On la remarque à peine, la jument « vide » : ni gros ventre de fin de gestation, ni poulain vissé à ses flancs. Pourtant, cette parenthèse discrète — entre le sevrage du dernier poulain et la saillie du prochain — est l'un des moments les plus stratégiques de sa carrière de reproductrice. C'est là, et souvent là seulement, qu'elle peut reconstituer les réserves que la lactation a vidées. Comprendre pourquoi ces réserves comptent tant, et comment le corps de la jument bascule d'un régime de pénurie à un régime de reconstitution, éclaire une règle qui déroute parfois les éleveurs : la jument vide se nourrit presque comme un cheval au repos, mais tout se joue quand même.
« Vide », « suitée », « tarie » : un vocabulaire à poser
Commençons par le vocabulaire, car il porte toute la logique. Une jument vide (ou open, dans la littérature anglophone) est simplement une jument non gestante ; on l'oppose à la jument gestante (gravid). Une jument suitée est une jument qui allaite un poulain — elle est « en lactation ». Une jument tarie a cessé de produire du lait, généralement après le sevrage. Notre sujet est donc la jument non gestante et non suitée : ni fœtus à nourrir, ni mamelle à alimenter.
Cette double absence a une conséquence nutritionnelle radicale. Le rationnement d'une reproductrice se pense comme un continuum de trois grands états physiologiques : l'entretien, la gestation, puis la lactation, chacun avec ses besoins propres. Or la jument vide non suitée retombe exactement sur le premier : elle ne requiert qu'une ration d'entretien [3]. Les besoins nutritionnels du début de gestation, eux aussi, sont identiques à ceux des juments à l'entretien [1], et la jument non gestante se nourrit comme le cheval adulte au repos ou au travail [4]. Autrement dit, pour l'organisme, une jument vide est un cheval d'entretien.
Le vrai chiffre : la lactation coûte près du double de l'entretien
Si l'entretien était toute l'histoire, il n'y aurait rien à écrire. Ce qui rend la période « vide » stratégique, c'est ce qui la précède : la lactation, un poste de dépense énorme. Les besoins en énergie d'une jument augmentent d'environ 20 % en fin de gestation, mais de 90 % en début de lactation par rapport à une jument à l'entretien [1]. Traduit en chiffres, pour une jument de 500 kg : l'entretien réclame autour de 16,7 Mcal d'énergie digestible par jour (soit 3,34 Mcal pour 100 kg de poids vif), la fin de gestation grimpe à 21,4 Mcal, et le premier mois de lactation explose à 31,7 Mcal — presque le double de l'entretien [1][2] (tables 20.1 et 20.2).
L'énergie digestible (ED, en mégacalories ou Mcal) est la part de l'énergie d'un aliment réellement absorbée par le cheval ; le système français raisonne plutôt en UFC (unité fourragère cheval, une autre façon de compter la même énergie). Il aboutit à la même conclusion frappante : au pic de sécrétion — les 2ᵉ et 3ᵉ mois de lactation — les besoins énergétiques totaux d'une jument de sang sont au moins doublés par rapport à l'entretien, atteignant 9 à 10 UFC par jour, dont 4,5 à 5 pour l'entretien et 4 à 5 rien que pour produire le lait [3]. La lactation ajoute donc, à elle seule, l'équivalent d'un second cheval à nourrir.

D'où vient une telle facture ? Du lait lui-même. Une jument de sang produit 15 à 18 litres de lait par jour au pic (jusqu'à 20-25 litres chez les races lourdes), pour un total de 1 500 à 2 000 litres sur toute la lactation [3]. Chaque litre exige 0,27 à 0,30 UFC, apporte 570 à 600 kilocalories et 20 à 22 g de protéines. Le rendement est de surcroît médiocre : environ 60 % de l'énergie de la ration se retrouve dans le lait, et seulement 35 à 40 % des protéines [1]. Produire du lait coûte cher, et le corps paie la différence.
Quand l'appétit ne suit pas, la jument puise dans ses réserves
Voici le maillon central. Les besoins de la lactation montent rapidement et fortement — ils doublent en un à deux mois — mais l'appétit, lui, suit difficilement cette évolution [3]. Il en résulte un déficit énergétique de début de lactation, que la jument comble en puisant dans ses propres tissus : elle maigrit. Ce phénomène est d'autant plus marqué que la jument était grasse au poulinage et que sa production laitière monte vite et fort.
