Deux bottes issues du même pré, coupées à quinze jours d'intervalle, peuvent nourrir un cheval de façon radicalement différente. Pourtant, à l'œil et au nez, elles se ressemblent. C'est tout le paradoxe du foin : c'est l'aliment de base du cheval, celui qui devrait représenter l'essentiel de sa ration, et c'est aussi le plus variable et le plus trompeur. Un rapport d'analyse lève ce voile — à condition de savoir ce que mesure chaque ligne et ce qu'elle ne dit pas. Cet article explique le sens physiologique des grands paramètres, pourquoi la composition d'un foin échappe à toute estimation visuelle, et comment se construit un chiffre fiable, depuis la botte jusqu'au laboratoire.
Pourquoi la couleur et l'odeur ne suffisent pas
On peut apprendre beaucoup d'un foin en le regardant et en le sentant — mais pas sa valeur nutritive. Un foin vert vif signale seulement une faible oxydation ; un foin jauni a perdu de la vitamine A et de la vitamine E sous l'effet du soleil. La souplesse des tiges, l'absence de moisissure, l'odeur de foin fraîchement coupé renseignent sur la qualité de conservation, pas sur la teneur en protéines, en énergie ou en sucres. La couleur, en particulier, n'est pas un bon indicateur du contenu nutritionnel [1].
La raison est agronomique. La composition d'une herbe dépend de la richesse du sol, du climat, de l'espèce, du cycle de végétation et, surtout, du stade de récolte [3]. Au premier cycle, les parois cellulosiques des tiges s'épaississent à mesure que la plante monte à épiaison : la même prairie fauchée précocement ou tardivement donne deux foins très différents. Les valeurs bougent aussi d'une année sur l'autre et selon l'heure de fauche. Les tables de composition illustrent cette dispersion jusque dans les oligo-éléments : pour un dactyle de première coupe, la teneur en cuivre oscille autour de 6,0 ± 1,0 mg/kg à l'épiaison mais tombe vers 4,8 mg/kg à la floraison, et le zinc passe d'environ 32 à 18 mg/kg selon le stade, avec des écarts-types considérables d'un prélèvement à l'autre [4]. Autrement dit : deviner ces chiffres relève de la loterie. Seule une analyse les fixe.
Matière brute ou matière sèche : la conversion qui change tout
Avant même de lire un résultat, il faut savoir sur quelle base il est exprimé. Un foin n'est pas totalement sec : il contient de l'eau. La matière sèche (MS) est ce qui reste une fois cette eau retirée — on la mesure en séchant l'échantillon à l'étuve, par exemple 24 h à 100 °C [3]. La MS égale 100 moins le pourcentage d'humidité. La matière brute (ou « as-fed », telle que mangée), elle, inclut l'eau.
Pourquoi est-ce capital ? Parce qu'un même nutriment affiche deux pourcentages différents selon la base, et que l'écart n'est pas anodin dès qu'il y a de l'eau. Prenons un foin de pré à 11,1 % d'humidité : sa cellulose brute vaut 30,6 % « sur le brut », mais 30,6 / 0,889 = 34,4 % sur la matière sèche [3]. Le nutriment n'a pas changé ; seule la référence a changé. Un rapport sérieux fournit donc les résultats à la fois sur matière sèche et sur matière brute [1]. La règle d'or : ne comparer que des chiffres exprimés sur la même base — et, si l'interprétation est donnée en MS, vérifier que le calcul de ration l'est aussi. Cette précaution devient cruciale pour les fourrages humides comme l'enrubannage ou l'herbe, dont la teneur en eau écrase les pourcentages exprimés sur le brut.
Deux façons de doser : la chimie humide et le proche infrarouge
Les laboratoires emploient deux grandes méthodes. La chimie humide (ou analyse par voie chimique, dite proximate analysis) dissout et dose chaque fraction avec des réactifs : c'est la plus précise, mais la plus lente et la plus coûteuse [1]. C'est elle qui applique le schéma d'analyse historique dit de Weende, complété par la méthode de van Soest pour les fibres.
La seconde, le proche infrarouge (NIR), ne dose rien directement : elle éclaire l'échantillon et lit les longueurs d'onde réfléchies, dont le profil varie selon la concentration des nutriments. Rapide et bon marché, le NIR n'est cependant fiable que s'il a été calibré récemment contre des analyses par chimie humide portant sur des fourrages du bon type et du bon pays. Vérifiez donc que le laboratoire participe à des tests inter-laboratoires (« ring tests ») et met à jour ses calibrations. Beaucoup de labos agricoles calibrent sur des fourrages destinés aux bovins ; l'indice révélateur est qu'ils expriment l'énergie en énergie métabolisable (ME) plutôt qu'adaptée au cheval [1].
