Boucler 160 kilomètres en une journée relève d'un exploit métabolique singulier. Contrairement au galopeur qui vide ses réserves en deux minutes, le cheval d'endurance tient des heures à intensité modérée. Sa limite n'est presque jamais le carburant : les graisses de réserve sont quasi inépuisables. Ce qui l'arrête, c'est l'eau qui s'évapore et le sel qui part avec elle. Comprendre ce déplacement du problème — de l'énergie vers l'hydratation — est la clé d'une préparation nutritionnelle réussie.

Une journée d'effort, pas une explosion

Il existe trois grandes façons de produire de l'effort, selon la source d'énergie mobilisée. Le sprint — un quart de mille ou moins, à près de 100 % de l'intensité maximale — épuise le glycogène musculaire en anaérobie, en moins d'une minute. Les épreuves de demi-fond, sur quelques minutes à 75-95 % de l'intensité, mêlent les deux voies. L'endurance, elle, est d'une autre nature : des activités généralement de deux heures ou plus, à faible intensité, faisant appel au métabolisme énergétique aérobie [1].

Une course d'endurance est un événement chronométré sur un parcours balisé en terrain naturel, de 20 à 100 miles (environ 32 à 160 km) en une journée, sous l'égide de la Fédération Équestre Internationale. Ces raids se courent en un jour ou deux, sur des distances de 50 à 180 km à travers la campagne, avec dénivelés fréquents et terrains difficiles [2]. Les vitesses moyennes ont grimpé au fil des décennies : les championnats internationaux se gagnent aujourd'hui autour de 12 à 18 mph (environ 19 à 29 km/h), là où les épreuves de loisir se courent à 5-8 mph, soit un trot lent pour la plupart des chevaux.

Ce cadre impose une contrainte physiologique précise. Pour couvrir des dizaines de kilomètres sur des heures, le cheval doit rester en filière aérobie. Concrètement, cela se lit à la fréquence cardiaque : maintenir le cheval entre 80 et 150 battements par minute le fait fonctionner sur ses graisses ; au-delà de 160-220 bpm, il bascule en anaérobie et brûle son glycogène. Surveiller la fréquence cardiaque et ajuster l'allure en conséquence n'est donc pas un raffinement — c'est le geste qui décide de la capacité à terminer la course.

Deux filières, deux carburants : sous 150 bpm le cheval oxyde ses graisses de réserve, une ressource lente mais quasi inépuisable ; au-dessus de 160 bpm il bascule en anaérobie et consomme un glycogène musculaire limité, dont la déplétion contribue à la fatigue. Source : Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., ch. 18.

Pourquoi la graisse, et presque jamais le sucre

À faible intensité, la majorité de l'ATP — la monnaie énergétique de la cellule — provient de l'oxydation des graisses. Physiologistes parlent de « crossover » : plus l'intensité monte, plus la part des glucides augmente ; plus l'effort dure et s'allège, plus la graisse domine. À 30 % de la VO₂ max, l'oxydation des glucides ne représente que 30 à 40 % de la dépense ; le reste vient du gras. C'est exactement le régime dans lequel évolue un cheval d'endurance pendant des heures.

Ce choix n'est pas un hasard : il tient à la taille des réservoirs. Chez un cheval de 454 kg, les réserves de tissu adipeux atteignent environ 40 kg. En face, le total du glycogène musculaire et hépatique et des triglycérides intramusculaires ne pèse que 3 à 5 kg [1]. Le réservoir de graisse « dépasse de très loin » celui du sucre. C'est un bidon de 40 litres contre une gourde de 4 : sur une journée entière, mieux vaut puiser dans le premier.

Le glycogène n'est pas pour autant négligeable — il est simplement limité et précieux. Il produit de l'énergie plus vite, mais s'épuise. Sur une course de 50 à 100 miles, la déplétion du glycogène est « significative (50 à 75 %) malgré un rythme plus lent » d'utilisation. Au-delà de 50 miles (80 km), le glycogène peut devenir facteur limitant et contribuer à la fatigue. Et sa reconstitution est lente : chez le cheval, il faut 2 à 3 jours pour reconstituer pleinement les stocks de glycogène musculaire après un effort qui les a vidés. On ne « recharge » donc pas les muscles comme un marathonien humain la veille d'une course : le procédé est de peu de valeur chez le cheval, en raison de cette lenteur de réplétion.

Les deux réservoirs d'énergie d'un cheval de 454 kg : le tissu adipeux (≈ 40 kg) dépasse de loin le total du glycogène musculaire et hépatique et des triglycérides intramusculaires (3 à 5 kg). L'endurance puise dans le premier ; le second, limité, se reconstitue en 2 à 3 jours. Source : Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., encadré 18.2.