C'est ici que se joue la fonction des réserves corporelles. Le tissu adipeux accumulé avant le poulinage est une assurance : il permet d'amortir le décalage entre des besoins qui flambent et un appétit qui traîne. Une jument mince au poulinage a peu de coussin ; si on ne lui donne pas de quoi reprendre du poids après la mise-bas, elle plafonne — sa production de lait et la croissance de son poulain en pâtissent. Nuance importante, et honnête : chez la jument, la mobilisation des graisses de réserve en début de lactation reste généralement plus restreinte que chez la vache [3]. La jument ne vit pas aussi massivement sur ses réserves qu'une laitière ; raison de plus pour ne pas la laisser s'installer dans un déficit qu'elle ne compensera pas seule.
Au terme de la lactation, beaucoup de juments arrivent donc au sevrage avec des réserves entamées. La question devient : où et quand les refaire ? La réponse tient dans la fenêtre « vide ».

La fenêtre « vide » : le seul moment où l'on peut vraiment reconstituer
Regardez la courbe des besoins au fil du cycle : elle monte doucement pendant la gestation, s'envole au poulinage, décline lentement à mesure que le lait tarit — puis, à la fin de la lactation et au sevrage, elle retombe au plancher de l'entretien. Cette redescente est précisément l'aubaine. Tant que la jument allaite, tout supplément d'énergie part en priorité dans le lait ; tant qu'elle gestante en fin de terme, le fœtus est prioritaire. Mais une jument vide et tarie n'a plus de « concurrent métabolique » : l'énergie excédentaire qu'on lui apporte peut aller, enfin, à elle-même.
La logique est explicite. Après le sevrage, une jument en bon état (note d'état corporel de 4 à 5 sur 9) se conduit comme une jument vide ; mais si son état corporel est mauvais, c'est le bon moment pour lui donner suffisamment de fourrage et de concentré pour augmenter son poids et sa note d'état — un apport qui améliore son efficacité reproductive, ses chances de refécondation, et lui permet d'aborder le prochain cycle gestation-lactation avec des réserves d'énergie suffisantes [1][4]. La reprise d'état après tarissement n'est pas un luxe : c'est l'investissement qui prépare la saison suivante.
Encore faut-il que le calendrier s'y prête. Refaire de l'état se fait plus facilement pendant le temps doux de la fin d'été et de l'automne, et prend typiquement 4 à 8 mois sur un bon fourrage [1]. Gagner un point de note d'état exige un gain de 16 à 20 kg de poids vif, et chaque kilo pris demande environ 18 à 24 Mcal d'énergie digestible. Ces ordres de grandeur expliquent pourquoi on ne rattrape pas une jument maigre en trois semaines : la reconstitution est lente, et la fenêtre « vide » — plusieurs mois entre sevrage et saison de monte — est précisément assez longue pour ça, à condition de ne pas la gâcher.
Pourquoi l'état corporel commande la fertilité
Reste à comprendre le « pourquoi » de fond : en quoi refaire ces réserves change-t-il la fécondité future ? Le lien entre note d'état corporel (NEC, l'estimation visuelle et tactile des réserves de gras sur une échelle de 1 à 9) et reproduction est l'un des mieux établis de la nutrition équine. Une NEC de 5/9 correspond à 10-15 % de masse grasse ; les juments reproductrices doivent idéalement se situer entre 5 et 6/9 tout au long de leur cycle [1]. Et ce n'est pas cosmétique : à une NEC de 5 à 6/9, les taux de conception sont plus élevés et il faut moins de cycles pour concevoir [1].
À l'inverse, la maigreur pénalise lourdement. Une jument mince (NEC inférieure à 4) présente des intervalles plus longs entre le poulinage et l'ovulation, requiert plus de cycles par conception, a des taux de conception plus bas, davantage de mortalité embryonnaire précoce et des concentrations plasmatiques d'hormone lutéinisante plus basses que les juments en état correct [4]. La physiologie sous-jacente est cohérente : un déficit énergétique provoque une hypoglycémie qui « met en sommeil » l'activité ovarienne, avec absence de chaleurs et retard de fécondation [3] ; et une carence protéique, à elle seule, peut empêcher l'ovulation. Les juments juste au-dessus de l'état modéré montrent même une activité folliculaire supérieure aux juments plus maigres [4].
Un point subtil et capital : ce n'est pas seulement le poids absolu qui compte, mais son sens de variation. Quel que soit son poids, une jument qui perd du poids a une efficacité reproductive réduite [4]. Une jument peut être à une NEC correcte mais en train de maigrir — et sa fertilité en souffre quand même. C'est exactement le piège de la jument qui sort de lactation sans avoir refait ses réserves : elle entre dans la saison de monte sur une pente descendante. D'où l'intérêt de la remise en état pendant la période vide, pour aborder la saillie sur un poids stable ou, mieux, légèrement ascendant.