Le schéma de Weende découpe le fourrage en grandes catégories : matière sèche, matières azotées totales (MAT = azote × 6,25, par la méthode de Kjeldahl), cellulose brute, matières minérales ou cendres brutes (par calcination à 550 °C pendant 6 h), auxquelles s'ajoutent des minéraux dosés à part comme le calcium, le zinc, le cuivre (spectrophotométrie) et le phosphore (colorimétrie) [3]. Ce découpage ancien a une limite connue : la cellulose brute sous-estime la fibre réelle, car elle peut laisser de côté jusqu'à 85 % de l'hémicellulose et 50 % de la cellulose [2]. C'est précisément pour cela que van Soest a proposé les dosages NDF et ADF, aujourd'hui centraux.
Lire chaque paramètre : ce qu'il mesure et à quel besoin il répond
La matière sèche et l'humidité ouvrent le rapport. Au-delà d'environ 15 % d'humidité, un foin risque de moisir ; au-delà de 25 %, il devient même un risque d'échauffement en grange [1]. La MS conditionne aussi tous les autres chiffres, via la conversion vue plus haut.
Les protéines apparaissent sous la forme des matières azotées totales, souvent appelées « protéines brutes ». Attention : ce chiffre additionne les vraies protéines et l'azote non protéique — il ne dit rien de la qualité, c'est-à-dire du profil en acides aminés. Or la lysine est le premier acide aminé limitant chez le cheval. Un foin de graminées britannique titre typiquement 60 à 90 g de protéines par kg de MS, un enrubannage plutôt 100 à 130 g/kg MS, simple reflet du fait que l'herbe a été coupée plus jeune [1]. Certains laboratoires ajoutent un rapport azote/soufre : au-dessus de 10, il suggère une protéine de qualité médiocre justifiant un apport d'acides aminés. Ces indices restent indirects et méritent d'être maniés avec prudence.
Le NDF (Neutral Detergent Fiber, fibres totales de van Soest) mesure l'ensemble des parois végétales : hémicellulose, cellulose et lignine. Plus le NDF est élevé, plus l'herbe était mûre, plus le foin est « encombrant » et plus il faut le mâcher longtemps — ce qui réduit la quantité que le cheval peut ingérer. C'est ce qu'on appelle l'effet de remplissage. On estime l'ingestion maximale possible par la formule 120 / %NDF : un foin jeune à 40 % de NDF autorise jusqu'à 3,0 % du poids vif en MS, alors que le même fourrage mûri à 60 % de NDF plafonne à 2,0 % [2]. Visez des foins sous 65 % de NDF, sauf recherche d'amaigrissement.

L'ADF (Acid Detergent Fiber, lignocellulose) est un sous-ensemble du NDF : cellulose + lignine, les fractions les moins digestibles. La lignine, elle, est totalement indigestible, y compris par les bactéries. L'ADF est donc le meilleur prédicteur chimique de la digestibilité : on peut estimer la digestibilité de la matière sèche par 88,9 − 0,779 × %ADF. Un foin jeune à 35 % d'ADF est digestible à ~62 %, un foin mûr à 45 % d'ADF tombe à ~53 % [2]. Voilà pourquoi NDF et ADF, lus ensemble, résument l'essentiel : le premier annonce combien le cheval pourra manger, le second quelle part il en tirera.

Les glucides solubles sont le nerf de la guerre pour les chevaux sensibles. Le vocabulaire prête à confusion, d'où l'utilité du schéma ci-dessus. Le WSC (Water-Soluble Carbohydrates) englobe tous les sucres solubles dans l'eau : monosaccharides, disaccharides et fructanes. L'ESC (Ethanol-Soluble Carbohydrates) est un sous-ensemble du WSC sans les fructanes — essentiellement les sucres simples, ceux qui sont digérés dans l'intestin grêle et font monter la glycémie puis l'insuline. L'amidon est dosé à part ; il élève lui aussi fortement l'insuline. Le NSC (Non-Structural Carbohydrates) n'est pas un dosage mais un calcul : WSC + amidon. Cette distinction a des conséquences concrètes : pour un cheval insulino-résistant ou fourbu, le repère est une somme ESC + amidon inférieure à 10 % [1], tandis que les chevaux atteints de myopathie de surcharge en polysaccharides (PSSM) tolèrent jusqu'à 17 % de NSC [5]. Ces seuils reposent toutefois sur une base de preuves limitée.
