La fourbure est une maladie du pied, mais elle se joue souvent d'abord dans l'intestin — et de plus en plus, on la soupçonne de se jouer dans le sang. Comment une ration trop riche en amidon, ou une herbe gorgée de sucres, peut-elle finir par décoller l'os du sabot ? Deux grandes chaînes de causes ont été décrites, l'une passant par la fermentation du gros intestin, l'autre par l'insuline. Suivons-les pas à pas, du repas jusqu'aux lamelles du pied.

Un os suspendu à quelques dizaines de milliers de lamelles

Pour comprendre pourquoi la fourbure est si redoutable, il faut d'abord regarder comment le pied du cheval est construit. À l'intérieur du sabot, la troisième phalange — l'os du pied, aussi appelé P3 ou os pédal — n'est pas posée sur le sol : elle est littéralement suspendue à la paroi cornée par un système d'accrochage biologique d'une finesse remarquable.

Ce système, c'est la jonction lamellaire. On y trouve deux familles de lamelles (de fines lames de tissu) qui s'emboîtent comme les doigts de deux mains croisées. D'un côté, les lamelles dermiques, dites sensibles, richement vascularisées ; de l'autre, les lamelles épidermiques, insensibles, solidaires de la paroi du sabot. Leur interdigitation forme le lien qui maintient la paroi cornée accrochée à l'os. L'ampleur de cet emboîtement est considérable : chaque sabot compte environ 600 lamelles épidermiques primaires, et chaque lamelle primaire porte à son tour près de 100 lamelles secondaires — soit de l'ordre de 60 000 points d'ancrage par pied [1].

Schéma anatomique : dans un pied sain, les lamelles dermiques (sensibles, vascularisées) et épidermiques (insensibles, solidaires de la paroi) s'emboîtent et maintiennent la troisième phalange (P3) accrochée à la paroi du sabot. Quand l'inflammation rompt ce lien, P3 bascule et s'enfonce sous le poids du cheval. Source : Equine Clinical Nutrition, 2e éd. (anatomie et nombre de lamelles).

Tout l'enjeu tient dans ce mécanisme : lorsque les lamelles s'enflamment, le lien entre lamelles dermiques et épidermiques cède, et la paroi interne du sabot et P3 se séparent sous le poids du cheval et les forces de la locomotion [1]. Autrement dit, dès que la colle vivante lâche, la mécanique fait le reste : l'os pivote vers la sole (la « bascule »), voire s'enfonce. C'est ce basculement qui produit la douleur intense et la boiterie caractéristiques. La fourbure est donc une maladie systémique qui se manifeste dans le pied : la cause arrive par le sang, mais le drame se joue sur quelques millimètres de tissu.

Deux routes vers une même catastrophe

Reste la grande question : qu'est-ce qui, parti de la mangeoire ou du pré, vient enflammer ces lamelles ? Deux grandes voies sont décrites, qui ne s'excluent pas et partagent le même point de départ — un excès de glucides fermentescibles. On regroupe sous ce terme l'amidon (des céréales) qui échappe à la digestion dans l'intestin grêle, et les sucres solubles ainsi que les fructanes de l'herbe (des chaînes de fructose que l'enzyme du cheval ne sait pas découper).

La première voie est celle de la surcharge glucidique : les glucides non digérés déferlent dans le gros intestin et y déclenchent une fermentation explosive. La seconde est endocrinienne : les sucres et l'amidon effectivement digérés font grimper le glucose sanguin, donc l'insuline, et c'est l'insuline elle-même qui, en excès, attaque les lamelles. Voyons chaque route.

Schéma en cascade : de l'auge au pied, les deux voies documentées de la fourbure alimentaire. À gauche, la surcharge du gros intestin (fermentation, acidose, endotoxines et amines, atteinte de la barrière intestinale) ; à droite, la voie de l'hyperinsulinémie. Les deux convergent vers l'inflammation de la jonction lamellaire et la bascule de P3. Source : synthèse d'après Equine Clinical Nutrition (2e éd.) et Ralston, Evidence-based Equine Nutrition (2007).

Route 1 : quand les glucides débordent dans le gros intestin

Le cheval digère l'amidon dans l'intestin grêle grâce à l'amylase, mais sa capacité est limitée. Au-delà d'environ 2 g d'amidon par kilo de poids vif — et, par repas, dès qu'on dépasse 1 g/kg —, la digestion dans l'intestin grêle est débordée [1]. La digestibilité totale de l'amidon reste élevée (87 à 100 % selon les grains), mais le site de cette digestion change : l'excédent non digéré file vers le gros intestin, où il ne devrait pas se trouver.

