On la connaît surtout comme litière, rarement comme aliment. Pourtant, pour le cheval qui grossit avec un simple courant d'air, la paille possède une vertu rare : elle occupe la bouche et remplit l'intestin sans presque rien apporter. Encore faut-il comprendre pourquoi ce fourrage « vide » peut soulager un bon faiseur — et à quelle dose il devient un piège. Voyage au cœur d'un fourrage que sa pauvreté même rend utile.
Le paradoxe du bon faiseur
Chez le cheval facile à entretenir — poney rustique, cob, hard keeper à l'envers —, le problème n'est pas de trouver assez de calories, mais d'en trouver trop peu dans assez de volume. Son tube digestif est bâti pour le broutage : il réclame un flux quasi continu de fibres, une bouche occupée des heures durant, un intestin qui garde du lest. Le priver de fourrage pour le faire maigrir, c'est risquer l'ulcère, l'ennui, les stéréotypies et la colique. Mais lui donner du bon foin à volonté, c'est l'engraisser.
C'est exactement ce dilemme que la paille aide à dénouer. Les chiffres sont parlants : offrir un aliment à faible densité énergétique — de l'ordre de 0,9 Mcal d'énergie digestible par kilo de matière sèche — oblige le cheval à ingérer près de 16,7 kg par jour pour couvrir un besoin de 15 Mcal, soit 3,7 % de son poids vif [1]. Or l'ingestion est bornée par le volume : l'animal atteint sa limite d'encombrement digestif avant d'avoir avalé toutes ses calories. Il mange « beaucoup de foin », et pourtant il maigrit. La paille pousse cette logique à l'extrême : c'est le fourrage le plus dilué du râtelier.

Anatomie d'un fourrage presque vide
Qu'est-ce qui rend la paille si pauvre ? Sa nature même. Elle n'est que le chaume résiduel de la céréale une fois le grain récolté — de la tige à maturité, quasi exclusivement, dont la partie nourricière est partie ailleurs. Trois carences se cumulent.
L'énergie d'abord. Exprimée en unités françaises, la paille de céréales titre de 0,26 à 0,31 UFC par kilo brut, contre 0,39 à 0,58 pour un foin de prairie naturelle et 1,00 pour l'orge, l'aliment de référence [4]. Concrètement, il faut 3,85 kg de paille pour apporter l'énergie d'un seul kilo d'orge — quand 1,71 à 2,54 kg de foin y suffisent. Les tables convergent : la paille de céréales tourne autour de 1,6 Mcal d'énergie digestible par kilo de matière sèche, à peine plus qu'un foin de graminées de qualité médiocre, lui-même similaire à la paille [2].
L'azote ensuite. C'est le point le plus tranché. La teneur en matières azotées digestibles cheval (MADC) de la paille de céréales est tout simplement nulle [4] — là où un foin en fournit 31 à 84 g par kilo. En termes de protéines brutes, la paille titre 3 à 4,5 %, soit environ la moitié de ce dont un cheval adulte à l'entretien a besoin [2]. La paille est aussi très pauvre en vitamine A et n'apporte qu'environ la moitié du phosphore nécessaire. Autrement dit : distribuée seule, elle ne couvre presque aucun besoin qualitatif.
La fibre enfin — et c'est ici que le « vide » devient une structure. La paille est massivement lignifiée : elle titre en moyenne 73 % de fibre au détergent neutre (NDF) et 50 % de fibre au détergent acide (ADF), quand tout fourrage au-dessus de 65 % de NDF ou 45 % d'ADF est déjà de peu de valeur nutritive [1]. Cette lignine, ciment rigide des parois végétales, résiste aux fermentations microbiennes : la digestibilité de la matière sèche de la paille ne dépasse guère 32 % (avoine) à 36 % (blé) chez le cheval [2]. Un traitement alcalin — soude, ammoniac — libère la cellulose de ses liens avec la lignine et fait grimper la digestibilité de la cellulose de 30-35 % à 50-60 % chez le poney [3], mais c'est un procédé de niche, sans usage courant en écurie.

