On imagine volontiers que la jument est le plus « sur la corde » quand elle porte son poulain. C'est une erreur de perspective. Le vrai sommet nutritionnel de sa vie ne survient pas pendant la gestation, mais après le poulinage, quand la mamelle prend le relais du placenta. En quelques jours, ses besoins en énergie, en protéines et en calcium ne progressent pas : ils bondissent. Cet article explique pourquoi fabriquer du lait coûte si cher à l'organisme, et pourquoi une jument mal nourrie à ce moment se met, littéralement, à se dévorer elle-même.
Le paradoxe : porter coûte moins cher que nourrir
Pendant les deux premiers tiers de la gestation, la jument en bon état peut être nourrie presque comme une jument à l'entretien : le fœtus grandit lentement, et l'essentiel de son développement se concentre sur le dernier trimestre. Même au 11e mois, quand le poulain à naître prend enfin du poids rapidement, la facture énergétique reste modérée. Les besoins en énergie augmentent d'environ 20 à 30 % par rapport à l'entretien en fin de gestation. C'est réel, mais c'est loin d'être spectaculaire.
Puis la jument pouline, et tout change. Les besoins augmentent de plus de 50 % dès l'entrée en lactation, et jusqu'à environ 90 % au-dessus de l'entretien en début de lactation pour l'énergie [1]. Autrement dit, le passage de la fin de gestation au premier mois de lactation représente à lui seul un saut plus brutal que tout ce que la gestation a demandé auparavant. C'est ce décrochage que résume la figure ci-dessous : à chaque nutriment, la barre de la lactation écrase celle de la gestation tardive.

Trois systèmes de calcul indépendants convergent sur ce constat, ce qui lui donne beaucoup de solidité. En unités fourragères, l'entretien d'une jument de sang de 500 kg représente 4,2 UFC par jour, et le premier mois de lactation 10,7 UFC : le besoin est plus que doublé [2]. Un autre chemin arrive au même endroit : 4,1 UFC d'entretien plus 4,4 UFC pour la production laitière, soit 8,5 UFC au total [3]. Quand des méthodes différentes tombent d'accord, ce n'est plus une opinion, c'est un fait physiologique.
Fabriquer du lait : le prix de l'énergie et des protéines
Pourquoi un tel coût ? Parce que le lait n'est pas un fluide neutre que l'organisme laisse simplement s'écouler : c'est un tissu nutritif dense, synthétisé activement par la mamelle à partir des nutriments du sang. Et la jument en produit des quantités qui donnent le vertige. La production est comprise entre 1,9 et 3,9 % du poids vif par jour au cours des six premiers mois, avec une moyenne autour de 3 % du poids vif en début de lactation [1]. Pour une jument de 500 kg, cela représente environ 15 litres de lait par jour — et jusqu'à 20 à 22 litres chez les juments lourdes, plus laitières.
Chaque litre de ce lait renferme de l'énergie qu'il a bien fallu prélever quelque part. Le lait de jument titre environ 475 à 600 kcal par kilo, avec près de 90 % d'eau, environ 6 % de lactose — le sucre du lait — et moins de 2 % de matière grasse [1][2]. Multipliez cette densité énergétique par le volume produit chaque jour, et vous obtenez le surcoût que la mamelle impose à l'organisme. Mais il y a une subtilité : la conversion n'est pas gratuite. L'efficacité de transformation de l'énergie digestible de la ration en énergie du lait est estimée à environ 60 %. Le reste part en chaleur et en pertes métaboliques. La jument doit donc ingérer nettement plus d'énergie qu'il n'en ressort dans le seau du poulain.