Or tous les grains ne se valent pas. L'avoine plafonne autour de 41 % d'amidon quand le maïs en contient 69 %, le sorgho (milo) 74,5 % et le riz jusqu'à 85 % [1]. À ration égale, un grain plus concentré apporte donc davantage d'amidon — et l'ordre de digestibilité dans l'intestin grêle (avoine > milo > maïs > orge) fait que certaines céréales en laissent proportionnellement plus filer vers l'arrière [1].

Graphique : teneur en amidon (% de la matière sèche) de céréales couramment distribuées au cheval. L'avoine est la moins riche (41 %), le riz la plus riche (85 %). Rappel du repère digestif : au-delà d'environ 1 g d'amidon par kg de poids vif et par repas, l'intestin grêle est débordé. Source : Equine Clinical Nutrition, 2e éd., Table 13.1.

Dans le gros intestin, cet amidon (et les fructanes de l'herbe) devient un festin pour certaines bactéries. Les bactéries lactiques — genres Streptococcus et Lactobacillus — prolifèrent et produisent de l'acide lactique [5]. Le pH chute : c'est l'acidose du gros intestin, dont une forme sévère entraîne diarrhée, coliques et fourbure [1]. La bascule microbienne est bien documentée : après une charge glucidique expérimentale, on observe une hausse marquée de Lactobacillus, Streptococcus, Veillonella et Serratia, tandis que les bactéries fibrolytiques (celles qui digèrent la cellulose), intolérantes à l'acidité, régressent [1].

Mais l'acidose n'est qu'une étape. En s'effondrant, une partie de ces bactéries meurt et libère des endotoxines (des fragments de paroi bactérienne toxiques) et des amines vasoactives. C'est le point clé du dossier des fructanes : non digestibles par les enzymes mais rapidement fermentescibles, ils contribuent à l'accumulation d'endotoxines et de monoamines associées à la fourbure [2]. Reste un verrou : ces toxines doivent passer la barrière intestinale. Justement, l'acidose l'endommage. Une donnée expérimentale l'illustre bien : des chevaux nourris à haute dose d'amidon (11,4 g/kg de poids vif) présentaient davantage de bactéries aérobies dans les ganglions mésentériques et le foie que des chevaux recevant 2 g/kg — signe d'une translocation bactérienne, c'est-à-dire d'un franchissement de la paroi digestive [1].

À partir de là, la cascade classique s'enchaîne : fièvre, douleur et inflammation sous l'influence des amines, des cytokines et des leucotriènes, puis des troubles circulatoires par hypercoagulabilité liés aux thromboxanes [4]. La coagulation intravasculaire qui en résulte gêne le drainage veineux et provoque une congestion passive, notamment du pied ; l'ischémie (défaut d'irrigation) et l'anoxie qui suivent altèrent les tissus lamellaires [4]. La boucle est bouclée : partie de l'auge, l'atteinte arrive au pied par voie sanguine.

Route 2 : l'insuline, suspect numéro un du pâturage

La seconde voie ne passe pas par la fermentation, mais par le métabolisme. Les sucres solubles et l'amidon réellement digérés dans l'intestin grêle sont absorbés sous forme de glucose, ce qui déclenche une montée rapide de la glycémie, puis de l'insuline, l'hormone qui fait entrer le glucose dans les cellules. Chez un cheval sain, cette réponse reste maîtrisée. Mais chez un sujet insulino-résistant — dont les tissus répondent mal à l'insuline —, l'organisme compense en sécrétant toujours plus d'hormone : c'est l'hyperinsulinémie. Et c'est cette insuline en excès, prolongée, qui est aujourd'hui incriminée directement dans l'atteinte des lamelles [3].

Le terrain a un nom : le syndrome métabolique équin (SME, ou EMS), qui associe obésité, insulino-résistance et prédisposition à la fourbure [3]. Plusieurs observations solides pointent vers cette voie. Chez le poney, l'hyperinsulinémie permet de prédire l'apparition d'une fourbure de pâturage : hyperinsulinémie, hyperleptinémie et obésité annoncent les cas débutants [3]. Plus frappant encore, sur 257 poneys gallois et Dartmoor, la sensibilité à la fourbure s'est révélée être un trait génétique dominant, associé à une insulino-résistance dite « compensée » : certains individus sont constitutionnellement prédisposés [2].

C'est ce qui explique une observation en apparence paradoxale : malgré les énormes variations de sucres de l'herbe, la plupart des poneys non insulino-résistants qui pâturent régulièrement, même au printemps et à la fin de l'automne, ne sont pas affectés [2]. Ce n'est donc pas tant l'herbe en soi que la rencontre entre une herbe riche et un métabolisme fragile qui déclenche la crise. Et l'herbe peut être très riche : les foins d'herbe dépassent parfois 20 % de glucides non structuraux (fructanes, amidon, sucres), assez pour élever de plus de 10 % la glycémie et l'insulinémie [2] ; au pré, la teneur en sucres solubles d'une graminée passe de 8 % à 17 % au fil d'une seule journée ensoleillée d'automne, les nuits froides suivant des journées douces favorisant les plus fortes accumulations [2].

