Une balle de foin qui chauffe au cœur, une odeur de moisi, un nuage blanc quand on secoue un flocon : ce ne sont pas des accidents. Ce sont les symptômes d'une équation physique très simple, où l'eau joue le rôle de carburant. Selon quelques points de pourcentage d'humidité, un même fourrage reste stable des années ou se transforme en usine à toxines. Comprendre ce seuil, et les fenêtres de température qui l'accompagnent, c'est comprendre pourquoi un climat humide impose de sécher davantage — et pourquoi le cheval, plus que toute autre espèce, paie cher la moindre négligence.

L'eau, ce que le champignon vient chercher

Tout part de la teneur en eau de l'aliment. Les fourrages et les aliments que l'on stocke se répartissent sur une échelle d'humidité très large. Le foin et les grains secs contiennent environ 10 % d'eau ; un ensilage ou un enrubannage en contient autour de 70 % ; l'herbe sur pied varie de 30 à 85 % selon le stade de maturité de la plante [1]. Cette eau n'est pas neutre : à partir d'environ 40 % d'humidité, un aliment fournit à lui seul assez d'eau pour couvrir une part des besoins de l'animal. C'est dire à quel point l'eau est disponible, mobilisable — pour le cheval, mais d'abord pour les micro-organismes qui vivent sur la plante.

Car un foin fraîchement fauché n'est jamais stérile. Bactéries, levures et champignons sont déjà là, à la surface de la tige. Tant qu'il reste de l'eau libre, ces micro-organismes respirent et fermentent, en utilisant les sucres solubles de la plante comme substrat [3], chap. 4. Le séchage n'est donc pas un simple confort de conservation : il coupe le carburant. Une fois l'herbe descendue sous un certain seuil d'humidité, l'activité enzymatique de la plante s'arrête, les champignons manquent d'eau, et le fourrage devient stable, aussi longtemps qu'il reste sec [3]. Réhumidifier ce foin par la rosée ou la pluie réactive aussitôt l'activité enzymatique et relance la dégradation. L'eau est bien l'interrupteur.

De 14 à 20 % : le seuil qui fait basculer la balle

C'est ici que les chiffres deviennent décisifs. La teneur en eau idéale d'un foin de conservation tourne autour de 14 %, et le foin est le plus souvent séché à moins de 20 % d'humidité avant d'être pressé [1]. Entre ces valeurs, tout se joue sur quelques points.

Dès 15 % d'humidité, les moisissures peuvent se développer sur le foin, ce qui arrive lorsque l'herbe n'a pas suffisamment séché avant la mise en balle [1]. Au-delà de 20 %, la sanction est rapide : si un foin trop humide est pressé, moisissures et levures apparaissent en général en quelques jours, et l'ensemble des fourrages conservés ne devrait pas dépasser 20 % d'humidité pour éviter la prolifération microbienne, l'échauffement et la perte de qualité nutritionnelle [1]. La même limite se retrouve, reliée explicitement au risque : un foin séché à moins de 15 % d'humidité (soit 85 % de matière sèche, moins de 150 g d'eau par kilo) est stable ; un foin conservé au-dessus de 15 % continue à respirer et à sécher jusqu'à atteindre un équilibre à 15 %, et ne doit pas être distribué tant qu'il n'est pas stabilisé [3].

Le mécanisme de l'échauffement mérite qu'on s'y arrête, car il est spectaculaire. Quand l'humidité est trop élevée, la fermentation qui se poursuit à l'intérieur de la balle produit de la chaleur : un foin stocké avec un excès d'eau peut monter jusqu'à 175 °F (environ 79 °C), une température dangereusement proche de la combustion, au point de provoquer un incendie dans le fenil ou la grange [1]. Une balle humide au milieu d'un tas n'est pas seulement gâtée : c'est un risque d'incendie. Cette même fermentation dégrade la valeur nutritive — l'utilisation des protéines chute avec l'échauffement — et fait partir la matière sèche sous forme de chaleur et de gaz. À l'inverse, un excès de séchage n'est pas gratuit non plus : un foin à moins de 12 % d'humidité devient cassant et perd davantage de feuilles, surtout chez les légumineuses, là où se concentrent la protéine et les minéraux.

Fig. 1 — Sur l'échelle d'humidité du foin, la zone sûre est étroite : idéale autour de 14 %, la conservation bascule dès 15 % (moisissures) et vire à l'altération au-delà de 20 % (échauffement, combustion). Source : Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd. ; The Equine Distance Learning (Rotz & Muck, 1994).

Le climat s'invite directement dans cette équation. Un foin sec peut réabsorber l'humidité du sol et de l'air dans un environnement à forte hygrométrie ; stockez-le donc à l'abri des intempéries, surélevé du sol sur une surface sèche (gravier ou palettes), avec une bonne circulation d'air pour limiter le développement de moisissures et de levures dans un foin pourtant déjà séché [1]. Le stockage n'est pas une parenthèse inerte : c'est une lutte continue contre la reprise d'eau.

