté calcium. Ce n'est pas dangereux en petite dose, mais c'est une raison de plus pour ne pas bâtir une ration entière sur la pulpe sans la raisonner — et pour associer une source de phosphore ou un minéral adapté si elle constitue une part importante de l'apport.

Le pouvoir d'imbibition, et le fameux mythe de « l'estomac qui fond »

Reste la caractéristique la plus spectaculaire, celle qui nourrit toutes les légendes : la pulpe de betterave gonfle avec l'eau. Son pouvoir d'imbibition est considérable ; les aliments qui en contiennent doivent être trempés dans davantage d'eau que les autres [1]. Une poignée de cossettes sèches peut absorber plusieurs fois son volume d'eau et se transformer en une bouillie épaisse.

D'où un avertissement classique. Les pulpes sèches ne peuvent être données en nature qu'en veillant à un abreuvement préalable (ou continu), afin de prévenir leur gonflement dans l'estomac, à l'origine de coliques gastriques éventuellement mortelles [2]. Le mécanisme est limpide : tout aliment condensé à fort pouvoir d'imbibition (le son de blé et les flocons également) distribué à sec, juste avant que le cheval ne boive abondamment, risque de gonfler brutalement dans l'estomac et de provoquer de violentes coliques gastriques. D'où la règle d'ordre de distribution : d'abord l'eau, puis le fourrage, et en dernier les concentrés. Limitez en outre la pulpe à 2–3 kg par cheval et par jour, car sa richesse en pectines expose à des fermentations cæco-coliques excessives et à un ramollissement des crottins [2].

Faut-il en conclure que la pulpe « fait fondre l'estomac » ou risque de le faire « exploser », comme on l'entend parfois ? Non — et c'est ici qu'il faut séparer le fait du fantasme. Soyons précis : la pulpe de betterave ingérée à sec peut effectivement former une masse qui grossit dans l'estomac (une « impaction gastrique »), mais le trouble le plus fréquemment observé avec la pulpe est en réalité l'impaction œsophagienne [1] — ce qu'on appelle communément la bouchère ou le « choke » : un bouchon qui bloque l'œsophage quand un cheval avale trop vite de la pulpe sèche. Rien à voir avec un estomac qui se dissoudrait.

La leçon est donc doublement rassurante et exigeante. La pulpe ne contient aucune substance corrosive ; elle ne « ronge » rien. Son seul vrai danger est mécanique et parfaitement évitable : le gonflement de la forme sèche. Trempée avant distribution — la pratique universellement recommandée — elle a déjà fait le plein d'eau dans le seau et ne peut plus gonfler dangereusement une fois dans le tube digestif. Le mythe exagère un risque réel, mais il désigne aussi sa propre solution : de l'eau, et du temps.

En pratique, en une section

Le mode d'emploi découle directement du mécanisme. Trempez-la avant de la distribuer (le trempage annule le risque de gonflement et de bouchère et facilite la mastication des vieux chevaux), introduisez-la progressivement pour laisser le microbiote s'adapter à cette fibre très fermentescible, plafonnez les quantités (de l'ordre de 2–3 kg de matière sèche par jour) [2] pour éviter diarrhées et crottins mous, et complétez la ration en phosphore, minéraux et vitamines dès qu'elle prend une place importante. Choisissez de préférence une pulpe non mélassée si l'objectif est justement d'éviter le sucre. Ces repères pratiques, et le détail des quantités selon le type de cheval, mériteront leur propre article.

À retenir

  • La pulpe de betterave est un coproduit sucrier « dessucré » : très pauvre en amidon (≈ 0,9 %) et en sucre, mais très riche en fibres hautement fermentescibles (pectines).
  • Ces fibres échappent à la digestion enzymatique et sont fermentées dans le gros intestin en acides gras volatils : une énergie « lente » (≈ 2,33 Mcal/kg MS), proche du grain mais sans pic glycémique ni insulinique.
  • Cela en fait un aliment de choix pour le cheval insulino-résistant, à l'effort, âgé ou à réengraisser, à condition de compléter vitamines, minéraux et phosphore.
  • Elle est riche en calcium et pauvre en phosphore (Ca/P ≈ 10:1) : un rapport à rééquilibrer si elle pèse lourd dans la ration.
  • Elle ne « fait pas fondre l'estomac » : son seul vrai risque est mécanique — sèche, elle gonfle et peut provoquer bouchère ou colique. La solution est simple : trempez-la et abreuvez avant les concentrés.

Sources

  1. Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
  2. Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
  3. Equine Nutrition and Feeding, D. Frape, 4ᵉ éd., 2010.
  4. Evidence-based Equine Nutrition, S. L. Ralston, 2007.