Ce que les modèles expérimentaux disent — et ce qu'ils taisent

Voilà pour les deux récits. Encore faut-il rappeler ce qui est tenu pour acquis et ce qui reste discuté — car la nuance, ici, protège des raccourcis.

D'abord, une bonne part de ces connaissances vient de modèles expérimentaux de surcharge : on provoque la fourbure en administrant de fortes doses d'amidon ou d'oligofructose (un fructane), ce qui a permis de cartographier finement les bouleversements du microbiote. Mais ces modèles reproduisent une crise brutale, et non nécessairement la fourbure spontanée du terrain. Pour les changements bactériens observés, cause et effet sont d'ailleurs difficiles à distinguer [1] : les modifications du microbiote pourraient être en partie une conséquence, et pas seulement une cause.

Ensuite, le poids respectif des deux voies a évolué. Les travaux plus anciens mettaient l'accent sur la voie fermentaire et le rôle des fructanes dans la production d'endotoxines [2]. Les données plus récentes relativisent : la quantité de fructanes réellement contenue dans l'herbe n'a pas été démontrée comme suffisante pour être, à elle seule, le problème ; l'attention se porte désormais sur les sucres simples et l'amidon, et sur l'hyperinsulinémie qu'ils provoquent — désormais considérée comme la cause la plus fréquente des fourbures liées au pâturage [3]. Les deux mécanismes coexistent probablement, la surcharge fermentaire expliquant mieux les fourbures « d'accident » (rupture de stock de grain, gorgée soudaine), la voie endocrinienne les fourbures récidivantes des chevaux et poneys au métabolisme fragile.

Enfin, gardons en tête les limites : beaucoup de chiffres proviennent d'études sur de petits effectifs ou de protocoles expérimentaux, et les seuils cités (par exemple les ~1 à 2 g d'amidon/kg par repas) sont des repères pratiques, pas des lignes rouges universelles valables pour tous les individus.

En pratique : contenir le risque en amont

La théorie débouche sur une logique préventive simple, même si sa mise en œuvre demande de la rigueur. Puisque les deux voies partent d'un excès de glucides fermentescibles, tout consiste à limiter la charge en amidon et en sucres et à ménager la digestion dans l'intestin grêle. Concrètement : privilégier les fourrages et les grains les moins amylacés, fractionner les apports de concentré pour ne pas dépasser la capacité de l'intestin grêle par repas, et éviter les changements brutaux de ration qui bousculent le microbiote [1]. Pour les sujets à risque — obèses, insulino-résistants, poneys prédisposés —, la maîtrise de l'accès au pâturage riche et la surveillance de l'état corporel priment. Pour un cheval fourbu ou à risque, visez une somme sucres simples + amidon inférieure à 10 % de la ration [1], un repère de terrain utile qui ne remplace pas l'avis vétérinaire. Le mot d'ordre reste le même : on prévient la fourbure bien avant le pied, dans la gestion de l'assiette.

À retenir

  • La troisième phalange (P3) est suspendue à la paroi du sabot par la jonction lamellaire (~600 lamelles primaires × ~100 secondaires par pied) ; quand l'inflammation rompt ce lien, l'os bascule [1].
  • Voie 1 (surcharge) : l'amidon non digéré et les fructanes fermentent dans le gros intestin → acide lactique, chute du pH, mort bactérienne → endotoxines et amines + atteinte de la barrière intestinale [1][2].
  • Voie 2 (endocrinienne) : sucres et amidon digérés → hyperinsulinémie ; l'insuline en excès agit directement sur les lamelles. C'est aujourd'hui la cause la plus fréquente des fourbures de pâturage [3].
  • La prédisposition individuelle (obésité, insulino-résistance, génétique du poney) compte autant que l'herbe : la plupart des poneys sains au pré ne font pas de fourbure [2].
  • Les modèles expérimentaux (oligofructose, amidon) ne reproduisent pas exactement la fourbure spontanée, et cause et effet y restent parfois difficiles à démêler [1].

Sources

  1. Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
  2. Evidence-based Equine Nutrition, S. L. Ralston, 2007.
  3. Evidence-based Equine Nutrition : A Practical Approach for Professionals, T. Hollands & L. Drury (dir.), 2023.
  4. Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
  5. Equine Nutrition and Feeding, D. Frape, 4ᵉ éd., 2010.