Température et hygrométrie : les fenêtres climatiques des toxines

Sécher évite les moisissures ; mais quand elles s'installent, un second danger apparaît, plus insidieux, car invisible : les mycotoxines. Ce sont des composés secondaires que certains champignons produisent sur les grains et les fourrages, et le cheval y est particulièrement sensible [1]. Or chaque famille de moisissure a sa propre fenêtre de température et d'humidité pour croître et, surtout, pour fabriquer sa toxine. C'est là que le climat cesse d'être un décor pour devenir le metteur en scène.

Les trichothécènes — dont la toxine T2, le déoxynivalénol (ou vomitoxine) et le diacétoxyscirpénol — sont produits par des Fusarium et quelques genres voisins. Des températures comprises entre 5 et 20 °C, associées à une haute teneur en eau, favorisent leur production dans les aliments [2]. Fait aggravant : ces toxines sont bien plus résistantes à la chaleur que les champignons qui les fabriquent — détruire la moisissure ne détruit pas forcément le poison. La zéaralénone, produite par Fusarium graminearum ou roseum (la moisissure rosée qui contamine fréquemment l'ensilage de maïs), exige quant à elle une forte teneur en eau du substrat, aux alentours de 23 à 25 % d'humidité, pour assurer sa croissance et la synthèse de la toxine [2].

La fumonisine, produite par Fusarium moniliforme, illustre parfaitement le rôle des fenêtres climatiques successives : son développement est favorisé quand les grains sont exposés à la sécheresse au début de leur croissance, puis récoltés en période humide. Elle peut aussi se former pendant le stockage des grains, avec une température optimale de 13 à 28 °C et une humidité voisine de 30 % [2]. Les aflatoxines, enfin, sont l'œuvre d'Aspergillus : les températures optimales de développement et de production de toxine vont de 36 à 38 °C pour A. flavus et de 30 à 35 °C pour A. parasiticus, ces espèces réclamant une forte humidité de l'air (environ 80 à 98 %) et une humidité du substrat d'environ 15 % [2]. On lit ici, en creux, une géographie du risque : les trichothécènes prospèrent dans les climats frais et humides, les aflatoxines dans la chaleur moite. Un même fourrage n'est pas menacé par les mêmes toxines selon la région et la saison.

Fig. 2 — Chaque moisissure a sa fenêtre thermique. Les Fusarium (trichothécènes, fumonisine) opèrent au frais ou en températures modérées ; les Aspergillus (aflatoxines) exigent la chaleur. Une même récolte n'est pas exposée aux mêmes toxines selon le climat. Source : Alimentation du cheval, R. Wolter.

De la récolte au stockage : une chaîne d'humidité

Le risque ne naît pas à un instant unique mais tout au long d'une chaîne, et l'humidité gouverne chaque maillon. Au champ d'abord : un foin fauché puis mouillé par la pluie avant récolte peut perdre 40 % ou plus de sa valeur nutritive, la pluie lessivant les nutriments solubles de la même façon qu'un trempage [1][3]. Plus le séchage est rapide, plus le risque et l'ampleur des dégâts climatiques diminuent. À l'inverse, une herbe laissée plus de deux semaines au champ pour sécher ne devrait pas être distribuée au cheval : des changements physiques, biologiques et chimiques s'y produisent, avec une augmentation des mycotoxines qui la rendent impropre à la consommation [3].

Au stockage ensuite. Un foin sec conservé sous abri subit peu d'échauffement et ne perd qu'environ 5 % de matière sèche sur six mois ; stocké dehors, il n'est normalement pas propre à la consommation et sa perte grimpe à 10-15 % à mesure qu'il se dégrade et brunit [3]. Le message se prolonge côté grains : ils ne devraient pas être stockés à plus de 10 à 12 % d'humidité, et les vitesses de croissance fongique augmentent lorsque l'humidité relative de l'air dépasse 65 % et que la teneur en eau de l'aliment excède 15 % — parfois dès 9 %, selon les ingrédients [3]. En deçà de 10 % d'humidité, le développement des micro-organismes s'arrête [4]. On retrouve toujours la même logique : deux conditions doivent se rencontrer, l'eau dans l'aliment et l'eau dans l'air.

C'est précisément parce que sécher n'est pas toujours possible qu'existe une autre voie de conservation : l'enrubannage. Plutôt que d'abaisser l'humidité, il joue sur l'absence d'oxygène. Récolté à un stade plus humide (25 à 50 % d'humidité), le fourrage est enveloppé dans un film plastique qui exclut l'air ; une fermentation contrôlée consomme les sucres et fait chuter le pH, ce qui tue les bactéries, arrête la fermentation et aboutit à un produit stable en une vingtaine de jours [3]. Dans les climats où le foin ne sèche jamais assez, c'est souvent la seule alternative rationnelle à un fourrage moisi — à condition que l'emballage reste intact, car la moindre perforation laisse entrer l'oxygène et relance l'altération.