Remplir le tube, occuper la bouche
Si la paille n'apporte rien, à quoi sert-elle ? À deux choses que le foin fait aussi, mais qu'elle fait presque sans calories : elle occupe le temps de mastication et elle remplit l'intestin.
L'horloge de mastication d'abord. Le cheval est programmé pour mâcher des heures. Ce besoin est chiffré : une ration entièrement conditionnée en granulés, avalée en une heure, laisse un déficit de 5 à 6 heures de mastication quotidienne — l'équivalent d'environ 5 kg de foin ou de bonne paille [3]. Le fourrage long y remplit une fonction de « chewing-gum » : mâcher pour mâcher, préserver l'équilibre psychologique et neurovégétatif de l'animal [3]. La paille, très fibreuse et lente à consommer, est un excellent support de ce comportement. Observation de terrain à l'appui : les chevaux sur litière de paille passent 8 % de leur temps à en manger, contre 1 % pour ceux sur copeaux [1]. Mélangée à un concentré, elle ralentit d'ailleurs mécaniquement la vitesse d'ingestion du repas.
Le lest ensuite. Le « poids de lest intestinal » désigne la masse d'aliment présente dans le tube digestif ; il augmente fortement avec l'ingestion de fourrage et il est nécessaire à la santé — au point que réduire le fourrage sous 60 % de la ration est jugé délétère [1]. La paille permet de maintenir ce lest, cette masse fibreuse qui entretient la motricité et le microbiote, sans le prix calorique du foin. C'est précisément pourquoi les protocoles d'amaigrissement l'emploient : une paille moyenne, à 73 % de NDF, sert à ralentir la vitesse d'ingestion, allonger la durée du repas, favoriser la perte de poids et retarder l'absorption intestinale des sucres chez le poney obèse et insulino-résistant [1]. Le cheval mâche plus longtemps, se remplit, s'occupe — et absorbe moins.
Ce lest a une seconde vertu, indirecte : il entretient le brassage et le microbiote du gros intestin, ce fermenteur qui a besoin d'un flux régulier de fibres pour rester stable. La paille prolonge la présence de matière dans le tube sans en élever la charge calorique — elle « fait du volume » là où le foin ferait du volume et du gras. C'est cette dissociation entre encombrement et calories qui est tout l'enjeu du fourrage de lest.
L'animal, laissé libre, ajuste d'ailleurs sa consommation de paille à un besoin apparent de matière sèche : maximale au repos, minimale au travail intense, où il n'en prend que ce qu'il faut pour stimuler le transit [3]. Cette souplesse a sa contrepartie : l'ingestibilité de la paille est plus basse que celle du foin — de l'ordre de 1,2 à 1,5 kg de matière sèche par 100 kg de poids vif, contre 1,7 à 2,1 pour un foin de prairie [4] — mais l'autorégulation reste imparfaite, et certains chevaux en avalent trop. Nous y venons.
Les revers de la médaille
Un fourrage aussi pauvre et aussi dur ne se distribue pas sans garde-fous. Trois risques dominent.
L'impaction, au premier chef. Les fourrages très lignifiés augmentent, de façon documentée, le risque de colique par impaction ; le côlon en est un site fréquent [1]. La paille, à fort rapport tige/feuille, figure parmi les fourrages à éviter dès qu'un cheval est fragile du tube digestif. Le mécanisme est double : ces fibres rigides fermentent mal et progressent difficilement, et leur digestion suppose une mastication efficace — donc une dentition saine. Chez le cheval âgé ou aux dents usées, une paille mal broyée devient un bouchon en puissance ; les cas d'impaction gastrique s'accompagnent souvent d'une maladie dentaire et d'une mauvaise mastication [1]. C'est aussi pourquoi, après résolution d'une impaction, on ne réintroduit une paille finement hachée qu'imbibée d'eau, pour prévenir la récidive. Des chevaux qui surconsomment leur litière se retrouvent par ailleurs le ventre ballonné, avec baisse d'aptitude au travail et chute de la digestibilité de l'ensemble de la ration [3].