D'où l'intérêt de l'« adaptation au gras ». Les chevaux nourris avec une ration plus riche en lipides augmentent leur oxydation des graisses lors des efforts de faible intensité, épargnant d'autant le glucose et le glycogène. Les lipides alimentaires constituent des sources énergétiques très concentrées, bien digérées par les équidés et bien métabolisées lors de travail d'endurance [2]. Le socle reste toutefois le fourrage : sa fermentation dans le gros intestin fournit un flux continu d'acides gras volatils, une énergie « à libération lente » qui accompagne l'effort sur la durée. Offrez donc autant de fourrage que possible aux chevaux d'endurance [1].

Le vrai plafond : l'eau et le sel

Si l'énergie ne manque pas, qu'est-ce qui arrête le cheval ? La chaleur qu'il produit, et l'eau qu'il dépense pour l'évacuer. La contraction musculaire est peu efficace : une grande part de l'énergie part en chaleur. Le principal moyen de dissiper cette chaleur est la transpiration — l'évaporation de la sueur assure à elle seule 55 à 60 % de l'élimination thermique, contre environ 25 % par les voies respiratoires et 15 à 20 % par convection. Sans cette dissipation, au galop, la température corporelle grimperait de 1,2 °F par minute jusqu'à un niveau vital critique en 4 à 6 minutes.

Le problème, c'est le prix hydrique de ce refroidissement. Un cheval peut suer jusqu'à 10 litres par heure d'exercice. Sur une épreuve, la production de sueur peut atteindre 10 litres à l'heure et 10 % du poids vif [2]. Les pertes hydriques totales vont de 0,25 % du poids vif au travail léger à 2 % au travail très intense — mais une journée de raid sous la chaleur peut faire bien davantage. Et comme 1 litre de sueur équivaut à 1 kg de poids vif, la balance devient un instrument de suivi de l'hydratation à part entière.

Or le cheval ne dispose d'aucun stock d'eau ni d'électrolytes mobilisable, « autre que ceux contenus dans le tube digestif ». C'est là que réside son atout caché : le gros intestin est un vaste réservoir d'eau. Des flux liquidiens considérables y circulent — jusqu'à 54 L/j depuis le cæcum et 49 L/j depuis le côlon dorsal — et sa capacité tampon explique qu'un cheval tolère 3 jours sans boire sans autre effet visible qu'une soif accrue, et jusqu'à 8 jours en restant vif. Pendant l'effort, ce réservoir intestinal, entretenu par un socle fibreux profond, sert de tampon hydrique et électrolytique. C'est un argument de plus pour la ration riche en fourrage : elle ne nourrit pas seulement, elle hydrate.

Reste le sel. La sueur du cheval est légèrement hypertonique par rapport au plasma : elle est plus concentrée en minéraux que le sang lui-même. Son électrolyte dominant est le chlore (environ 5,3 g/kg de sueur), devant le sodium (3,1) et le potassium (1,4). Pour un cheval de 500 kg au travail très intense, il faudrait remplacer environ 53 g de chlore et 31 g de sodium au-delà de l'entretien. Les pertes salines atteignent environ 100 g/j lors d'un travail intense sous climat chaud — dont 50 à 60 g par la seule sueur, à raison de 4,5 g/L — d'où un complément de 30 à 70 g de sel par jour [2]. Ces chiffres sont sans doute surestimés et ne se rencontrent pas tous les jours : la stratégie doit s'ajuster à la charge réelle et à la chaleur, non s'appliquer en aveugle.

Quand le système craque : la spirale hypoïonique

Le danger n'est pas seulement de perdre de l'eau, mais de perdre du sel dans cette eau — et de ne plus avoir soif. Parce que la sueur est hypertonique, une sudation intense entraîne un état paradoxal : la déshydratation devient « hypoïonique », c'est-à-dire pauvre en ions. Or c'est la concentration en sel du sang qui déclenche la soif. Un cheval déshydraté par une sueur hyperionique n'a pas forcément soif [2]. Il se vide sans ressentir le besoin de se remplir. C'est le premier maillon d'une cascade dangereuse.

La suite est bien documentée dans les myosites d'épuisement du raid [2]. La perte massive de chlorures provoque une alcalose métabolique qui perturbe le métabolisme énergétique du muscle. La sortie du potassium des cellules altère la conduction nerveuse, la circulation locale (par vasoconstriction) et la contractilité musculaire. S'y ajoutent une hypocalcémie et une hypomagnésémie — d'autant que le magnésium est capté par le tissu adipeux lors de la lipolyse et peut former, avec un excès de lipides alimentaires, des « savons » insolubles dans le tube digestif. Ces baisses de calcium et de magnésium expliquent les stases intestinales, l'hyperexcitabilité et l'apparition de contractions musculaires automatiques.