Le poste protéique est encore plus tendu. Le lait est riche en protéines de très haute valeur, et la mamelle est un atelier de synthèse gourmand. Il faut apporter environ 50 g de protéines brutes supplémentaires par kilo de lait produit, au-delà de l'entretien [1]. Résultat, sur la figure : le besoin protéique d'une jument de 500 kg passe d'environ 630 g par jour à l'entretien à 1 535 g par jour au premier mois de lactation, soit près de 2,4 fois plus. Là encore, l'efficacité de conversion est le nerf de l'affaire : seulement 35 à 40 % des protéines de la ration se retrouvent dans le lait. Et toutes les protéines ne se valent pas. La qualité compte autant que la quantité, car la synthèse du lait réclame des acides aminés bien précis — au premier rang desquels la lysine, un acide aminé dit essentiel (l'organisme ne sait pas le fabriquer, il doit venir de l'alimentation). Fait remarquable, le profil en acides aminés du lait de jument ressemble beaucoup à celui du muscle équin, ce qui a permis d'estimer un besoin de l'ordre de 3,3 g de lysine par kilo de lait produit, en plus de l'entretien. Ce besoin s'élève à 77 g de lysine par jour pour une jument de selle allaitante — un chiffre qu'il est parfois difficile d'atteindre avec un fourrage ordinaire [3].
Le calcium et le phosphore : un lait qui puise dans le squelette
C'est sans doute le poste le plus impressionnant, et le plus lourd de conséquences. Le calcium (Ca) et le phosphore (P) forment le couple structural de l'os : à eux deux, ils représentent environ 70 % du contenu minéral du corps, et 99 % du calcium de l'organisme est stocké dans les os et les dents. Or ces deux minéraux constituent aussi 30 à 50 % de la matière minérale du lait. Le lait de jument du premier mois contient environ 0,12 % de calcium et 0,075 % de phosphore — des concentrations qui, rapportées aux litres produits chaque jour, siphonnent une quantité considérable de minéral.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Le besoin en calcium d'une jument de 500 kg grimpe d'environ 20 g par jour à l'entretien à 59 g par jour au premier mois de lactation — soit un quasi-triplement, la plus forte hausse relative de tous les nutriments. Le phosphore suit, d'environ 14 à 38 g par jour. Fait intéressant : entre l'entretien et le début de lactation, le besoin en calcium augmente de 165 % là où le phosphore n'augmente « que » de 145 %, précisément parce que le lait est proportionnellement plus riche en calcium qu'en phosphore [1].
L'organisme dispose heureusement d'un immense réservoir : le squelette. Trois jours avant la mise bas déjà, la parathormone — l'hormone qui régule le calcium sanguin — s'élève, signal que la machinerie de mobilisation se met en marche. Le corps est capable de puiser dans l'os pour maintenir la calcémie et alimenter la mamelle. Mais ce réservoir n'est pas inépuisable, et le mobiliser durablement fragilise. C'est aussi pourquoi l'équilibre du rapport calcium/phosphore de la ration devient critique : une ration trop riche en céréales, plus pourvues en phosphore qu'en calcium, peut inverser ce rapport et aggraver le déficit calcique au pire moment.
Une cinétique en cloche : un sommet précoce, puis un lait qui change
La lactation n'est pas un plateau : c'est une courbe. La production démarre en réalité quelques jours avant le poulinage, grimpe pendant les premières semaines, atteint un pic vers 4 à 8 semaines (le deuxième mois), puis décline régulièrement jusqu'au sevrage. La production se situe autour de 3 % du poids vif par jour durant les douze premières semaines chez les races légères, avant de retomber vers 2 % du poids vif dès le cinquième mois [1]. Chez les poneys, plus laitiers rapportés à leur poids, les valeurs sont supérieures (de l'ordre de 4 % puis 3 %). C'est cette courbe que trace la figure ci-dessous.

Plus subtil encore : la composition du lait évolue en même temps que son volume. Le tout premier lait, le colostrum, est un concentré épais et particulier, riche en anticorps indispensables au poulain nouveau-né et en protéines. La teneur en protéines du lait passe d'environ 3,1 à 3,3 % en début de lactation à seulement 1,6 à 1,9 % en fin de lactation. Le lait s'appauvrit à mesure que le poulain grandit et complète son alimentation par du fourrage. Cette double dynamique — un volume qui culmine tôt puis décroît, une richesse qui baisse — signifie que la demande imposée à la jument est maximale précisément dans les premières semaines, quand tout se cumule : volume élevé et lait riche.