L'ulcère gastrique ensuite. C'est un risque moins intuitif. Les chevaux nourris à la paille présentent un risque d'ulcère de la muqueuse squameuse (ESGD) plus de quatre fois supérieur à ceux recevant du foin ou de l'enrubannage [1]. L'explication tenait au caractère rugueux et abrasif de la paille, et à sa faible capacité — parce que très lignifiée — à absorber le liquide gastrique acide, qui reflue alors contre la muqueuse fragile du haut de l'estomac.
Les carences, enfin. Répétons-le : énergie faible, azote digestible nul, phosphore et vitamine A à la moitié des besoins. Distribuer la paille comme seul fourrage est à déconseiller — elle ne favorise pas la digestion microbienne et peut être source de troubles digestifs [4] ; la paille ne constituera jamais le seul fourrage distribué [3]. À quoi s'ajoute une exigence sanitaire : pailles modernes broyées par les moissonneuses, récoltées tard, exposées aux intempéries, sont souvent poussiéreuses, parfois moisies ou porteuses de résidus. La paille destinée à l'alimentation doit être récoltée comme un aliment, exempte de moisissures et de champignons pathogènes.

En pratique : jusqu'où diluer
Le mécanisme dicte l'usage, et il tient en quelques repères — tous chiffrés.
La proportion sûre est la clé de voûte. Paille de blé, d'orge, de seigle ou d'avoine peuvent remplacer jusqu'à 50 % du foin d'une ration d'amaigrissement pour en allonger la durée d'ingestion [1]. Cette introduction doit être progressive, sur plusieurs semaines, et s'accompagner d'une eau à volonté : ces deux précautions réduisent justement le risque d'impaction digestive et d'ulcère. La paille d'avoine, un peu moins cellulosique et donc légèrement plus digestible, a la préférence quand elle est disponible [3].
Au-delà, quelques garde-fous : ne faites jamais de la paille le fourrage exclusif ; connaissez précisément les quantités distribuées, car l'autorégulation du cheval est imparfaite et certains se ballonnent ; vérifiez la dentition, condition d'une mastication qui broie vraiment la fibre ; et complétez ce que la paille ne donne pas — azote de qualité, phosphore, vitamines et minéraux — via le reste du fourrage et un aliment ou un complément adapté. Chez le sujet à l'entretien engraissé, cette dilution accompagne une ration maintenue autour de 1,25 à 1,5 % du poids vif en matière sèche, seuil sous lequel la santé digestive se dégrade.
La forme compte aussi. Une paille finement hachée, voire humidifiée, réduit la taille des particules et le risque de bouchon — c'est la précaution retenue après une impaction — mais un hachage trop fin la rend poussiéreuse et écourte le temps de mastication, ce qui va à l'encontre du but recherché. L'idéal est une paille longue, propre et appétente, distribuée au râtelier ou en filet plutôt que picorée dans la litière : vous maîtrisez ainsi la quantité réellement ingérée et vous évitez au passage la recontamination parasitaire à partir du sol [3].
Une limite, enfin, qui appelle la prudence. Les « belles » pailles des années très sèches et ensoleillées ont paru favoriser des coliques de stase, pour une cause restée inconnue malgré la recherche de pesticides et de moisissures [3] — rappel utile que même un fourrage aussi banal garde sa part de mystère, et que l'observation individuelle prime sur la règle générale.
À retenir
- La paille est un fourrage très pauvre : 0,26–0,31 UFC/kg (contre 0,39–0,58 pour le foin), une teneur en protéines digestibles (MADC) nulle, et 73 % de NDF / 50 % d'ADF qui la rendent peu digestible (~32–36 %).
- C'est cette pauvreté qui la rend utile au bon faiseur et à l'obèse : elle occupe la mastication (le besoin de « chewing-gum » de 5–6 h) et remplit le tube digestif sans apporter de calories, tout en ralentissant l'ingestion et l'absorption des sucres.
- Elle n'est pas sans risque : impaction (fibres lignifiées + dents), risque d'ulcère squameux multiplié par 4, et carences si elle domine la ration.
- Repère de sécurité : jusqu'à 50 % du foin, en transition lente sur plusieurs semaines, eau à volonté, dents vérifiées, jamais comme seul fourrage, et le reste complémenté.
Sources
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.
- Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
- Nutrition et alimentation des chevaux, W. Martin-Rosset (dir.), 2012.