C'est le mécanisme du « battement diaphragmatique synchrone », le fameux thumps. Quand la calcémie chute, le nerf phrénique devient si excitable que chaque battement du cœur l'excite au passage et déclenche une contraction du diaphragme : le flanc bat au rythme du cœur. Le règlement FEI classe d'ailleurs ce flutter parmi les anomalies métaboliques éliminatoires, aux côtés du coup de chaleur, de la déshydratation, des désordres électrolytiques et de la rhabdomyolyse (« coup de sang »). La pathogénie de l'épuisement cumule trois facteurs : un épuisement quasi total du glycogène musculaire, une forte déshydratation par sudation abondante, et de graves déséquilibres électrolytiques [2]. Chacun aggrave les autres — d'où la spirale. Non traités, ces troubles hydro-ioniques peuvent conduire à des dégénérescences musculaires étendues, y compris cardiaques, et à la mort.

La spirale hypoïonique du raid : une sueur hypertonique fait perdre plus de sel que d'eau, si bien que la déshydratation ne déclenche plus la soif ; s'ensuivent alcalose, fuite de potassium et chute du calcium et du magnésium, qui débouchent sur crampes, thumps et coup de chaleur. Source : A. Wolter, Alimentation du cheval ; Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd.

Ce que cela change à l'auge

Traduites en conduite alimentaire, ces mécanismes convergent vers quelques principes, à ajuster toujours au cheval et aux conditions. La base énergétique reste le fourrage de très bonne qualité, qui doit fournir plus de 60 % de la ration : il alimente la fermentation en acides gras volatils et entretient le réservoir hydrique du gros intestin. Le besoin énergétique d'un cheval au travail très intense atteint 6,9 Mcal/100 kg de poids vif par jour ; comme il est difficile, voire impossible, de le couvrir avec une ingestion inférieure à 2 % du poids vif, on complète le fourrage par un aliment concentré à 8-10 % de matières grasses et 13-15 % de protéines, distribué à 1,2-1,5 % du poids vif, pour maintenir une note d'état corporel autour de 4 à 4,5/9 — assez sec pour ne pas porter de poids mort, assez couvert pour tenir la distance.

Le sel se gère à part. Le minimum sodique — 5 g de NaCl/100 kg de poids vif et par jour — augmente proportionnellement au travail et à la sudation, et un bloc de sel à disposition permet au cheval de s'autoréguler. On peut apporter 70 g d'un mélange NaCl/KCl 3:1 dans un repas concentré deux heures avant le départ ; en revanche, « charger » en électrolytes 2 à 3 jours à l'avance est sans intérêt, puisque tout excès est aussitôt excrété dans l'urine. Aux points de contrôle, on propose fourrages appétents, concentrés et eau ; après l'épreuve, de l'eau plane et de l'eau salée à 0,9 %, du fourrage à volonté, et un complément de potassium 24 heures après.

Un dernier point, souvent négligé : les boissons de réhydratation doivent être adaptées à la composition de la sueur et pas trop concentrées, sous peine de retarder la vidange gastrique. Fractionnez-les — par exemple 3 litres toutes les 20 minutes — et habituez-y le cheval à l'avance [2], car un cheval déshydraté et stressé refuse volontiers une boisson inhabituelle au pire moment. Pour approfondir la composition de la sueur et le rôle de chaque électrolyte, voir nos articles dédiés au potassium et au chlore et aux pertes sudorales.

À retenir

  • L'endurance sur 160 km est un effort aérobie de longue durée : le cheval doit rester sous 150 bpm pour brûler ses graisses plutôt que son glycogène.
  • Le carburant ne manque presque jamais : le tissu adipeux (≈ 40 kg chez un cheval de 454 kg) écrase les réserves de glycogène et triglycérides (3 à 5 kg), qui se reconstituent en 2 à 3 jours.
  • La vraie limite est l'hydratation : le cheval peut suer jusqu'à 10 L/h, sans réserve d'eau ou d'électrolytes hormis celle du tube digestif, d'où le rôle-clé du réservoir intestinal entretenu par le fourrage.
  • La sueur est hypertonique : la déshydratation devient hypoïonique et ne déclenche plus la soif, ouvrant la voie à l'alcalose, aux thumps, aux crampes et au coup de chaleur.
  • À l'auge : fourrage de qualité (> 60 %), concentré modérément gras, sel ajusté à la charge et boissons électrolytiques fractionnées et familières — jamais de charge en électrolytes plusieurs jours à l'avance.

Sources

  1. Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
  2. Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
  3. Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.