Pourquoi le cheval trinque plus que les autres

Si tout cela vaut pour le bétail, pourquoi insister autant sur le cheval ? Parce que sa sensibilité est exceptionnelle, sur deux fronts.

Fig. 3 — La cascade complète : trois conditions climatiques (eau, température, stockage) se rencontrent pour permettre la prolifération fongique et la synthèse de mycotoxines, qui frappent le cheval par deux voies — respiratoire (« pousse ») et toxique (mycotoxicose). Source : Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd. ; Alimentation du cheval, R. Wolter.

Le premier est respiratoire. Les spores libérées par les moisissures du foin — Alternaria, Aspergillus, Cladosporium, Fusarium, Mucor, Penicillium, Rhizopus — provoquent des troubles respiratoires et signalent la présence possible d'une mycotoxine ; un foin moisi déclenche l'obstruction récurrente des voies aériennes, une maladie pulmonaire inflammatoire chronique de l'adulte [1]. Des moisissures banales du genre Aspergillus, fréquentes sur les foins insuffisamment séchés, suffisent à susciter chez le cheval une affection chronique des petites voies respiratoires — l'emphysème chronique, la « pousse » [2]. Le cheval reconnaît d'ailleurs souvent ce foin et le refuse, ce qui réduit son ingestion et finit par le faire maigrir.

Le second front est toxicologique, et là le cheval détient un triste record. Les trichothécènes sont spécialement dangereux pour lui : il est, à leur égard, l'espèce animale la plus sensible de toutes [2]. La fumonisine offre la démonstration la plus glaçante de cette fragilité : elle a historiquement tué des milliers de chevaux, provoquant la leucoencéphalomalacie équine — une nécrose de la substance blanche du cerveau. La morbidité atteint 20 à 30 % lors de la consommation de maïs contaminé à environ 25 ppm pendant deux à quatre semaines, et la mortalité est de 100 % en 12 à 24 heures, sans traitement efficace [2]. Face à ce constat, la règle tient en une phrase : compte tenu de l'extrême sensibilité générale du cheval à tout facteur toxique, écartez les aliments douteux au profit d'animaux plus résistants comme les ruminants à l'engraissement [2].

Ce que le climat impose concrètement

De ces mécanismes découle une conduite resserrée. Séchez davantage là où le climat s'y oppose : visez un foin sous les 15 %, jamais pressé au-dessus de 20 %, et acceptez que dans les régions humides le séchage rapide au champ prime sur tout. Conservez autrement quand le séchage échoue : l'enrubannage, en jouant sur l'absence d'oxygène plutôt que sur l'humidité, offre une issue crédible — sous réserve d'un film intact. Stockez en ennemi de la reprise d'eau : sous abri, surélevé, avec de l'air qui circule, en surveillant l'hygrométrie qui peut réhumidifier un foin déjà sec.

Enfin, testez plutôt que de deviner. L'apparence, le toucher et l'odeur restent les moyens les plus pratiques de détecter une moisissure — foin qui sent le renfermé, zones noires humides et chaudes, panache de poudre blanche comme du talc quand on le remue [1]. Mais l'œil ne voit pas les mycotoxines : confirmez une intoxication par le dosage direct des aliments suspects dans un laboratoire accrédité. Reste une limite : ces seuils sont des repères, pas des garanties. La teneur en eau varie à l'intérieur d'une même balle, les fenêtres de température se chevauchent, et une toxine peut survivre au champignon qui l'a produite. Le principe de précaution — écarter le doute — n'est pas de la timidité : chez une espèce aussi sensible que le cheval, c'est la seule marge de sécurité fiable.

À retenir

  • L'eau est le carburant du champignon : un foin idéal tourne autour de 14 % d'humidité, les moisissures démarrent dès 15 %, et au-delà de 20 % l'altération, l'échauffement (jusqu'à ~79 °C) et le risque d'incendie s'installent en quelques jours.
  • Chaque moisissure a sa fenêtre climatique : trichothécènes de Fusarium entre 5 et 20 °C, fumonisine au stockage entre 13 et 28 °C, aflatoxines d'Aspergillus entre 30 et 38 °C avec 80-98 % d'humidité de l'air.
  • Le climat gouverne toute la chaîne, du champ (pluie = jusqu'à 40 % de valeur perdue) au stockage (grains sous 10-12 %, croissance fongique dès 65 % d'hygrométrie + 15 % d'eau).
  • Le cheval est l'espèce la plus sensible aux trichothécènes et particulièrement exposé aux mycotoxicoses ; les moisissures déclenchent aussi la « pousse » (obstruction récurrente des voies aériennes).
  • Quand le foin ne sèche pas assez, l'enrubannage conserve par exclusion de l'oxygène ; dans le doute, testez en laboratoire et écartez l'aliment suspect.

Sources

  1. Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
  2. Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
  3. Equine Applied and Clinical Nutrition, R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen.
  4. Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.