L'énergie est estimée, jamais mesurée directement dans un fourrage de routine. On la déduit de la composition. L'énergie digestible (DE) d'un fourrage se calcule par exemple ainsi : DE = 2,118 + 0,01218 MAT − 0,00937 ADF − 0,00383 (NDF − ADF) + 0,04718 matières grasses + 0,02035 glucides non fibreux − 0,0262 cendres [2]. En France, l'INRA passe plutôt par la digestibilité de la matière organique, elle-même déduite de la cellulose brute. Dans les deux cas, la valeur affichée est une prédiction : un foin de graminées britannique se situe typiquement entre 7 et 10 MJ/kg MS [1]. Comme toute estimation issue d'équations, elle doit être lue comme un ordre de grandeur, pas comme une mesure au calorimètre.
Les cendres et les minéraux ferment la marche. Les cendres brutes représentent la fraction inorganique — un indicateur global de la teneur en minéraux. Un taux anormalement élevé trahit souvent une contamination par la terre. Le détail (calcium, phosphore, cuivre, zinc…) n'est fourni que si l'on paie une analyse minérale spécifique. Or les fourrages sont presque toujours pauvres et déséquilibrés en minéraux, reflet du sol où ils poussent, et cette carence se corrige plus économiquement par un complément minéral et vitaminé bien choisi que par le dosage minéral de chaque lot [1].
Un chiffre ne vaut que par l'échantillon : l'art du prélèvement représentatif
C'est le point le plus sous-estimé, et pourtant décisif : une analyse ne vaut que par sa technique d'échantillonnage [1]. Une poignée de foin tirée d'une seule botte ne représente ni le tas, ni le pré. Un prélèvement biaisé produit un résultat sans valeur, aussi précis soit le laboratoire.
La méthode consiste à multiplier les prises pour reconstituer un échantillon moyen. On ouvre plusieurs bottes réparties à l'avant, au milieu et à l'arrière du tas — ou, mieux, on utilise une sonde (un carottier), indispensable pour l'enrubannage dont on rebouche ensuite le trou. On suit un parcours en W à travers le lot pour limiter le biais, on rassemble toutes les prises dans un seau ou sur une bâche propre, on mélange soigneusement, puis on sous-échantillonne par quartage jusqu'à obtenir 0,5 à 1 kg (comptez 2 à 3 kg pour l'envoi [3]). L'échantillon part au laboratoire dans un sac scellé, l'air chassé, étiqueté (lieu, type de fourrage, coupe). Deux détails comptent : ne pas prélever un vendredi, car la perte d'eau en transit fausserait les résultats, et expédier les fourrages humides immédiatement, la déshydratation modifiant leur composition [1]. Le protocole normalisé ISO va dans le même sens : viser un échantillon homogène d'au moins 0,5 kg, non contaminé.
Ce que le rapport dit — et ce qu'il ne dira jamais
En mode « comprendre », retenons la logique d'ensemble. Chaque paramètre se relie à un besoin physiologique : le NDF prédit l'ingestion, l'ADF la digestibilité et donc l'énergie, la MAT la couverture protéique, les fractions ESC/amidon le risque métabolique, les cendres la minéralité. Lus ensemble et sur la bonne base, ils dessinent un profil que l'œil ne peut pas voir.

Restent les limites, qu'il faut assumer. L'énergie et souvent les minéraux sont estimés, pas mesurés. La protéine brute ignore la qualité en acides aminés. Le NIR ne vaut que sa dernière calibration. Les seuils de sucres pour chevaux fourbus reposent sur des preuves encore minces. Et surtout, pour le propriétaire d'un seul cheval qui n'achète pas son foin en gros, une analyse individuelle relève parfois du luxe académique : les moyennes régionales de la presse agricole suffisent souvent à cadrer la ration [1]. L'analyse n'est donc pas une fin en soi, mais un outil de décision — d'autant plus utile qu'on en connaît la portée exacte. Le versant pratique, choisir et corriger sa ration à partir de ces chiffres, fera l'objet de l'article jumeau.
À retenir
- La composition d'un foin varie fortement selon le stade de coupe, l'espèce, le sol et l'année ; elle n'est pas devinable à l'œil, seule l'analyse la fixe.
- Toujours vérifier la base : matière sèche (sans l'eau) ou matière brute (avec l'eau) ; ne comparer que des chiffres exprimés sur la même base.
- NDF = parois totales (prédit l'ingestion), ADF = lignocellulose (prédit la digestibilité) ; NSC = WSC + amidon, et ESC + amidon est le repère des chevaux insulino-résistants.
- L'énergie et souvent les minéraux sont estimés par calcul, pas mesurés : ce sont des ordres de grandeur.
- Un résultat ne vaut que par l'échantillon : prélèvements multiples en W, sonde, quartage, sac scellé, envoi rapide.
Sources
- Evidence-based Equine Nutrition : A Practical Approach for Professionals, T. Hollands & L. Drury (dir.), 2023.
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
- Nutrition et alimentation des chevaux, W. Martin-Rosset (dir.), 2012.
- Evidence-based Equine Nutrition, S. L. Ralston, 2007.