C'est aussi le fondement physiologique du « flushing » — cette suralimentation transitoire et légèrement ascendante juste avant la saillie, bénéfique chez la jument maigre mais inutile, voire contre-indiquée, chez la jument déjà en bon état [3][4]. Le flushing, développé dans un article dédié, n'est que la touche finale ; il ne sauvera pas une jument qu'on aura laissée fondre tout l'hiver.
Le miroir du problème : l'excès d'état
Faut-il pour autant engraisser la jument vide « par sécurité » ? Non, et c'est un piège symétrique. La bonne nouvelle d'abord : au-delà de 7/9, l'efficacité reproductive n'est pas réduite [1] — l'obésité ne rend pas stérile. Mais elle apporte ses propres dangers. Les juments obèses sont exposées à l'hyperlipémie (un emballement pathologique des graisses sanguines) dès qu'elles basculent en bilan énergétique négatif, par exemple en début de lactation. Et une jument trop grasse en fin de gestation cumule les ennuis au poulinage : difficultés de mise-bas, moindre production laitière, appétit bridé qui aggrave ensuite le déficit de lactation [3].
C'est pourquoi la jument vide sujette à l'embonpoint — typiquement la jument restée vide toute une saison, ou la pouliche jamais mise à la reproduction — doit au contraire recevoir un régime d'entretien assez restrictif [3]. Et si un amaigrissement est nécessaire, son calendrier compte autant que son principe : allégez une jument grasse entre le sevrage et le dernier tiers de gestation, jamais juste avant la saillie ni en début de gestation ou de lactation, sous peine de casser la fertilité, au rythme prudent de 0,5 à 1 point de NEC par mois [4]. Là encore, la période vide est le bon créneau — pour reprendre de l'état chez la maigre, comme pour en perdre en douceur chez la grasse.
Ce que l'on sait — et ce que l'on ignore
Un mot d'honnêteté scientifique. La note d'état corporel reste une estimation subjective : la corrélation avec la masse grasse réelle est bonne, mais devient non linéaire aux notes élevées, où l'on sous-estime le gras des juments très grasses [1]. Les besoins chiffrés (16,7 vs 31,7 Mcal, 9-10 UFC au pic) sont des moyennes de tables, à moduler selon le format, le climat et le tempérament. Et si le lien NEC-fertilité est solidement documenté dans son sens, les données restent le plus souvent qualitatives sur son ampleur : taux de conception plus élevés, cycles plus nombreux, rarement un chiffre transposable. Rappelons enfin que le poids de naissance du poulain dépend peu de l'état de sa mère : ce que la remise en état protège, c'est la fertilité de la jument et sa capacité laitière.
Rien de tout cela n'affaiblit le message. C'est parce que la jument vide se nourrit comme un cheval d'entretien qu'on la néglige, et parce que la lactation qui l'a précédée coûte près du double que cette négligence se paie — un cycle plus tard, en chaleurs qui tardent et en saillies qu'on répète.
À retenir
- La jument vide non suitée (ni gestante, ni allaitante) a des besoins d'entretien, identiques à ceux d'un cheval adulte au repos : ~16,7 Mcal d'énergie digestible par jour pour 500 kg, soit 4,5-5 UFC.
- La lactation qui précède coûte près du double de l'entretien (jusqu'à +90 %, soit 9-10 UFC au pic) : la jument y puise dans ses réserves et arrive souvent au sevrage amaigrie.
- La période vide est le seul moment où l'énergie excédentaire va à la jument elle-même (plus de fœtus ni de lait prioritaires) : c'est la fenêtre pour reconstituer les réserves, plus facile au temps doux de fin d'été et d'automne.
- L'état corporel commande la fertilité : viser une NEC de 5-6/9. Sous 4/9, chaleurs retardées, plus de cycles, plus de pertes embryonnaires ; et toute perte de poids, même à bon état, réduit l'efficacité reproductive.
- L'excès est l'autre piège : l'obésité ne stérilise pas mais expose à l'hyperlipémie et complique le poulinage. Amaigrir seulement entre sevrage et dernier tiers de gestation, jamais avant la saillie.
Sources
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Nutrient Requirements of Horses, National Research Council (NRC), 6ᵉ éd. révisée, 2007.
- Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
- Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.