Un détail nutritionnel mérite d'être signalé, car il montre que la jument n'est pas un simple robinet passif. La nature de la ration influence la composition du lait : une ration riche en amidon (beaucoup de concentrés) tend à augmenter le lactose et le volume, tandis qu'une ration riche en fibres (beaucoup de fourrage) donne un lait plus gras et un volume un peu moindre. Comme la matière grasse est très énergétique, l'énergie totale reçue par le poulain peut au final être comparable dans les deux cas. En revanche, la teneur en certains minéraux du lait — le cuivre, par exemple — dépend peu de l'apport de la jument : son organisme donne priorité au poulain quoi qu'il arrive, ce qui déplace le coût sur ses propres réserves.
Le vrai danger : la jument qui se consume
Voilà le cœur du sujet, et la raison pour laquelle tout ceci n'est pas qu'une affaire de tableaux. Face à des besoins protéiques et calciques qui aboutissent à des apports parfois difficiles à fournir à court terme [2], la jument possède une soupape : elle mobilise ses propres réserves corporelles pour combler les déficits transitoires. Elle brûle sa graisse, sollicite ses muscles pour les acides aminés, puise dans son squelette pour le calcium. Le poulain, lui, continue de téter un lait de qualité — c'est tout l'intérêt évolutif de ce mécanisme : protéger la descendance.
Mais cette générosité a un prix, et il retombe entièrement sur la mère. Une jument sous-alimentée en lactation fond : elle perd de l'état, et cette perte n'est pas anodine. Une restriction énergétique pendant la lactation a des effets négatifs sur l'état corporel de la jument, sur sa production laitière, et in fine sur la croissance du poulain [1]. Et il y a un enjeu supplémentaire, souvent invisible à l'éleveur pressé : la plupart des juments sont saillies dans les semaines qui suivent le poulinage, en pleine lactation. Or une jument qui maigrit, dont l'organisme est en déficit, reprend mal une gestation. La fertilité chute quand les réserves s'épuisent. La lactation entre alors en compétition directe avec la reprise de la reproduction — deux fonctions physiologiques coûteuses qui tirent sur le même budget, au même moment.
En pratique, en une section
La théorie a une traduction simple. Le pilotage se fait d'abord à l'œil et à la main, via la note d'état corporel : une jument reproductrice doit idéalement aborder la lactation en état modéré à légèrement rond (note 5 à 6 sur l'échelle de 9), justement pour disposer d'une marge. Le levier central est un fourrage de très bonne qualité, qui doit dominer la ration ; il est complété, quand il ne suffit plus à couvrir énergie, protéines et minéraux, par un concentré ou un aliment « spécial lactation ». La transition de la ration de gestation vers celle de lactation se fait progressivement, sur une à deux semaines, pour ne pas déclencher coliques ou fourbure. L'eau, enfin, n'est pas un détail : produire 15 litres de lait à 90 % d'eau fait grimper la consommation d'environ 40 à 75 %, et l'accès au sel doit être libre. L'essentiel tient en une phrase : surveillez l'état, ne restreignez jamais l'énergie en début de lactation, et ajustez à la baisse à mesure que la production décline.
À retenir
- Le pic nutritionnel de la jument n'est pas la gestation mais le début de lactation : l'énergie fait presque x2, les protéines x2,4 et le calcium x3 par rapport à l'entretien — un saut confirmé par trois systèmes de calcul indépendants.
- Ce coût vient du lait lui-même : ~3 % du poids vif produit chaque jour (environ 15 L pour une jument de 500 kg), un lait dense en énergie, en protéines de qualité et surtout en calcium.
- La production suit une courbe en cloche : elle culmine vers 4 à 8 semaines puis décline, tandis que le lait s'appauvrit en protéines (de ~3,2 % à ~1,8 %).
- Mal nourrie, la jument puise dans ses réserves (graisse, muscle, os) pour protéger le poulain — au prix de sa propre fonte et d'une reprise de gestation compromise.
- En pratique : un fourrage de qualité en priorité, une transition progressive, de l'eau et du sel à volonté, et un pilotage à la note d'état.
Sources
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
- Nutrition et alimentation des chevaux, W. Martin-Rosset (dir.), 2012.
- Manual of Equine Nutrition and Feeding Management, C. Z. Buckhout & B. E. Lindberg, 2022.

